Un accord financier qui fait changer le Plan Mattei d’échelle
Le gouvernement italien et la Banque africaine de développement ont signé, le 17 avril 2026, un accord de cofinancement pouvant atteindre 140 millions d’euros. Le dispositif vise notamment l’énergie, l’agriculture, l’eau, les infrastructures et le développement du capital humain. Il transforme une orientation diplomatique portée par Rome en un mécanisme financier susceptible de soutenir des projets opérationnels sur le continent.
L’accord est donc établi. Sa portée réelle exige néanmoins une lecture plus précise : un plafond financier n’équivaut ni à un décaissement immédiat ni à la réalisation automatique de projets. Il faut distinguer les ressources annoncées, les engagements approuvés, les garanties mobilisables, les prêts effectivement signés et les sommes versées aux bénéficiaires.
Cette distinction est décisive pour les États africains. Elle détermine si le Plan Mattei apporte des capitaux supplémentaires, s’il reconditionne des ressources déjà programmées ou s’il sert principalement de levier à la politique économique et industrielle italienne.
De l’ambition politique aux guichets multilatéraux
Présenté en janvier 2024, le Plan Mattei entend organiser les relations de l’Italie avec l’Afrique autour de l’énergie, de l’agriculture, de l’eau, de la santé, de l’éducation, des infrastructures et de la formation. Son financement initial annoncé s’élève à 5,5 milliards d’euros.
La troisième relation annuelle transmise au Parlement italien fait état de 18 pays partenaires et de 76 projets en cours. Elle indique également qu’environ 1,2 milliard d’euros a été approuvé par le comité du Fonds italien pour le climat au titre d’interventions africaines. Ces montants ne doivent pas être additionnés sans précaution aux garanties, prêts et cofinancements : plusieurs instruments peuvent concourir au même projet ou ne jamais être intégralement utilisés. Le gouvernement italien recense officiellement 76 projets dans 18 pays.
Le recours à la BAD répond à un besoin institutionnel. Rome ne possède pas, à elle seule, les capacités d’identification, d’instruction et de supervision nécessaires pour déployer rapidement des dizaines de projets africains. La Banque apporte son expertise sectorielle, ses procédures de sauvegarde, sa connaissance des administrations nationales et sa capacité de cofinancement.
En retour, l’Italie gagne un accès structuré à des projets multilatéraux et augmente l’effet de levier de ses ressources publiques. Le mécanisme combine ainsi une politique de développement, une stratégie diplomatique et une politique d’internationalisation des entreprises italiennes.
Ce que Rome et la BAD ont effectivement engagé
Le cadre signé en avril 2026 prévoit un financement italien pouvant atteindre 140 millions d’euros. Les documents italiens antérieurs décrivent une architecture comprenant 100 millions d’euros de crédit concessionnel et 40 millions d’euros de subvention. La BAD doit agir comme institution d’exécution et apporter un cofinancement au moins équivalent à la contribution italienne.
Cette structure permet théoriquement de porter le volume de projets au-delà de 280 millions d’euros. Ce chiffre constitue toutefois une capacité potentielle, non la valeur de projets déjà attribués. La Banque et l’Italie doivent encore identifier les opérations admissibles, réaliser les évaluations techniques, négocier les conditions financières et obtenir les autorisations nationales nécessaires. La BAD présente l’accord comme un cadre allant jusqu’à 140 millions d’euros.
Les secteurs annoncés correspondent à des besoins africains avérés : sécurité alimentaire, accès à l’eau, production énergétique, réseaux de transport et formation. Mais leur énumération ne permet pas encore de connaître les pays bénéficiaires, la part accordée à chaque secteur ni la proportion de prêts par rapport aux subventions.
L’engagement est donc vérifié. La destination détaillée des fonds demeure incomplètement documentée.
L’argent public italien conserve un droit de regard déterminant
L’accord n’efface pas les priorités nationales de Rome. Les documents du comité italien de coopération indiquent que les ressources doivent être utilisées dans les pays et secteurs prioritaires du Plan Mattei. Ils prévoient aussi que les projets financés par la contribution italienne soient approuvés par l’Italie.
Ce pouvoir d’approbation constitue le cœur stratégique du mécanisme. La BAD apporte sa capacité opérationnelle, mais Rome conserve une influence sur la sélection des projets. Cette organisation n’est pas nécessairement anormale pour un fonds affecté. Elle devient problématique si les États africains ne disposent pas d’un rôle équivalent dans la définition des priorités, le choix des technologies ou l’évaluation des retombées locales.
