Papouasie-Nouvelle-Guinée — Pêche / Économie bleue / Industrie
Port Moresby relie désormais protection de l’océan et captation de la valeur du thon
La Papouasie-Nouvelle-Guinée porte en 2026 deux initiatives régionales qui dessinent une même doctrine océanique : conserver davantage de valeur économique tirée du thon dans les États du Pacifique et renforcer simultanément la protection de l’espace maritime mélanésien.
Début septembre, lors du 55e Forum des îles du Pacifique à Palau, le Premier ministre James Marape a de nouveau défendu l’East New Britain Initiative — ENBi, qui vise à accroître la transformation et la valeur ajoutée des ressources halieutiques dans les pays insulaires eux-mêmes, ainsi que le Melanesian Ocean Corridor of Reserves — MOCOR, destiné à constituer un réseau transfrontalier d’espaces marins protégés.
Les deux dispositifs sont distincts. L’ENBi constitue une politique de développement économique des chaînes de valeur halieutiques ; le MOCOR relève d’abord de la conservation, de la gouvernance océanique et de la résilience climatique. Les autorités papouasiennes les présentent néanmoins comme complémentaires : la ressource doit être suffisamment protégée pour rester productive, tandis qu’une part plus importante de sa valeur doit être captée par les populations et industries de la région.
Cette articulation est stratégique. La question posée par Port Moresby n’est plus seulement de savoir qui peut pêcher le thon, mais aussi où il est débarqué, où il est transformé, où se créent les emplois et où demeure la valeur économique issue de cette ressource migratoire.
Le Pacifique capture le poisson, mais encore trop peu de sa transformation
L’ENBi est née à Kokopo, dans la province d’East New Britain, en septembre 2023. Les ministres des pêches du Forum Fisheries Committee avaient alors adopté une approche régionale destinée à maximiser les bénéfices économiques du thon à travers la transformation, des pôles industriels régionaux, des activités de valeur ajoutée et, à terme, un fonds régional de développement des pêches. La Papouasie-Nouvelle-Guinée préside le groupe de travail chargé de sa mise en œuvre.
Le diagnostic régional est explicite.
Selon la Pacific Islands Forum Fisheries Agency — FFA, plus de la moitié du thon mondial provient des eaux du Pacifique, mais environ 15 % seulement ferait l’objet d’une transformation dans la région. L’initiative cherche donc à déplacer une partie du centre de gravité économique de la chaîne de valeur vers les États qui administrent la ressource.
Le problème est classique dans les économies de matières premières : la possession de la ressource et la captation de sa valeur ne coïncident pas nécessairement.
Le poisson peut être capturé dans les zones économiques exclusives insulaires, mais une grande partie de la valeur ultérieure peut être générée ailleurs : congélation, découpe, mise en conserve, production de longes, emballage, logistique, commercialisation, distribution et valorisation des sous-produits.
L’ENBi cherche à modifier progressivement ce partage sans renoncer au modèle régional de gestion durable qui a permis au Pacifique de conserver des stocks de thon considérés par la FFA comme biologiquement sains. En août 2026, l’agence expliquait précisément que cette situation permettait de déplacer davantage l’attention de la seule conservation vers la rétention de valeur et le développement économique.
En 2026, l’ENBi est passée d’une idée régionale à une stratégie d’exécution
Les travaux se sont accélérés au cours de l’année.
Le 27 février 2026, le septième groupe de travail ENBi a réuni à Suva des États membres, organisations régionales, Union européenne et Banque mondiale. Les discussions ont porté sur l’accès aux marchés, les investisseurs, la participation du secteur privé et la gouvernance du futur Regional Fisheries Development Fund. La FFA a alors estimé que l’initiative passait progressivement « du concept vers la mise en œuvre ».
Le 17 mars, la FFA, le bureau des Parties to the Nauru Agreement — PNAO et la présidence papouasienne du groupe ont renforcé leur coordination. L’objectif annoncé est d’éviter que le développement industriel ne soit conduit séparément de la gestion des droits de pêche, de la traçabilité et des dispositifs régionaux existants.
