À Kampala, la transition sécuritaire somalienne entre dans une phase plus opérationnelle
Le 31 juillet 2026, les pays contributeurs de troupes à la Mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie (AUSSOM), réunis à Kampala avec le Gouvernement fédéral somalien, ont adopté une série de recommandations destinées à organiser l’avenir de la mission et à renforcer la capacité des forces somaliennes à assumer progressivement la responsabilité de la sécurité nationale. Le fait est documenté par les autorités ougandaises et par l’Union africaine. Il ne signifie toutefois pas que le transfert est achevé, ni que toutes les recommandations disposent déjà d’une traduction juridique ou budgétaire définitive.
Le sommet a demandé que ses recommandations soient soumises au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, puis transmises au Conseil de sécurité des Nations unies. Le niveau de décision atteint est donc important, mais intermédiaire. L’enjeu central n’est plus de savoir si la Somalie doit reprendre la maîtrise de sa sécurité : cet objectif structure la transition depuis plusieurs années. La question est désormais de déterminer à quelles conditions militaires, logistiques, financières et politiques cette souveraineté sécuritaire peut devenir durable sans provoquer de vide opérationnel exploitable par Al-Shabaab.
D’ATMIS à AUSSOM, une transition conçue pour éviter le vide sécuritaire
AUSSOM a succédé à la Mission de transition de l’Union africaine en Somalie (ATMIS) le 1er janvier 2025. Le Conseil de sécurité des Nations unies a prolongé son autorisation jusqu’au 31 décembre 2026. Selon les documents de l’Union africaine, le dispositif s’inscrit dans une trajectoire plus longue devant conduire à un transfert complet des responsabilités sécuritaires aux forces somaliennes d’ici à décembre 2029, selon une progression conditionnée par la situation sur le terrain.
Cette architecture traduit une leçon tirée des précédentes phases de retrait : réduire une présence internationale ne suffit pas à produire une autonomie sécuritaire. Pour qu’un poste, une base ou un secteur soit réellement transféré, il faut que les forces nationales puissent le tenir, être ravitaillées, évacuer leurs blessés, maintenir leurs équipements, disposer de renseignements, coordonner les opérations et conserver l’appui des populations locales. Le transfert est donc moins un mouvement administratif qu’un changement de capacité souveraine.
Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA avait déjà demandé, le 12 février 2026, la convocation d’une réunion des pays contributeurs au niveau des chefs d’état-major afin d’examiner plusieurs options pour l’avenir d’AUSSOM et leurs conséquences sur la viabilité de la mission. Les réunions de Kampala de fin juillet s’inscrivent directement dans cette séquence.
Les recommandations adoptées privilégient capacité somalienne, renseignement et financement
Les éléments publics disponibles confirment plusieurs axes. Le sommet de Kampala a évalué l’état de préparation des forces armées nationales somaliennes et insisté sur le renforcement de leur formation, du mentorat, du renseignement, de la surveillance et d’une doctrine militaire intégrée. Ces capacités sont présentées comme nécessaires pour permettre à la Somalie d’assumer graduellement la responsabilité de sa sécurité.
Les dirigeants ont également demandé aux ministres des Affaires étrangères des pays contributeurs, en coordination avec le Gouvernement fédéral somalien et la Commission de l’Union africaine, de mettre en place une task force chargée d’élaborer une stratégie de financement durable pendant la période de transition. La préparation d’une conférence de donateurs figure parmi les instruments envisagés. Ce point est décisif : l’autonomisation des forces somaliennes ne dépend pas seulement du nombre de soldats formés, mais de leur capacité à être soutenus dans la durée.
La continuité logistique reste particulièrement sensible. La résolution 2809 du Conseil de sécurité maintient, jusqu’au 31 décembre 2026, le soutien logistique de l’UNSOS à AUSSOM et à un maximum de 20 900 membres de l’armée ou de la police somaliennes engagés dans des opérations conjointes ou coordonnées avec la mission. En août 2026, l’UNSOS indiquait encore acheminer environ 240 tonnes de rations alimentaires par mois vers les secteurs et bases avancées. Ces données montrent que le transfert de responsabilités reste adossé à une infrastructure logistique internationale lourde.
Derrière le mot « transfert », la question décisive de la capacité à tenir le terrain
L’analyse des recommandations suggère que l’Union africaine et les États contributeurs cherchent à éviter une transition fondée uniquement sur un calendrier. La formule employée par la Commission de l’UA le 27 juillet 2026 est explicite : le transfert doit être graduel et fondé sur les conditions. Cette formulation est cohérente avec une logique de souveraineté effective plutôt que déclarative.
Le risque principal serait qu’un retrait ou une réduction de mission intervienne plus vite que la montée en puissance des capacités somaliennes. Al-Shabaab conserve une capacité de nuisance élevée et sait exploiter les ruptures de présence, les divisions politiques et les fragilités logistiques. Un poste officiellement remis à une unité nationale mais insuffisamment approvisionnée ou soutenue peut devenir un point de vulnérabilité plutôt qu’un symbole d’autonomie.