Les documents italiens évoquent également les possibilités ouvertes au « système Italie ». Cette formule peut recouvrir des investissements, des partenariats industriels, des marchés publics ou des exportations de services. Le développement africain et les intérêts économiques italiens ne sont pas incompatibles. Ils doivent cependant être rendus transparents.
La question d’investigation n’est donc pas de savoir si l’Italie poursuit ses propres intérêts — tout État le fait — mais si l’équilibre contractuel permet aux pays africains de protéger les leurs.
La souveraineté africaine se mesurera dans les contrats
Pour l’Afrique, la qualité du dispositif dépendra moins du montant annoncé que de cinq paramètres : les conditions d’endettement, la part des marchés attribuée aux entreprises africaines, les transferts de technologies, la création d’emplois qualifiés et la participation des institutions nationales.
Un projet énergétique peut augmenter la capacité de production sans améliorer l’accès local à l’électricité. Une infrastructure agricole peut soutenir les exportations sans renforcer la sécurité alimentaire. Un programme de formation peut produire une main-d’œuvre immédiatement captée par les entreprises étrangères. L’étiquette « développement » ne garantit donc pas, à elle seule, un gain de souveraineté.
La composante de 100 millions d’euros présentée comme un crédit concessionnel devra être examinée pays par pays. Le caractère concessionnel réduit normalement le coût financier, mais le prêt demeure une dette. Les gouvernements concernés devront connaître les taux, les maturités, les périodes de grâce, les devises de remboursement et les éventuelles garanties souveraines.
Les diasporas africaines établies en Italie peuvent jouer un rôle économique plus ambitieux que celui de simples bénéficiaires indirects. Elles possèdent des compétences linguistiques, commerciales et sectorielles utiles à l’identification des entreprises locales, à la sécurisation des partenariats et à la prévention des erreurs culturelles. Leur présence dans la gouvernance du Plan Mattei reste pourtant peu visible dans les documents publics.
Les chiffres publics laissent encore plusieurs cases vides
La signature de l’accord de cofinancement, son plafond de 140 millions d’euros, les secteurs d’intervention annoncés ainsi que l’existence d’un mécanisme de contribution italienne articulé avec les capacités de financement de la Banque africaine de développement (BAD) sont établis par les documents officiels.
Le dispositif de cofinancement est susceptible de produire un effet de levier supérieur à la contribution italienne, à condition que la BAD applique le principe de cofinancement prévu par l’accord et que des projets suffisamment avancés soient présentés pour bénéficier de ce mécanisme.
Le montant effectivement décaissé, le calendrier des financements, l’identité des pays bénéficiaires, la répartition entre prêts et subventions, la part des financements destinée aux entreprises africaines ainsi que les modalités de suivi public n’ont pas été précisés dans les informations rendues publiques.
Aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir de manière documentée le nombre d’emplois qui seront créés, l’évolution des revenus locaux ou une éventuelle réduction des flux migratoires directement imputables à cet accord. Ces effets dépendront de la sélection des projets, de leur mise en œuvre effective et des résultats qui pourront être mesurés au fil de leur exécution.
La troisième relation annuelle du gouvernement italien annonce environ 1,2 milliard d’euros d’interventions approuvées par le Fonds pour le climat et 76 projets. Elle ne fournit pas encore, sous une forme consolidée et facilement exploitable, un registre indiquant pour chacun d’eux les bénéficiaires, les décaissements, les marchés attribués et les résultats mesurés. Le rapport italien distingue les ressources approuvées de l’exécution des projets.
Trois tests avant le véritable passage à l’échelle
Le premier test sera celui de la publication. Rome et la BAD devront rendre accessibles les fiches de projet, les conditions financières, les procédures de passation des marchés et les indicateurs de résultats.
Le deuxième sera celui de l’appropriation africaine. Les gouvernements, collectivités, entreprises, universités et organisations professionnelles du continent devront intervenir avant la sélection définitive des opérations, et non après leur conception.
Le troisième sera celui de la valeur locale. Un projet ne devrait être présenté comme une réussite que s’il renforce durablement les capacités africaines : contenu local, fiscalité effectivement perçue, compétences transférées, infrastructures entretenues et dépendance extérieure réduite.
L’accord constitue une occasion financière réelle. Il ne deviendra un partenariat équilibré que si l’effet de levier recherché par l’Italie se double d’un effet de souveraineté mesurable pour l’Afrique.
Les actes officiels qui fondent le dossier
- Banque africaine de développement — accord de cofinancement Italie-Afrique
- Gouvernement italien — troisième rapport de mise en œuvre du Plan Mattei
- Gouvernement italien — cartographie officielle des projets
- Ministère italien des Affaires étrangères — programmation de la coopération