Une étape supplémentaire a été franchie lors de la réunion ministérielle de Wellington, en juin. Les ministres ont approuvé la stratégie de mise en œuvre de l’ENBi, validé la création d’un groupe technique et accueilli favorablement les travaux visant à établir et opérationnaliser le fonds régional de développement des pêches.
Enfin, à Palau en septembre, la FFA a sollicité les États-Unis, la Corée du Sud, l’Union européenne, la Banque asiatique de développement, le Commonwealth et des organisations philanthropiques. Elle fait état de signaux positifs de soutien, notamment pour l’ENBi et son futur fonds, mais ne documente pas encore d’engagement financier consolidé correspondant à l’ensemble des besoins.
La différence est essentielle : une architecture de financement est recherchée ; elle n’est pas encore intégralement financée.
La PNG applique déjà chez elle la logique de transformation locale
L’ambition régionale prolonge une politique nationale.
En septembre 2025, James Marape avait officiellement lancé la National Tuna Domestication Strategy. Le gouvernement l’a présentée comme un moyen d’augmenter la quantité de thon capturé dans les eaux papouasiennes puis transformé sur place, afin d’accroître les emplois, les investissements industriels et les recettes conservées dans l’économie nationale.
La National Fisheries Authority indique également que l’accès des senneurs étrangers et domestiques aux ressources est de plus en plus lié à des engagements d’investissement à terre, notamment dans les installations de transformation.
Cette stratégie possède déjà une traduction industrielle.
En mars 2026, Nambawan Seafoods PNG a lancé à Lae la construction d’une installation frigorifique de 12 000 tonnes, pour un investissement annoncé supérieur à 80 millions de kina. Selon Justin Ilakini, directeur général de la National Fisheries Authority, le projet doit augmenter les capacités de stockage, permettre davantage de transformation et soutenir une nouvelle ligne consacrée notamment au thon albacore et au thon obèse.
Le froid est ici une infrastructure industrielle stratégique.
Sans capacités suffisantes de stockage, une politique de débarquement local peut créer un goulet d’étranglement : les usines ne peuvent absorber les volumes, les navires attendent ou repartent vers d’autres ports et les avantages de la localisation disparaissent.
La domestication du thon dépend donc autant de quais, de chambres froides, d’énergie, de transport, de normes sanitaires et d’accès aux marchés que de décisions sur les licences de pêche.
Des « hubs and spokes » pour éviter que chaque île reproduise toute la chaîne
L’ENBi ne prévoit pas que chaque petit État du Pacifique construise une industrie complète.
La FFA travaille sur un modèle « hubs and spokes », dans lequel plusieurs pôles majeurs de transformation pourraient fournir infrastructures, marchés et capacités industrielles à des États disposant de ressources ou de droits de pêche mais d’une base industrielle plus petite. Les études régionales ont notamment identifié la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Fidji, Samoa, les Îles Salomon et les États fédérés de Micronésie comme territoires présentant un potentiel de hub.
Cette organisation cherche à résoudre une contrainte d’échelle.
Construire une conserverie ou un complexe frigorifique implique des investissements fixes élevés. Dans certaines petites économies insulaires, les volumes, la main-d’œuvre, l’énergie ou les infrastructures disponibles peuvent ne pas permettre d’exploiter efficacement une usine autonome.
Un réseau régional pourrait théoriquement répartir les fonctions : pêche, débarquement, transformation, logistique, services techniques et commercialisation.
Mais il crée une nouvelle question de gouvernance : comment répartir équitablement les emplois et les bénéfices entre les hubs et les États qui fournissent une partie de la ressource ?
La documentation actuelle de l’ENBi reconnaît l’exigence d’une participation équitable, mais ne permet pas encore d’établir la distribution future des investissements entre tous les membres.
Le corridor mélanésien ajoute une contrainte écologique à la stratégie industrielle
La deuxième composante de la politique papouasienne est le Melanesian Ocean Corridor of Reserves.
En mai 2026, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Fidji et Vanuatu ont adopté à Port Moresby la déclaration et le cadre MOCOR 2026-2030. Le PROE indique que l’initiative porte sur un réseau interconnecté d’espaces protégés couvrant potentiellement au moins six millions de kilomètres carrés, avec l’objectif de contribuer à la protection d’au moins 30 % des espaces océaniques concernés.
