Serbie · Diplomatie / Sécurité
Belgrade et Bamako réactivent un canal resté longtemps sous-exploité
Le rapprochement entre la Serbie et le Mali a franchi un seuil visible entre décembre 2025 et août 2026. Le 19 décembre 2025, le vice-Premier ministre serbe et ministre de l’Intérieur Ivica Dačić s’est rendu officiellement à Bamako, où il a rencontré le ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, ainsi que le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le général Daoud Aly Mohammedine. Les autorités serbes ont alors indiqué que les deux parties voyaient un potentiel de renforcement de la coopération dans l’économie, les affaires intérieures et la sécurité.
Cette séquence a été prolongée à Belgrade le 31 août 2026. Dačić a de nouveau rencontré Abdoulaye Diop et a qualifié l’échange de continuité dans « l’intensification » des relations bilatérales, en rappelant que sa visite de décembre avait relancé un dialogue politique de haut niveau interrompu pendant plus de vingt ans. Le même jour, le ministre serbe des Affaires étrangères Marko Đurić a également reçu son homologue malien. Les deux responsables ont évoqué le dialogue politique, l’économie, l’agriculture, l’éducation et la participation du Mali à l’Expo 2027 de Belgrade.
Le fait établi est donc celui d’une reprise diplomatique rapide et désormais répétée. La dimension sécuritaire est elle aussi documentée, mais à un niveau plus limité : elle a été explicitement inscrite à l’ordre du jour des entretiens de Bamako. Aucun document public consulté au 1er septembre 2026 ne permet toutefois d’affirmer qu’un accord sécuritaire bilatéral nouveau, un programme d’équipement, une mission de formation ou un mécanisme opérationnel permanent a déjà été conclu.
Une relation née en 1961, mais restée institutionnellement mince
Les relations diplomatiques entre Belgrade et Bamako remontent à 1961, dans le contexte de la politique africaine de la Yougoslavie et de l’essor du Mouvement des non-alignés. La fiche bilatérale du ministère serbe des Affaires étrangères qualifie encore les relations politiques de traditionnellement bonnes et amicales, tout en reconnaissant qu’elles sont longtemps demeurées insuffisamment développées. Selon cette même source, aucun responsable serbe ne s’était rendu au Mali depuis 2000 avant la visite de décembre 2025, et la dernière visite d’un ministre malien des Affaires étrangères en Serbie remontait à 2010.
Le socle juridique public demeure ancien. La documentation serbe consultée mentionne un accord de coopération commerciale et économique entré en vigueur en juin 1961 et une convention de coopération éducative, scientifique et culturelle entrée en vigueur en octobre 1964. Elle ne publie pas, à ce stade, de nouveau traité bilatéral de sécurité entre les deux États. Les représentations diplomatiques sont en outre non résidentes : l’ambassade de Serbie en Algérie couvre le Mali, tandis que l’ambassade du Mali en Italie couvre la Serbie.
La faiblesse des échanges commerciaux confirme que la reprise politique part d’une base économique étroite. Le ministère serbe des Affaires étrangères indique qu’en 2025 le commerce de marchandises entre les deux pays n’a atteint que 196 000 euros, dont 155 000 euros d’exportations serbes et 41 000 euros d’importations depuis le Mali. Ces montants ne disqualifient pas le rapprochement ; ils montrent simplement qu’il s’agit d’abord, pour l’instant, d’une réactivation diplomatique dont la traduction économique et sécuritaire reste à construire.
De Bamako à Belgrade, la reprise politique devient mesurable
La visite de Dačić à Bamako constitue le premier jalon vérifiable de cette nouvelle phase. Le choix du responsable serbe est significatif : en tant que vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, il dispose d’un portefeuille directement lié à la police, à la sécurité intérieure, à la protection civile et à la coopération contre la criminalité transnationale. À Bamako, il n’a pas rencontré seulement le chef de la diplomatie malienne, mais également le ministre chargé de la Sécurité et de la Protection civile. Les communiqués officiels établissent donc que la sécurité a été abordée au niveau ministériel.