Inversement, prolonger indéfiniment une mission extérieure sans plan crédible de transfert créerait une dépendance stratégique durable. L’équilibre recherché consiste donc à transférer non seulement des positions, mais des fonctions : commandement, renseignement, logistique, maintenance, mobilité, protection des civils, contrôle territorial et coordination interinstitutionnelle. Les recommandations de Kampala vont dans ce sens, mais les documents publics ne permettent pas encore de mesurer précisément les seuils de capacité retenus pour chaque phase.
Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la Somalie : financer une sécurité pilotée par le continent
La transition somalienne constitue un test majeur pour l’architecture africaine de paix et de sécurité. AUSSOM est une mission conduite par l’Union africaine, mais son efficacité dépend d’un assemblage de contributions africaines, de soutien logistique onusien et de financements internationaux. Cette hybridation peut renforcer l’action collective, mais elle expose aussi la mission à des vulnérabilités lorsque le financement devient incertain.
Le débat touche directement à l’autonomie stratégique africaine. L’UA plaide pour des mécanismes plus prévisibles, notamment la mobilisation du Fonds pour la paix, l’accroissement des contributions des États membres et la mise en œuvre plus effective des mécanismes de financement adoptés au niveau continental. L’objectif n’est pas de refuser les partenariats extérieurs, mais de réduire la capacité d’un changement de politique d’un bailleur à déstabiliser une opération africaine essentielle.
La Somalie rappelle aussi qu’une force nationale souveraine ne se construit pas seulement par l’entraînement. Elle exige un budget public soutenable, des chaînes de commandement légitimes, une doctrine partagée, des mécanismes de contrôle civil et une capacité nationale de soutien. Pour l’Afrique, la réussite du transfert d’AUSSOM pourrait fournir un précédent utile pour concevoir d’autres transitions de missions internationales vers des dispositifs nationaux ou régionaux.
Ce que les documents publics ne permettent pas encore d’établir
Plusieurs éléments restent à confirmer. D’abord, le texte intégral des recommandations adoptées à Kampala n’est pas disponible dans les sources institutionnelles publiques consultées. Les communiqués permettent d’en identifier les principales orientations, mais pas d’en reconstituer l’ensemble des clauses, des calendriers, des responsabilités ni des indicateurs de performance.
Ensuite, aucune source institutionnelle consultée au 29 août 2026 ne permet d’établir que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a déjà approuvé formellement l’intégralité des recommandations du sommet du 31 juillet. La chaîne de décision reste donc ouverte. Il en va de même pour une éventuelle traduction par le Conseil de sécurité des Nations unies, notamment si des changements de mandat, d’effectifs ou de soutien logistique devaient être nécessaires.
Enfin, la capacité réelle des forces somaliennes à reprendre chaque zone demeure variable. Les déclarations officielles soulignent les progrès, mais les documents publics ne fournissent pas un tableau exhaustif et actualisé de la disponibilité des unités, de leur niveau d’équipement, de leurs capacités aériennes, de leur autonomie logistique ou de la soutenabilité budgétaire du dispositif national.
De 2026 à 2029, une transition crédible devra être mesurable et réversible
La trajectoire la plus plausible est celle d’un transfert par étapes, associé à des critères de préparation et à un maintien temporaire de soutiens extérieurs. Si les recommandations de Kampala sont formellement reprises par les organes compétents de l’UA puis compatibles avec les décisions du Conseil de sécurité, elles pourraient préciser la séquence politique et opérationnelle de la transition jusqu’en 2029.
Une transition crédible devrait comporter des indicateurs mesurables : capacité des forces somaliennes à tenir durablement un secteur, délai de relève, disponibilité des munitions et du carburant, maintenance, évacuation médicale, renseignement, contrôle civil et continuité du financement. Elle devrait également prévoir des mécanismes permettant de ralentir ou d’ajuster une étape si les conditions sécuritaires se dégradent.
Le scénario le plus risqué serait un transfert dicté par une date budgétaire plutôt que par la préparation opérationnelle. Le scénario le plus favorable serait celui d’une autonomie somalienne croissante, soutenue par une Union africaine capable de maintenir un accompagnement ciblé, financé et temporaire. À ce stade, les recommandations de Kampala constituent une avancée documentée vers ce second scénario, mais elles ne suffisent pas encore à démontrer que les moyens politiques et financiers nécessaires sont sécurisés.
Les sources institutionnelles qui encadrent la décision
- Union africaine, Conseil de paix et de sécurité, communiqué de la 1330e réunion ministérielle sur la Somalie et les opérations d’AUSSOM, 12 février 2026.
- Commission de l’Union africaine, compte rendu du briefing sur l’exécution du mandat d’AUSSOM et le transfert progressif des responsabilités de sécurité, 27 juillet 2026.
- Gouvernement de l’Ouganda, ministère de la Défense et des Anciens combattants, compte rendu de la deuxième réunion extraordinaire des pays contributeurs à AUSSOM, 29-31 juillet 2026.
- Gouvernement de l’Ouganda, compte rendu du sommet des chefs d’État et de gouvernement sur AUSSOM, Kampala, 31 juillet 2026.
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2809 (2025), prorogeant le mandat d’AUSSOM et le soutien logistique jusqu’au 31 décembre 2026.
- Bureau d’appui des Nations unies en Somalie (UNSOS), mandat et communications opérationnelles sur le soutien logistique à AUSSOM et aux forces de sécurité somaliennes, 2026.

