Lancé à Washington le 22 août 2026, le répertoire des compétences de la diaspora malienne promet de relier des professionnels expatriés aux besoins du pays. Son lancement est établi ; ses missions et leurs résultats restent à documenter.

À Washington, une adresse pour des compétences encore à mobiliser

Une ingénieure malienne établie à l’étranger peut-elle aider un laboratoire à réparer durablement un équipement, une PME à fiabiliser sa production, ou une université à former ses enseignants ? Le Mali dispose depuis août d’un nouvel instrument pour trouver ces compétences. Le Conseil des ministres du 18 septembre 2026 indique que la plateforme consacrée au « répertoire des compétences des Maliens établis à l’Extérieur » a été lancée le 22 août à Washington, aux États-Unis. Il la présente comme un moyen de recenser et de valoriser les savoir-faire de la diaspora. C’est un compte rendu officiel du lancement et de son objectif, non un bilan d’utilisation. [1]

Le ministre des Maliens établis à l’Extérieur et de l’Intégration africaine, Mossa Ag Attaher, a placé l’outil dans la continuité de programmes antérieurs. Le communiqué mentionne TOKTEN, le Forum international de la diaspora et une cellule de capitalisation de l’expertise diasporique. Il évoque aussi des perspectives de mise en relation entre les diasporas du Mali, du Burkina Faso et du Niger : aucune mission commune accomplie n’est établie par cette formulation. [1]

TOKTEN existait avant le répertoire : une chronologie à respecter

Le programme de Transfert de connaissances à travers les nationaux expatriés (TOKTEN) répond depuis plusieurs années à la question du savoir-faire malien présent hors du pays. Une fiche de recrutement du PNUD décrivait déjà l’identification des besoins des organismes bénéficiaires, la programmation des interventions, les rapports de mission des experts et l’évaluation par les structures d’accueil. Les domaines cités comprenaient l’enseignement, la santé, l’agriculture et les petites et moyennes entreprises. Cette architecture préexistante empêche de présenter le lancement numérique comme le début du transfert de compétences au Mali. [2]

Un décret du 25 septembre 2025 a créé au sein du ministère une Cellule-TOKTEN, avec un comité de pilotage et une unité de coordination. Son article 11 confie notamment à l’unité le recensement des compétences expatriées, la facilitation du recours à leur expertise et les échanges avec les professionnels locaux. L’article 3 prévoit un financement par le budget national ; l’article 6 confie au comité l’approbation des programmes, des budgets et des rapports d’exécution. Surtout, l’article premier fixe une durée de cinq ans au projet créé par ce texte. Une communication ministérielle l’a qualifié de mécanisme « pérenne » ; le décret consulté ne permet pas de le dire juridiquement permanent. [3][4]

Le ministère rapportait en décembre 2025 un bilan cumulé de TOKTEN de 992 missions, 28 903 bénéficiaires formés, 629 experts expatriés mobilisés et 67 thèses encadrées, dont 42 soutenues. Ce sont les chiffres annoncés par l’acteur chargé du programme, sans période détaillée ni rapport nominatif des missions dans le document consulté. Un autre article gouvernemental de février 2026 évoque « près de 980 missions » et 47 thèses soutenues : les méthodes et dates de référence nécessaires pour réconcilier ces séries ne sont pas fournies. Aucun de ces totaux historiques ne constitue une preuve de missions produites par le site ouvert en août 2026. [6][4]

Ce que la visite publique du site permet réellement d’observer

Le site nommé par la Primature est effectivement accessible. Sa page d’accueil propose la création d’un compte de candidat, le dépôt d’un CV, la recherche de compétences et l’inscription d’employeurs. Il se présente comme un moyen de relier les compétences diasporiques aux autorités nationales et aux entreprises maliennes. Un employeur affiché sous le nom de l’ambassade du Mali à Washington figure parmi les organisations du portail. Ces éléments attestent l’existence de fonctions visibles de mise en relation, non la vérification des qualifications des inscrits ni l’usage des données par la Cellule-TOKTEN. [1][7]

Lors de la consultation des pages publiques pour cet article, le moteur affichait 34 profils dans la rubrique des candidats et zéro offre d’emploi dans la rubrique des postes. Ce sont des compteurs publics datés d’une consultation, susceptibles de changer ; le nombre de profils publiés ne mesure ni le nombre de Maliens de la diaspora recensés ni celui des experts effectivement disponibles. Certains lieux renseignés correspondent d’ailleurs au Mali même. L’absence d’annonces d’emploi sur ce portail ne prouve pas qu’aucune mission TOKTEN ne soit engagée par d’autres canaux. Elle montre seulement que la rubrique publique d’offres, au moment observé, ne documente pas une chaîne visible de recrutement. [8]