Il ne faut toutefois pas interpréter ces six millions de kilomètres carrés comme une immense zone intégralement fermée à toute pêche.
Le MOCOR doit combiner différentes catégories d’aires protégées, nationales ou conjointement gérées. L’objectif officiel associe conservation de la biodiversité, gouvernance autochtone, pêche durable, recherche scientifique, résilience climatique et coopération transfrontalière.
En son sein, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a annoncé le Western Manus National Marine Sanctuary, d’environ 214 000 km², soit approximativement 9 % de sa zone économique exclusive. Le gouvernement l’a présenté comme une zone de non-prélèvement.
Une réserve documentaire demeure cependant.
Le communiqué du Premier ministre parle d’une aire « formellement créée », tandis que le PROE indique qu’après l’annonce le gouvernement doit engager le processus national de désignation juridique. La protection est donc politiquement annoncée ; les documents institutionnels consultés ne permettent pas d’établir avec le même niveau de certitude que l’ensemble du dispositif réglementaire national soit déjà achevé.
Conservation et industrie ne sont compatibles que si le stock reste productif
La juxtaposition de l’ENBi et du MOCOR peut sembler paradoxale.
Une politique vise à accroître la transformation du poisson. L’autre augmente la superficie consacrée à la protection marine.
Mais les deux répondent à des dimensions différentes de la même équation économique.
Une usine de transformation a besoin d’un approvisionnement suffisamment prévisible sur plusieurs décennies. Une pêche qui dégraderait fortement les stocks fragiliserait donc elle-même les investissements industriels.
Inversement, une politique de conservation qui empêcherait toute activité productive sans prévoir de modèle économique, de financement ou d’alternative pour les communautés côtières risquerait de rencontrer des difficultés d’acceptation et d’application.
Le MOCOR affirme précisément vouloir concilier protection et usages durables. Son programme initial prévoit également des stratégies nationales de pêche durable, une meilleure traçabilité et un mécanisme de financement pour accompagner le corridor, la recherche et les politiques halieutiques.
L’enjeu ne consiste donc pas à choisir abstraitement entre pêche et conservation, mais à déterminer quelles zones sont protégées, quelles activités restent autorisées, avec quels contrôles et sur quelles bases scientifiques.
Surveillance et traçabilité deviennent des infrastructures économiques
Cette logique explique également l’importance accordée à la lutte contre la pêche illicite.
En septembre, la FFA a parallèlement renforcé son partenariat avec le Pacific Fusion Centre et demandé des investissements pour moderniser le Regional Fisheries Surveillance Centre. L’objectif est d’améliorer le partage d’informations, les capacités d’analyse et la surveillance des vastes espaces maritimes du Pacifique.
Cette dimension sécuritaire a une conséquence économique directe.
Un pays qui cherche à vendre du thon transformé sur des marchés à forte exigence réglementaire doit pouvoir documenter son origine, sa légalité et sa conformité aux règles de gestion.
La traçabilité ne relève donc plus seulement de la conservation : elle conditionne l’accès au marché, la réputation des produits et potentiellement leur valeur.
L’Afrique rencontre déjà le même problème. En juin 2026, le Gabon, le Kenya, les Seychelles, l’Afrique du Sud et la Tanzanie se sont engagés à renforcer le suivi électronique des pêcheries industrielles de thon afin d’améliorer le contrôle des captures, la lutte contre la pêche INN et la documentation des prises accessoires.
De Port Moresby à Victoria, la même question de valeur ajoutée se pose
L’expérience pacifique présente un intérêt particulier pour plusieurs économies côtières africaines.
Aux Seychelles, le gouvernement cherche lui aussi à augmenter les retombées économiques de l’industrie thonière par la transformation, la diversification des produits et le développement de chaînes de valeur locales. En 2026, les autorités ont encore présenté Port Victoria comme un hub majeur du thon dans l’océan Indien et placé la création de valeur, la durabilité et la résilience parmi les priorités sectorielles.
Le parallèle est également visible en Afrique de l’Ouest. Le système des Nations unies identifie Abidjan comme un centre majeur Ces expériences montrent qu’un État côtier peut tirer des revenus très différents d’une même tonne de poisson selon sa position dans la chaîne de valeur.
