Géopolitique / Matières premières
| POINT CENTRAL — Le 5 février 2026, le Comité de pilotage conjoint a formellement activé l’accord RDC–États-Unis et Kinshasa a désigné une première liste d’actifs SAR. La désignation ouvre un processus d’accès préférentiel aux investisseurs américains ; elle ne constitue pas, à elle seule, une cession automatique des actifs. |
Le 5 février, l’accord passe du texte à l’exécution
Le partenariat stratégique entre les États-Unis et la République démocratique du Congo a franchi, le 5 février 2026 à Washington, une étape juridiquement et politiquement identifiable : la première réunion du Joint Steering Committee, ou Comité de pilotage conjoint, a formellement lancé la mise en œuvre de l’accord signé le 4 décembre 2025. Le communiqué conjoint des deux gouvernements confirme également que Kinshasa a désigné une première liste d’actifs relevant de la Strategic Asset Reserve (SAR). Il s’agit donc d’un fait établi, et non d’une simple intention diplomatique.
L’US Geological Survey estime qu’en 2025 la RDC a fourni environ 73 % du cobalt extrait dans le monde, avec 230 000 tonnes produites et 6 millions de tonnes de réserves. Cette concentration donne à Kinshasa un poids structurel dans les batteries, l’automobile, les technologies avancées et la défense, tandis que Washington cherche à sécuriser ses approvisionnements.
Le fait nouveau de 2026 n’est donc pas la création du partenariat lui-même, qui date de décembre 2025, mais son activation opérationnelle. Le Comité conjoint devient l’organe de suivi central, la première SAR est officiellement désignée et le secteur privé américain est invité à entrer dans le mécanisme prévu par l’accord.
Une architecture bilatérale conçue pour organiser l’accès aux actifs
L’accord distingue plusieurs instruments qu’il serait trompeur de confondre. La Strategic Asset Reserve n’est pas une réserve physique de minerais. Elle correspond à une liste évolutive d’actifs miniers critiques, d’actifs aurifères et de zones d’exploration non attribuées que la RDC peut inscrire dans un circuit d’investissement spécifique. Un projet SAR peut concerner l’exploration, le développement ou l’extraction et inclure une concession, une licence ou un permis. La liste peut être enrichie par Kinshasa, tandis que les États-Unis peuvent proposer au Comité des actifs à discuter ; sa tenue à jour relève du Comité conjoint.
La Strategic Minerals Reserve (SMR) est distincte. L’accord prévoit d’explorer une réserve coordonnée de minerais en RDC afin de rendre les approvisionnements plus prévisibles, notamment en cobalt, tout en soutenant la gestion nationale, la transformation locale, l’industrialisation et l’emploi. La SAR désigne donc un portefeuille d’actifs et de projets ; la SMR, un mécanisme de réserve de minerais.
Le Comité de pilotage conjoint compte dix membres, cinq par pays. Du côté américain, l’accord prévoit des représentants du Département d’État, du Trésor, du Commerce et de la DFC, plus un représentant fédéral supplémentaire. Côté congolais, sont prévus les Affaires étrangères, l’Économie nationale, les Finances, le Plan et la Présidence. Le Comité doit se réunir deux fois par an, peut convoquer des réunions ad hoc et décide par consensus. Cette règle donne formellement aux deux délégations un pouvoir de blocage réciproque sur les décisions relevant du Comité.
Ce que la réunion inaugurale a réellement acté
Les documents officiels convergent sur plusieurs décisions. Premièrement, la réunion du 5 février a formellement commencé l’exécution de l’accord. Deuxièmement, la RDC a désigné une liste initiale d’actifs SAR. Troisièmement, les entreprises américaines doivent bénéficier de l’accès préférentiel prévu par l’accord. Quatrièmement, les délégations ont examiné des projets stratégiques désignés par la RDC et leur compatibilité avec les objectifs de développement économique, de résilience des chaînes d’approvisionnement et de connectivité régionale. Cinquièmement, le Comité a reçu un état d’avancement du corridor Sakania-Lobito.