Les pages « À propos » et « Conditions d’utilisation » accessibles au public comportaient, lors de cette même consultation, très peu de précisions opérationnelles : la première reprend essentiellement son intitulé ; la seconde ne présentait qu’une courte introduction. Une page incomplète ne prouve ni l’absence de règles internes ni une violation du droit. Elle laisse au lecteur et au candidat des questions concrètes : qui administre le service, qui valide les comptes, quelles missions sont proposées et quels documents expliquent l’usage des données ? [9]

L’étape qui manque entre un CV et une capacité produite au Mali

Un répertoire répond d’abord à la question « qui sait faire quoi ? ». Une mission productive commence par une autre question : quel problème formulé par une structure au Mali cette compétence doit-elle résoudre ? La Cellule-TOKTEN dispose, dans son texte constitutif, d’un mandat d’identification et de mobilisation ; son coordinateur est chargé de la programmation, de l’exécution, de l’audit et de l’évaluation, ainsi que de l’interface avec les structures bénéficiaires. Le droit institutionnel fournit donc une partie du chemin ; il ne démontre pas à lui seul que la plateforme y est raccordée. [3]

On pourrait éprouver chaque intervention selon une chaîne documentaire simple : demande datée de l’hôpital, de l’atelier, de la collectivité, de l’université ou de l’entreprise ; termes de référence indiquant le problème et les livrables ; preuve de qualification et accord de l’expert ; financement et calendrier ; mission ou accompagnement à distance ; validation contradictoire par la structure d’accueil ; mesure de l’utilisation des acquis plusieurs mois plus tard. Une formation organisée n’équivaut pas automatiquement à l’adoption d’une technique. Le rapport de mission et l’avis de l’entité bénéficiaire, déjà prévus dans l’ancienne méthode TOKTEN décrite par le PNUD, sont deux traces utiles à comparer. [2]

La décision doit partir des besoins des institutions maliennes

Le récit de la « fuite des cerveaux » rend visible le départ de professionnels qualifiés ; il dit moins comment les institutions restées au pays choisissent leurs priorités et négocient des collaborations. La question afrocentrique est alors pratique : qui décide du problème à traiter, qui possède les données et les outils développés pendant la mission, qui peut poursuivre le travail sans le consultant ? Un indicateur de succès ne devrait pas être seulement la notoriété du professionnel inscrit, mais la latitude supplémentaire acquise par une équipe, une entreprise ou une collectivité malienne.

Le décret associe au comité de pilotage des représentants de nombreux secteurs maliens, du Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur, d’une société scientifique malienne et du PNUD. Cette pluralité institutionnelle offre des portes d’entrée pour proposer des besoins. Elle ne garantit toutefois ni que les PME, les organisations de terrain et les régions moins dotées obtiennent une part des missions, ni que les femmes expertes seront recherchées à égalité. Les critères de sélection et la répartition géographique des interventions doivent être publiés pour juger ces effets distributifs. [3]

Données personnelles et bilan public : les pièces décisives manquent

Le répertoire collecte ou affiche des données relatives aux parcours, aux métiers, aux lieux et aux moyens de contacter des personnes. La loi malienne n° 2013-015 du 21 mai 2013 prévoit notamment des finalités déterminées pour les traitements de données, des précautions de sécurité, des droits d’accès et de rectification, ainsi que l’information sur l’identité du responsable, les destinataires, la durée de conservation et les transferts envisagés à l’étranger. Son article 11 encadre les transferts de données personnelles vers un État étranger. Ces règles sont pertinentes pour examiner un répertoire destiné à une diaspora dispersée ; la présence d’une adresse de contact à Washington ne permet cependant pas de déduire où les données sont hébergées ni si un transfert juridique a eu lieu. [10]

Les pièces à obtenir pour conclure sont identifiables : convention entre le ministère, l’ambassade, la Cellule-TOKTEN et l’exploitant technique ; notice complète remise aux inscrits ; description des accès employeurs et de la vérification des profils ; éventuelles formalités auprès de l’Autorité de protection des données ; accord régissant d’éventuels transferts ; budget et maintenance du portail. Sans ces documents, impossible de certifier la gouvernance de la base ou de qualifier sa conformité juridique. Il serait tout aussi injustifié de déclarer une infraction sur la seule brièveté des pages publiques.

