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De l’annonce politique à une architecture de coopération élargie

Le Plan Mattei pour l’Afrique a franchi en 2026 un seuil qui modifie sa portée politique et opérationnelle. Lancée à Rome en janvier 2024 autour de neuf pays pilotes, l’initiative italienne compte désormais dix-huit États partenaires. La troisième rapport annuel transmise au Parlement italien, arrêtée au 30 juin 2026, recense 76 projets en cours et présente le dispositif comme entré dans une phase pleinement opérationnelle. L’élargissement décidé en mars 2026 a ajouté le Gabon, la République démocratique du Congo, le Rwanda et la Zambie aux quatorze pays déjà associés.

Cette extension établit l’agrandissement du périmètre politique, la multiplication des projets et le renforcement des instruments financiers. Elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que les 76 projets ont déjà produit des résultats socio-économiques comparables dans les dix-huit pays. L’enjeu d’investigation consiste donc à distinguer l’accélération institutionnelle, documentée, de l’impact sur l’industrialisation, l’emploi, la souveraineté économique et les services essentiels africains, qui doit encore être mesuré projet par projet.

De neuf pays pilotes à dix-huit partenaires en deux ans

Les documents officiels reconstituent une progression en trois étapes. En janvier 2024, le Plan ciblait neuf pays : Algérie, Côte d’Ivoire, Égypte, Éthiopie, Kenya, Maroc, Mozambique, République du Congo et Tunisie. En janvier 2025, cinq États supplémentaires — Angola, Ghana, Mauritanie, Sénégal et Tanzanie — ont porté le périmètre à quatorze. En mars 2026, le Gabon, la République démocratique du Congo, le Rwanda et la Zambie ont porté l’ensemble à dix-huit.

Le deuxième Sommet Italie-Afrique, organisé le 13 février 2026 à Addis-Abeba, a renforcé cette dynamique. Pour la première fois, ce format s’est tenu sur le continent africain ; la documentation italienne fait état de 35 délégations représentées au niveau des chefs d’État et de gouvernement. Le choix d’Addis-Abeba rapproche symboliquement le dispositif de l’Union africaine et de l’Agenda 2063. Il ne démontre cependant pas, à lui seul, que la gouvernance du Plan est devenue africaine. Le critère décisif demeure le pouvoir effectif des États partenaires dans la sélection, la contractualisation et l’évaluation des projets.

Les chiffres confirment une montée en puissance financière

Au 30 juin 2026, la dotation initiale du Plan demeure fixée à 5,5 milliards d’euros. La troisième rapport annuel recense 76 projets. Le Comité technique du Fonds italien pour le climat a délibéré environ 1,2 milliard d’euros pour quinze interventions en Afrique, dont 936,7 millions sur la période du 1er juillet 2025 au 30 juin 2026. SACE a accordé 4 milliards d’euros de garanties pour soutenir des investissements dans les pays du Plan. Par ailleurs, 269 millions d’euros de créances bilatérales italiennes sont en cours de conversion en projets de développement sur un horizon de dix ans.

L’architecture repose sur plusieurs outils : Cassa Depositi e Prestiti, SACE, SIMEST, Fonds italien pour le climat, Fonds rotatif pour la coopération au développement et mécanismes européens. Le ministère italien des Affaires étrangères mentionne notamment un « Plafond Africa » de 500 millions d’euros pour des entreprises italiennes actives en Afrique, une « Mesure Afrique » de 200 millions gérée par SIMEST et une plateforme de croissance et de résilience visant 750 millions.

Ces chiffres documentent une accélération, mais ils ne sont pas de même nature. Une garantie de crédit n’est pas un décaissement ; un plafond n’est pas une dépense réalisée ; un projet « en cours » peut se trouver à des stades différents. L’évaluation devra donc publier, opération par opération, les montants engagés, décaissés, exécutés et audités.

Derrière l’élargissement, une stratégie de levier multilatéral

L’évolution la plus structurante du Plan Mattei réside dans son insertion dans une architecture multilatérale. En avril 2025, l’Italie et la Banque mondiale ont conclu un cadre de cofinancement pour des projets africains liés notamment à l’énergie, aux infrastructures, à l’agriculture, à l’eau, à la santé, à la formation et à l’emploi. En 2026, la Banque africaine de développement a consolidé son rôle de partenaire financier central.

La Facilité de financement du Processus de Rome/Plan Mattei, administrée par la Banque africaine de développement, combine dons et financements concessionnels. En 2025, quatre opérations totalisant 28 millions d’euros ont été approuvées pour l’accès à l’eau en Éthiopie, les infrastructures agricoles en Angola, les énergies renouvelables en Mauritanie et la cuisson propre au Kenya. En mai 2026, la Facilité indiquait avoir reçu environ 168 millions d’euros de trois contributeurs — Italie, Émirats arabes unis et Danemark — et avoir mobilisé autour de son portefeuille environ 389 millions d’euros de cofinancement de la Banque et 148 millions provenant d’autres partenaires et gouvernements.

Un accord supplémentaire signé en avril 2026 prévoit jusqu’à 140 millions d’euros de financements italiens, dont 100 millions concessionnels et 40 millions en dons. Cette multiplication des canaux peut accélérer l’exécution, mais elle complexifie aussi la traçabilité et impose d’éviter tout double comptage entre ressources italiennes, européennes, africaines et multilatérales.