Le ministère congolais de l’Économie nationale décrit la session comme la mise en place d’un cadre de gouvernance et de mécanismes de travail destinés à accompagner des projets stratégiques à fort impact. Le Conseil des ministres congolais du 13 février a ensuite pris acte des résultats de la réunion et d’une feuille de route gouvernementale pour la pleine mise en œuvre de l’accord. Les deux parties ont en outre réaffirmé que la paix, la sécurité et l’intégrité territoriale de la RDC constituent le socle politique du partenariat.
Washington dispose déjà d’instruments financiers mobilisables. Le 4 février, la DFC a annoncé la clôture de son investissement de 600 millions de dollars dans l’Orion Critical Mineral Consortium, plateforme de 1,8 milliard de dollars. Le Département d’État a présenté le protocole d’accord Glencore–Orion sur une acquisition potentielle d’actifs en RDC comme conforme aux objectifs du partenariat. Ces opérations ne prouvent toutefois pas que les actifs concernés figurent dans la SAR.
Une priorité américaine, mais pas une cession automatique des mines
L’analyse juridique du texte impose une nuance importante. La désignation d’un actif dans la SAR ne vaut pas, à elle seule, vente, transfert de propriété ou attribution d’une concession à une entreprise américaine. Elle déclenche un processus préférentiel. La RDC doit notifier au Comité toute opportunité concernant un projet SAR et accorder aux personnes américaines un droit de première offre. Une entreprise américaine qui soumet une proposition dans les trois mois suivant la notification obtient une fenêtre de négociation de trois mois, renouvelable une fois. Si aucune offre américaine n’est retenue dans le délai prévu, des personnes dites « alignées » peuvent ensuite être admises à négocier.
Le texte donne donc aux intérêts américains une priorité procédurale substantielle. Il ne leur garantit pas automatiquement le projet. L’accord précise que la décision finale sur la proposition à accepter demeure entre les mains de la RDC, sous réserve des obligations prévues par l’accord. Il prévoit aussi que, lorsque plusieurs offres existent, Kinshasa doit s’efforcer de privilégier une proposition américaine avant celles de personnes alignées et retenir celle qui sert le mieux les objectifs de chaîne d’approvisionnement et de sécurité nationale définis par le partenariat.
Cette architecture réduit la mise en concurrence totalement ouverte pendant certaines fenêtres, mais conserve une capacité formelle de décision congolaise. L’enjeu n’est donc pas de prétendre que la RDC a « donné » ses minerais — ce que les sources institutionnelles ne démontrent pas — mais d’évaluer ce qu’elle obtient en échange : investissements, transformation locale, infrastructures, fiscalité, emplois et compétences.
La souveraineté se jouera dans la valeur ajoutée, pas seulement dans l’accès
Pour la RDC comme pour les autres économies africaines riches en ressources, l’enjeu ne se réduit pas à l’identité de l’acheteur : une dépendance extractive reste une dépendance si le partenaire change sans transformation productive. L’accord reconnaît la transformation locale, l’industrialisation, l’emploi, les données géologiques, la formalisation de l’artisanat minier et les infrastructures, notamment Sakania-Lobito et Grand Inga.
L’opportunité consiste à utiliser la concurrence géopolitique pour augmenter la valeur captée en RDC. Cela suppose de privilégier raffinage, transformation, entreprises congolaises, formation, fourniture locale, recherche géologique et infrastructures à usage large. Il s’agit d’une analyse : l’accord crée des leviers, sans garantir leur conversion en capacité industrielle africaine.
Le risque inverse est que les incitations fiscales, l’accès préférentiel et les engagements d’écoulement progressent plus vite que la transformation congolaise. Le partenariat réorganiserait alors la destination des flux sans changer suffisamment la création de valeur. Tout dépendra de l’exécution projet par projet, du contenu local, de la transparence, des recettes publiques et de la capacité de l’État à faire respecter ses priorités industrielles.
Les zones d’ombre qui empêchent encore de mesurer le rapport de force
La principale limite documentaire est la composition de la liste initiale SAR. Le communiqué conjoint invite les entités privées remplissant les critères à contacter l’un ou l’autre gouvernement pour obtenir cette liste, mais les sources institutionnelles publiques consultées au 26 août 2026 ne permettent pas d’en établir le contenu exhaustif. Il n’est donc pas possible, sur cette seule base documentaire, d’affirmer quels gisements, concessions, permis ou zones d’exploration ont été officiellement inclus ni d’attribuer à chacun une valeur économique certaine.