Pour le bilan productif, il faut un jeu de pièces distinct : plan de travail 2026 approuvé par la Cellule, demandes reçues, missions contractualisées, missions achevées, rapports d’experts et évaluations des bénéficiaires. Le ministère a annoncé l’examen du rapport annuel 2025 et du plan 2026 de TOKTEN en février ; leur contenu détaillé n’apparaît pas dans ce communiqué. Les totaux TOKTEN publiés à des dates différentes et difficiles à rapprocher appellent une série homogène précisant période, définition de la « mission » et organisme bénéficiaire. [4][6]

Trois suites possibles, un même critère de vérification

Premier scénario : la plateforme demeure principalement un annuaire de personnes et d’employeurs. Les comptes peuvent augmenter sans que les structures maliennes aient les moyens de rédiger des demandes ni de financer des missions. La progression du nombre de profils serait alors un indicateur de visibilité, pas de transfert.

Deuxième scénario : le portail devient un canal parmi d’autres pour TOKTEN. Les structures d’accueil adressent leurs besoins à l’unité, qui vérifie les compétences, arbitre les candidatures, publie des mandats et contrôle les résultats. Ce scénario repose sur les responsabilités définies par le décret ; son raccordement effectif à l’outil lancé à Washington reste à démontrer. [3]

Troisième scénario : les missions débouchent sur des coopérations durables entre laboratoires, services publics et entreprises des trois pays de l’AES. Le communiqué du 18 septembre n’en parle qu’en termes de perspective. Pour établir cette étape, il faudrait des accords, des projets financés, des équipes bénéficiaires identifiées et des résultats suivis dans le temps. [1]

À la date de cette enquête, le constat est donc précis : le lancement est officiel, le site existe et TOKTEN possède une histoire et un cadre juridique propres. La transformation des inscriptions de ce site en missions documentées et en capacités productives durablement acquises au Mali n’est pas encore établie par les pièces publiques examinées. Publier les mandats et les évaluations, sans exposer inutilement les données personnelles, permettra de répondre à la question que pose le titre.

Les textes et observations sur lesquels repose cette enquête

  1. Conseil des ministres, 18 septembre 2026, communiqué officiel sur le lancement du répertoire : annonce, date, lieu, objectif, articulation annoncée avec TOKTEN, forum et cellule. Le communiqué ne présente aucun résultat chiffré propre au nouveau site.
  2. PNUD, fiche de recrutement pour le suivi-évaluation de TOKTEN : description historique des domaines, de la programmation et des rapports de mission. Une fiche de poste indique des tâches prévues, non leur exécution dans chaque cas.
  3. Journal officiel du Mali, 14 novembre 2025, décret n° 2025-0658/PM-RM du 25 septembre 2025, pages 1240-1242 : durée de cinq ans, financement national, composition, missions et obligations de suivi de la Cellule-TOKTEN.
  4. Ministère des Maliens établis à l’Extérieur, compte rendu du comité de pilotage publié le 12 février 2026 : données cumulées annoncées et présentation du rapport 2025 et du plan 2026 ; le texte comporte une incohérence de date (« 10 février 2025 » dans un article publié en 2026).
  5. Conseil des ministres, 24 juillet 2026, communiqué sur le deuxième Forum international de la diaspora : participation annoncée et présentation du Diaspora Hub, document de contexte chronologique.
  6. Ministère des Maliens établis à l’Extérieur, communication du 5 décembre 2025 sur la relance de TOKTEN : totaux historiques déclarés ; ils ne sont pas une évaluation indépendante de la plateforme de 2026.
  7. Plateforme Mali Diaspora, page d’accueil et annuaire des employeurs, consultés les 25-26 septembre 2026 : fonctions visibles et employeur affiché.
  8. Plateforme Mali Diaspora, annuaire public de candidats et offres d’emploi, consultés les 25-26 septembre 2026 : compteurs publics ponctuels, sans valeur de statistique officielle sur la diaspora ou TOKTEN.
  9. Plateforme Mali Diaspora, pages « À propos » et « Conditions d’utilisation », consultées les 25-26 septembre 2026 : contenu publiquement visible seulement.
  10. Journal officiel du Mali, 28 juin 2013, loi n° 2013-015 du 21 mai 2013, notamment articles 7, 8, 11 à 15 : cadre juridique général des données personnelles ; aucune décision de conformité spécifique au portail n’a été examinée.

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