Entré au Conseil de sécurité le 1er janvier 2024, le Guyana a rejoint les trois membres africains élus pour former l’A3+. Cette alliance afro-caribéenne a défendu l’application de la résolution 2719, qui ouvre aux opérations de paix conduites par l’Union africaine un accès encadré aux contributions obligatoires de l’ONU. Les documents officiels établissent une action collective réelle, mais non un financement déjà sécurisé : le test de l’AUSSOM en Somalie a révélé que le passage du cadre juridique à l’argent disponible demeure soumis aux rapports de force du Conseil.
Une alliance afro-caribéenne entrée dans la salle du Conseil
Ce qui est établi — Le Guyana a siégé comme membre élu du Conseil de sécurité du 1er janvier 2024 au 31 décembre 2025. Il a choisi de travailler avec les trois membres africains élus : l’Algérie, le Mozambique et la Sierra Leone en 2024, puis l’Algérie, la Sierra Leone et la Somalie en 2025. Cette coopération a pris le nom d’A3+, le signe « + » désignant le partenaire guyanais associé à l’A3. Le mécanisme a produit des déclarations communes, des explications de vote et des négociations coordonnées sur plusieurs dossiers africains.
L’enjeu politique — Cette architecture a donné à un État caribéen, membre de la CARICOM et marqué par une forte présence afrodescendante, un rôle de relais entre positions africaines et espace caribéen. Elle ne transformait pas le Guyana en représentant de l’Afrique. Elle lui permettait plutôt d’amplifier des positions définies avec les membres africains et guidées par l’Assemblée et le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. La différence est essentielle : l’A3+ relevait de la coalition diplomatique, non d’un transfert de mandat continental.
La résolution 2719 précédait l’arrivée du Guyana
Le point de départ juridique — Le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution 2719 le 21 décembre 2023, onze jours avant le début du mandat guyanais. Le texte n’est donc ni une initiative créée par Georgetown ni un résultat pouvant lui être attribué. Il constitue l’aboutissement d’une revendication africaine ancienne : remplacer les contributions volontaires imprévisibles par un mécanisme capable de soutenir durablement les opérations de paix conduites par l’Union africaine.
Le mécanisme adopté — La résolution accepte d’examiner, au cas par cas, les demandes du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine concernant des opérations autorisées par le Conseil de sécurité au titre des chapitres VII et VIII de la Charte. Une opération éligible peut accéder à des contributions obligatoires de l’ONU dans la limite de 75 % de son budget annuel. Le solde doit être mobilisé conjointement par l’Union africaine et l’ONU auprès de la communauté internationale sous forme de ressources extrabudgétaires. Le texte ne crée donc pas un droit automatique à 75 %, ni une obligation générale imposant à l’Union africaine de financer seule les 25 % restants.
Les garanties — L’accès au financement dépend aussi d’exigences de planification conjointe, de contrôle financier, de performance, de discipline, de protection des civils et de respect du droit international des droits humains et du droit humanitaire. Cette conditionnalité vise à rendre l’appui prévisible sans soustraire les opérations africaines aux normes de responsabilité applicables aux fonds onusiens.
Ce que le Guyana a réellement porté au sein de l’A3+
Une priorité collective documentée — Le 3 octobre 2024, une déclaration de l’A3+ prononcée par le représentant de la Sierra Leone a présenté l’application équilibrée et réaliste de la résolution 2719 comme une priorité. Elle a salué une feuille de route élaborée par le groupe de travail conjoint ONU-Union africaine autour de quatre chantiers et affirmé que l’A3+ continuerait à jouer un rôle dirigeant dans l’affinement du dispositif. Le Guyana est engagé par cette position en tant que membre du groupe, mais la source ne permet pas de convertir une déclaration collective en initiative nationale exclusive.
Une capacité de coordination — Georgetown a accueilli, du 25 au 28 février 2025, la retraite annuelle de l’A3+. La rencontre, convoquée avec la Mission permanente d’observation de l’Union africaine auprès de l’ONU, a réuni l’Algérie, la Sierra Leone, la Somalie et le Guyana, ainsi que des « amis de l’A3+ ». Carolyn Rodrigues-Birkett, représentante permanente du Guyana, y est présentée comme coordinatrice du groupe. Les discussions visaient l’alignement sur les orientations de l’Union africaine, la défense de positions continentales communes et leur articulation avec les intérêts caribéens.