Une seconde inconnue concerne la traduction réglementaire. L’accord prévoit que la RDC mette en place, sous conditions, des incitations fiscales, douanières et réglementaires préférentielles pour certains projets SAR et projets stratégiques admissibles. Il prévoit notamment des réformes dans un délai maximal de douze mois après l’entrée en vigueur, avec stabilisation fiscale renouvelable, remboursement de TVA encadré, guichet unique et centralisation de certaines relations fiscales. À ce stade, l’existence de l’engagement est établie ; l’état d’exécution complet de l’ensemble de ces réformes ne peut pas être déduit de la réunion inaugurale.
Enfin, l’accord prévoit deux réunions ordinaires du Comité par an. Dans les sources gouvernementales et institutionnelles consultées pour cet article, aucune seconde réunion de 2026 n’a été identifiée avec un niveau de preuve suffisant pour en décrire les décisions. Cette absence de documentation accessible ne prouve pas qu’aucun travail technique n’a eu lieu ; elle signifie seulement que son contenu ne peut pas être présenté ici comme un fait établi.
Une fenêtre de diversification dont l’issue reste ouverte
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Si Kinshasa utilise le droit de décision finale, le consensus au sein du Comité et l’accès aux financements américains pour imposer davantage de transformation locale, d’énergie, de logistique, de formation et de participation congolaise, le partenariat pourrait renforcer la capacité du pays à négocier avec plusieurs pôles de puissance plutôt qu’à dépendre d’un seul. La diversification des partenaires deviendrait alors un instrument de souveraineté économique, à condition qu’elle améliore effectivement la valeur créée et conservée en RDC.
Si, au contraire, la priorité procédurale donnée aux investisseurs américains se traduit principalement par l’accélération de l’extraction et des exportations, avec une industrialisation locale limitée, le mécanisme pourrait déplacer la dépendance sans la réduire. Le corridor de Lobito deviendrait alors surtout un vecteur de sécurisation des approvisionnements étrangers plutôt qu’un socle d’intégration productive africaine. Ce scénario demeure une projection, non un résultat acquis.
Le 5 février 2026 constitue donc un jalon précis : le partenariat est entré dans sa phase d’exécution et la SAR est devenue un dispositif activé. La réussite congolaise se mesurera moins au nombre d’actifs inscrits ou aux capitaux annoncés qu’à la capacité de convertir la compétition pour les minerais critiques en industrie, recettes publiques, emplois qualifiés, infrastructures et maîtrise accrue des chaînes de valeur africaines.
Les documents publics qui permettent d’établir les faits
- Département d’État des États-Unis — Accord de partenariat stratégique entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement de la République démocratique du Congo, signé et entré en vigueur le 4 décembre 2025.
- Gouvernements des États-Unis et de la République démocratique du Congo — Déclaration conjointe sur la réunion inaugurale du Joint Steering Committee, 5 février 2026.
- Ministère de l’Économie nationale de la RDC — Communiqué de presse n° 100/2026, « RDC–États-Unis : le Comité de Pilotage Conjoint tient sa réunion inaugurale à Washington ».
- Ministère de l’Économie nationale de la RDC — Communiqué de presse n° 101/2026, mission officielle à Washington et mise en œuvre du partenariat stratégique.
- Primature de la République démocratique du Congo — Compte rendu du Conseil des ministres du 13 février 2026, note d’information sur la mise en œuvre de l’accord RDC–USA.
- Ministère des Affaires étrangères de la RDC — Présentation institutionnelle du partenariat stratégique RDC–États-Unis, 5 décembre 2025.
- U.S. International Development Finance Corporation — Critical Minerals Ministerial, investissements stratégiques et Orion Critical Mineral Consortium, 4 février 2026.
- U.S. Geological Survey — Mineral Commodity Summaries 2026, données sur le cobalt et la position de la RDC dans la production mondiale.