Les droits d’accès constituent une source de revenus. Mais débarquement, stockage, réparation navale, contrôle sanitaire, transformation, emballage, logistique, certification et commercialisation ajoutent d’autres couches de valeur.
L’ENBi cherche précisément à systématiser cette logique à l’échelle régionale.
Pour les États africains, la question pertinente n’est donc pas de copier l’organisation institutionnelle mélanésienne, mais d’examiner dans quelle mesure la coopération régionale peut augmenter le pouvoir économique des pays producteurs face aux grandes chaînes mondiales de transformation et de commercialisation.
Les financements et la compétitivité restent les deux grandes inconnues
Plusieurs éléments empêchent encore de considérer la stratégie comme pleinement exécutée.
Le futur Regional Fisheries Development Fund est en cours d’opérationnalisation. La FFA a obtenu en septembre des manifestations positives d’intérêt de partenaires, mais aucun montant consolidé correspondant à un fonds pleinement capitalisé n’est documenté.
La répartition exacte des futurs hubs, des investissements et des retombées économiques entre membres de l’ENBi reste également à préciser.
Il faudra en outre vérifier que les coûts de production — énergie, main-d’œuvre, transport, froid, emballage et logistique maritime — permettent aux produits transformés dans le Pacifique de rester compétitifs face aux grands centres asiatiques de transformation.
Concernant le MOCOR, la cartographie définitive des différentes catégories de protection, les systèmes de financement à long terme, les moyens de surveillance et plusieurs mécanismes de gouvernance doivent encore être précisés.
Enfin, aucune source consultée ne permet d’établir que l’augmentation de la transformation régionale entraînera automatiquement une hausse équivalente des revenus des pêcheurs ou des communautés côtières. La distribution de la valeur à l’intérieur même des économies concernées devra être documentée.
Le véritable test sera le nombre de tonnes transformées et la valeur conservée dans la région
Les résultats de la politique papouasienne pourront être évalués à partir d’indicateurs relativement concrets.
Pour l’ENBi : volumes débarqués et transformés dans les États insulaires, capacités frigorifiques supplémentaires, investissements privés, nouveaux emplois, accès aux marchés, montant du fonds régional et part de la valeur du thon conservée dans le Pacifique.
Pour le MOCOR : superficie juridiquement désignée, plans de gestion adoptés, financements disponibles, surveillance effective, évolution de la pêche illégale et état des écosystèmes protégés.
La stratégie de Port Moresby repose ainsi sur une thèse identifiable : la souveraineté sur l’océan ne consiste pas seulement à contrôler juridiquement une zone économique exclusive. Elle suppose de pouvoir protéger la ressource et d’en transformer davantage localement les bénéfices économiques.
L’ENBi construit le volet industriel. Le MOCOR construit le volet écologique et territorial.
En 2026, les deux ont clairement progressé sur le plan institutionnel. La question qui demeure est désormais celle de l’exécution : investissements, usines, fonds, dispositifs de surveillance, protections juridiquement effectives et retombées mesurables pour les populations du Pacifique.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
Département du Premier ministre et du Conseil exécutif national de Papouasie-Nouvelle-Guinée — positions défendues par James Marape au Forum des îles du Pacifique de septembre 2026 ; lancement de la National Tuna Domestication Strategy ; annonces relatives au MOCOR et à Western Manus.
Pacific Islands Forum Fisheries Agency — stratégie et évolution de l’East New Britain Initiative, travaux du groupe de travail en 2026, stratégie d’exécution approuvée par les ministres et démarches de financement à Palau.
National Fisheries Authority de Papouasie-Nouvelle-Guinée — politique de développement de la transformation locale et organisation de la filière thonière papouasienne.
Programme régional océanien de l’environnement — PROE/SPREP — cadre du Melanesian Ocean Corridor of Reserves et Western Manus National Marine Sanctuary.
FAO / Seychelles Fisheries Authority — travaux 2026 relatifs au suivi électronique des pêcheries thonières africaines, à la création de valeur et au développement du secteur thonier de l’océan Indien.