Un bilan institutionnel mesurable — Le rapport de fin de mandat publié par la présidence guyanaise indique que le pays a coordonné l’A3+ de janvier à mars 2025. Il documente aussi une coopération avec les membres africains dans la rédaction de résolutions, de déclarations présidentielles et de communiqués. Cette activité confirme un déploiement diplomatique. Elle ne quantifie toutefois ni les montants financiers obtenus grâce au Guyana, ni la part exacte de ses amendements dans les textes finalement adoptés.
Du financement de crise à une capacité africaine de décision
Analyse — La portée stratégique de l’agenda A3+ ne réside pas seulement dans la recherche d’argent. Elle concerne la capacité de l’Union africaine à planifier une opération, à obtenir un mandat international et à disposer de ressources compatibles avec la durée de ce mandat. Le financement volontaire place souvent une mission dans l’incertitude des conférences de donateurs, des priorités changeantes et des décaissements tardifs. Les contributions obligatoires répartissent au contraire la charge selon le barème de l’ONU et donnent une base budgétaire plus prévisible.
Limite structurelle — La résolution 2719 ne transfère pourtant pas le pouvoir financier à l’Afrique. Chaque opération reste soumise à une autorisation spécifique du Conseil de sécurité, où cinq membres permanents disposent du veto. Le Conseil peut aussi fixer la portée du mandat, les plafonds, les rapports exigés et les conditions de renouvellement. Le gain africain est donc réel mais encadré : une voie nouvelle vers des ressources obligatoires existe, sans supprimer la dépendance à une décision politique extérieure.
Lecture afrocentrée — L’intérêt du partenariat guyanais tient précisément à cette asymétrie. Un vote caribéen supplémentaire, une coordination mieux préparée et une expression commune peuvent accroître le coût diplomatique d’un refus opposé aux priorités africaines. Ils ne remplacent ni l’autonomie financière de l’Union africaine, ni la réforme de la représentation africaine au Conseil. L’A3+ est un levier de coalition dans l’ordre existant, pas encore une architecture souveraine de sécurité continentale.
Le test somalien a révélé le verrou de l’exécution
Le passage à l’opérationnel — Le 27 décembre 2024, le Conseil a adopté la résolution 2767 par quatorze voix et une abstention. Le texte a autorisé la Mission d’appui et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie, l’AUSSOM, à compter du 1er janvier 2025. Il a envisagé une application « hybride » de la résolution 2719 à partir du 1er juillet 2025, avec des contributions obligatoires pouvant atteindre 75 % du budget, mais sous réserve d’une nouvelle décision du Conseil après remise de rapports préparatoires.
La position de l’A3+ — Dans son explication de vote, le groupe a soutenu l’option hybride comme la seule voie viable pour l’AUSSOM et a insisté sur la prévisibilité, la durabilité et la flexibilité des ressources. Cette position associait le Guyana aux membres africains, tandis que le Royaume-Uni demeurait le rédacteur principal du dossier somalien. Là encore, les preuves établissent une contribution politique de Georgetown, non une maîtrise solitaire de la négociation.
Le résultat financier — Le Conseil n’a pas réuni en mai 2025 le consensus nécessaire pour activer le cadre 2719 au bénéfice de l’AUSSOM. L’Union africaine a parallèlement signalé un besoin de 190 millions de dollars pour soutenir la transition en 2025. En novembre, l’Union africaine et l’ONU qualifiaient encore la situation financière de la mission de critique. En 2026, le rapport du Secrétaire général S/2026/446 constate toujours un déficit compromettant les besoins opérationnels, logistiques et de personnel. Le cadre juridique est donc établi ; son financement structurel effectif ne l’est pas encore.