Le 31 août 2026, la densité politique augmente. Dačić et Diop se rencontrent dans le cadre des commémorations du 65e anniversaire de la première Conférence des chefs d’État ou de gouvernement du Mouvement des non-alignés. Le gouvernement serbe met en avant la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit international comme références communes et remercie Bamako pour sa position de non-reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. Cette convergence diplomatique est clairement revendiquée par Belgrade ; elle participe à l’intérêt serbe pour un réseau africain hérité de la période yougoslave.
L’entretien séparé entre Marko Đurić et Abdoulaye Diop élargit cependant le dossier au-delà de la sécurité. Les deux ministres ont évoqué l’agriculture et l’éducation, notamment le programme de bourses « World in Serbia », ainsi que la coopération économique et la présence malienne à l’Expo 2027. Les faits disponibles montrent donc une relation à plusieurs étages : dialogue politique, mémoire non-alignée, coopération éducative et recherche d’opportunités économiques, avec un volet sécuritaire déclaré mais encore peu détaillé publiquement.
Sécurité : une intention officielle, pas encore un dispositif démontré
L’analyse d’investigation impose de distinguer trois niveaux. Premier niveau : il est établi que la sécurité et les affaires intérieures ont été discutées à Bamako en décembre 2025. Deuxième niveau : il est documenté que les responsables serbes décrivent les contacts de 2026 comme la continuité d’une intensification bilatérale. Troisième niveau : rien, dans les sources institutionnelles consultées, ne confirme encore la signature d’un accord de police, d’un protocole antiterroriste, d’un plan de formation, d’un contrat d’armement ou d’une assistance serbe à une opération malienne.
La Serbie possède néanmoins une expérience historique du contexte sécuritaire malien. Son ministère de la Défense rappelle que des membres des forces armées serbes ont participé à la mission européenne EUTM Mali, créée pour former et conseiller les forces maliennes. Cette expérience ne peut pas être assimilée à la coopération bilatérale actuelle : EUTM Mali était une mission multilatérale de l’Union européenne et son mandat a pris fin en mai 2024. Elle montre seulement que Belgrade n’aborde pas le dossier malien sans antécédents institutionnels.
Le risque analytique serait de transformer une volonté politique en partenariat sécuritaire déjà opérationnel. Une coopération réelle pourrait, à l’avenir, porter sur la formation policière, la protection civile, l’échange d’expérience, la criminalité organisée ou d’autres domaines relevant des ministères de l’Intérieur. Mais, au 1er septembre 2026, ces possibilités doivent rester présentées comme des scénarios. Aucun montant, volume de formation, calendrier ou architecture de gouvernance n’est publié pour le Mali.
Pour Bamako, diversifier sans transférer la dépendance
Du point de vue africain, l’intérêt du rapprochement avec la Serbie tient d’abord à la diversification des partenaires. Le Mali évolue dans un environnement régional recomposé depuis son retrait effectif de la CEDEAO, avec le Burkina Faso et le Niger, le 29 janvier 2025. Cette évolution ne détermine pas automatiquement sa relation avec Belgrade, mais elle accroît l’importance stratégique de la capacité de Bamako à multiplier des canaux diplomatiques, économiques, éducatifs et sécuritaires sans concentrer son autonomie de décision entre les mains d’un seul partenaire extérieur.
La Serbie peut offrir un profil distinct de celui des anciennes puissances coloniales et mobiliser l’héritage du non-alignement. Cet argument politique a une valeur symbolique réelle, mais il ne suffit pas à établir un partenariat équilibré. Pour le Mali, la mesure concrète devra porter sur les conditions des futurs projets : propriété des équipements, maintenance, formation des cadres maliens, transfert de compétences, accès aux données, coût total, financement, contenu local et capacité de résiliation ou de renégociation des contrats.
La même grille vaut pour l’économie. Avec seulement 196 000 euros d’échanges de marchandises en 2025, l’espace de progression est important, mais un accroissement des importations maliennes de biens serbes ne constituerait pas, à lui seul, un gain structurel. Une coopération bénéfique pour la souveraineté malienne devrait être évaluée à partir de la création de capacités locales, de la transformation agricole ou industrielle, de la formation technique, des recettes publiques et de la participation d’entreprises maliennes aux chaînes de valeur.
Accords, formations et équipements : les éléments encore absents du dossier public
Plusieurs questions restent ouvertes. La première concerne le cadre juridique. La fiche bilatérale du ministère serbe des Affaires étrangères ne fait apparaître, parmi les accords publiés, que les instruments historiques de 1961 et 1964. Il reste donc à confirmer si les discussions de 2025-2026 déboucheront sur un mémorandum relatif aux affaires intérieures, à la sécurité, à la protection civile ou à une autre forme de coopération institutionnelle.
La deuxième question concerne le contenu opérationnel. Aucun document public consulté ne précise le nombre éventuel d’agents maliens à former, les structures serbes qui seraient mobilisées, les domaines techniques retenus, les financements ou les échéances. Aucune source institutionnelle accessible n’établit non plus une livraison d’armes ou d’équipements de sécurité liée à cette séquence diplomatique. Présenter de tels éléments comme acquis dépasserait donc le niveau de preuve.
La troisième zone d’incertitude concerne l’équilibre politique du partenariat. Les autorités serbes insistent sur les convergences relatives à la souveraineté et à l’intégrité territoriale, tandis que Bamako cherche à élargir ses partenariats. Il n’est pas encore possible de déterminer quelle part de cette convergence produira des projets permanents. Les prochaines visites de haut niveau, la publication éventuelle d’accords et les décisions budgétaires seront les indicateurs les plus solides pour distinguer une réactivation symbolique d’une coopération durable.
Expo 2027, éducation et sécurité : les prochains tests de la relation
À court terme, l’Expo 2027 de Belgrade fournit un rendez-vous concret. Les autorités serbes ont confirmé la participation du Mali et présentent l’exposition comme une occasion de montrer son potentiel, sa culture et sa vision. Si cette présence débouche sur des rencontres d’affaires, des projets agricoles, des partenariats universitaires ou des investissements documentés, elle pourrait donner une base économique à un rapprochement jusqu’ici dominé par la politique.
Le programme « World in Serbia » constitue un autre vecteur déjà existant. La coopération éducative peut créer des réseaux de cadres et de spécialistes sur une temporalité plus longue que les visites ministérielles. Pour Bamako, l’enjeu sera de relier les bourses et formations aux besoins nationaux et de favoriser le retour ou la circulation des compétences, plutôt que de mesurer la relation au seul nombre d’étudiants accueillis.
La conclusion la plus robuste reste donc graduée. Il est établi qu’entre décembre 2025 et août 2026, la Serbie et le Mali ont réactivé un dialogue politique de haut niveau après une longue période de contacts limités. Il est documenté que la sécurité et les affaires intérieures font partie des domaines que les deux gouvernements souhaitent renforcer. Il reste à démontrer que cette volonté se traduira par des accords, des programmes financés et des résultats mesurables. Pour le Mali, la valeur stratégique du partenariat dépendra de sa capacité à élargir ses options tout en conservant la maîtrise des conditions, des actifs et des compétences créées.
Les sources qui permettent de mesurer le rapprochement
- Gouvernement de la République de Serbie — Ministère de l’Intérieur, « Potential for improving cooperation with Republic of Mali in several areas », Bamako, 19 décembre 2025.
- Gouvernement de la République de Serbie — Ministère de l’Intérieur, « Readiness to improve cooperation, friendly ties with African countries », Belgrade, 31 août 2026.
- Ministère des Affaires étrangères de la République de Serbie — « Đurić Meets with Mali’s Minister of Foreign Affairs », Belgrade, 31 août 2026.
- Ministère des Affaires étrangères de la République de Serbie — Fiche bilatérale « Mali » : relations politiques, commerce 2025 et accords publiés.
- Ministère de la Défense de la République de Serbie — « European Integration » : participation historique des forces serbes à EUTM Mali.
- Service européen pour l’action extérieure — Fin du mandat d’EUTM Mali, 17-18 mai 2024.
- CEDEAO — Déclaration officielle sur le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, effectif le 29 janvier 2025.