Les preuves s’arrêtent avant l’attribution d’un résultat au Guyana
Ce qui n’est pas démontré — Aucun document public consulté ne ventile les amendements proposés par chaque membre de l’A3+, les concessions obtenues par la délégation guyanaise ou un montant de contributions obligatoires débloqué directement grâce à son intervention. Il n’est donc pas possible d’affirmer que le Guyana a « financé » la paix en Afrique, ni qu’il a garanti l’application de la résolution 2719.
Ce qui reste documenté — Le pays a rejoint une coalition africaine, participé à ses positions communes, accueilli sa retraite stratégique et assuré sa coordination pendant trois mois. Il a soutenu l’option hybride pour l’AUSSOM et voté la résolution 2767. Ces actes constituent un déploiement diplomatique cohérent autour du financement de la paix. Leur effet causal sur les décisions des membres permanents ou sur les budgets effectivement disponibles demeure non mesurable à partir des sources accessibles.
Zone d’incertitude — Les comptes rendus publics ne donnent pas accès à l’ensemble des négociations informelles. Des contributions guyanaises plus précises ont pu intervenir dans les consultations fermées, mais cette hypothèse ne peut être retenue comme un fait sans procès-verbal, version comparée des projets ou témoignages concordants des négociateurs.
Décembre 2026, un rendez-vous décisif mais non une garantie
Projection conditionnelle — La résolution 2719 prévoit un examen de sa mise en œuvre trois ans après son adoption, soit le 21 décembre 2026. Ce rendez-vous peut permettre d’évaluer la préparation conjointe ONU-Union africaine, les obstacles révélés par l’AUSSOM et la mobilisation du solde extrabudgétaire. Il ne garantit ni l’activation automatique du mécanisme pour la Somalie, ni son extension à une autre opération.
Scénario de consolidation — Si le Conseil adopte des décisions d’application claires, finance une première opération et traite les déficits sans réduire l’autorité politique africaine, l’A3+ aura contribué à installer un précédent important : la paix conduite par l’Afrique reconnue comme une responsabilité financière collective, et non comme une charge abandonnée aux donateurs volontaires.
Scénario d’enlisement — Si l’accord reste bloqué par les rivalités budgétaires et le veto, la résolution risque de demeurer un cadre normatif sans trésorerie prévisible. Le mandat guyanais étant achevé depuis le 31 décembre 2025, Georgetown ne peut plus agir de l’intérieur du Conseil. Son héritage se mesure donc à la coalition qu’il a renforcée, tandis que la décision financière appartient désormais aux membres de 2026 et aux mécanismes conjoints de l’ONU et de l’Union africaine.
Les documents officiels qui fondent l’enquête
- Conseil de sécurité des Nations unies — Résolution 2719 (2023), adoptée le 21 décembre 2023 : cadre de financement des opérations de paix conduites par l’Union africaine.
- Conseil de sécurité des Nations unies — Résolution 2767 (2024), adoptée le 27 décembre 2024 : autorisation de l’AUSSOM et préparation d’une application hybride du cadre 2719.
- Conseil de sécurité des Nations unies — Résolution 2809 (2025), adoptée le 23 décembre 2025 : prolongation de l’AUSSOM jusqu’au 31 décembre 2026.
- Ministère des Affaires étrangères du Guyana — Déclaration de l’A3+ sur la coopération ONU-Union africaine, prononcée le 3 octobre 2024 par Michael Imran Kanu.
- Ministère des Affaires étrangères du Guyana — Explication de vote de l’A3+ après l’adoption de la résolution 2767, prononcée le 27 décembre 2024 par Amar Bendjama.
- Mission permanente d’observation de l’Union africaine auprès de l’ONU — Compte rendu de la retraite annuelle A3+ tenue à Georgetown du 25 au 28 février 2025.
- Présidence de la République coopérative du Guyana — Rapport de clôture du mandat au Conseil de sécurité, publié le 31 décembre 2025.
- Union africaine — Déclarations du président de la Commission sur l’AUSSOM et le besoin de financement de la transition, 24 et 25 avril 2025.
- Union africaine et Nations unies — Communiqué de la neuvième Conférence annuelle, 13 novembre 2025, sur la situation financière de l’AUSSOM.
- Secrétaire général des Nations unies — Rapport S/2026/446 sur la Somalie et le déficit de financement de l’AUSSOM.