Ce que l’Afrique peut gagner — et ce qu’elle doit verrouiller

Du point de vue africain, l’intérêt potentiel du Plan ne réside pas dans le volume des annonces, mais dans la capacité à convertir les financements en actifs productifs contrôlables localement. Les secteurs privilégiés — eau, agriculture, énergie, infrastructures physiques et numériques, santé, formation, numérique et intelligence artificielle — correspondent à des priorités structurelles présentes dans de nombreux plans nationaux et dans l’Agenda 2063. L’Union africaine a accueilli favorablement l’alignement revendiqué entre le Plan Mattei, le Global Gateway européen et ses propres priorités.

Cet alignement doit toutefois être vérifié dans les contrats. Pour qu’un partenariat qualifié de « paritaire » produise un avantage durable, les États africains ont intérêt à sécuriser le contenu local, le transfert de compétences et de technologies, la transformation locale des matières premières, la soutenabilité financière ainsi que le contrôle public des infrastructures critiques et des données.

Le corridor de Lobito illustre ce double potentiel. L’Italie s’est engagée à hauteur de 300 millions de dollars dans un projet reliant l’Angola, la Zambie et la République démocratique du Congo. L’infrastructure peut réduire les coûts logistiques et renforcer l’intégration régionale. Son apport souverain dépendra cependant de la capacité des pays traversés à développer des chaînes industrielles locales, plutôt qu’à rester de simples corridors d’exportation de minerais bruts.

L’Italie présente le Plan Mattei comme une rupture avec la logique traditionnelle donateur-bénéficiaire. Plusieurs déclarations institutionnelles africaines reprennent les principes de respect mutuel, de co-développement et d’alignement sur les priorités nationales. Le Gabon, entré dans le dispositif en 2026, a relié cette coopération à son Plan national de croissance et de développement et cité les infrastructures, l’énergie, l’agriculture et la formation parmi ses priorités.

Les faits disponibles montrent donc une volonté politique de co-construction. Ils ne permettent pas encore d’établir un standard homogène de gouvernance partagée. Les informations publiques restent inégales sur les critères de sélection, les marchés, les bénéficiaires économiques finaux, les clauses de règlement des différends, le contenu local et les indicateurs d’impact.

Une vigilance particulière concerne l’articulation entre développement et politique migratoire. Certains mécanismes associés au Processus de Rome visent explicitement les causes structurelles de la migration irrégulière. Cette logique peut financer des investissements utiles, mais elle ne devrait pas subordonner les priorités africaines de transformation économique à l’objectif européen de réduction des départs. Le test sera de savoir si les projets restent prioritaires pour les pays africains même lorsque leur effet sur les flux migratoires vers l’Europe est indirect.

Les angles morts qui empêchent encore un bilan définitif

Plusieurs éléments restent à confirmer avant de qualifier l’accélération du Plan de succès économique. La troisième rapport annuel comptabilise 76 projets, mais la documentation publique ne fournit pas encore, dans un format homogène, pour chacun d’eux le coût total, le montant décaissé, le calendrier, le taux d’exécution, les entreprises adjudicataires, la part de fournisseurs locaux et les résultats mesurés. Les 4 milliards d’euros de garanties SACE ne peuvent donc pas être assimilés à 4 milliards d’investissements déjà réalisés.

L’effet sur l’emploi africain, l’industrialisation locale et la balance commerciale reste également à mesurer. Les dispositifs italiens soutiennent en partie l’internationalisation d’entreprises italiennes. Cela n’exclut pas un bénéfice africain, mais pose une question de partage de la valeur : quelle part des contrats, des marges, de la propriété intellectuelle et de la production restera dans les économies partenaires ? La dette exige la même prudence lorsque des projets prennent la forme de prêts souverains ou garantis.

Enfin, l’entrée de quatre nouveaux pays en 2026 est formellement établie, mais le niveau d’avancement des portefeuilles nationaux demeure hétérogène. L’extension géographique est un fait ; l’équivalence de mise en œuvre entre les dix-huit partenaires ne l’est pas.

Trois scénarios pour la prochaine phase du Plan Mattei

Si la dynamique actuelle se poursuit, un premier scénario verrait le Plan devenir une plateforme européenne et multilatérale durable de financement de projets africains, fortement connectée au Global Gateway, à la Banque africaine de développement et à la Banque mondiale. Sa valeur ajoutée résiderait alors moins dans son enveloppe initiale que dans sa capacité à mobiliser des capitaux supplémentaires et à réduire le risque de projets difficiles à financer.

Un deuxième scénario, plus favorable à la souveraineté africaine, serait celui d’une appropriation croissante par les pays partenaires : cadres nationaux publics, exigences de contenu local, co-investissement avec des institutions africaines, transfert technologique et sélection des projets selon des stratégies industrielles propres.

Un troisième scénario reste possible : une expansion rapide du nombre de pays et d’instruments sans système suffisamment lisible pour mesurer l’impact. L’accumulation de projets, de garanties et de partenariats pourrait alors rendre la performance difficile à auditer.

À ce stade, les faits établissent une accélération du dispositif, son extension à dix-huit pays et une internationalisation croissante de son financement. La conclusion stratégique doit rester plus prudente : le Plan Mattei ne pourra être considéré comme réellement transformateur pour l’Afrique que si les évaluations démontrent une création de valeur localisée, une gouvernance équilibrée, une dette soutenable et des résultats mesurables sur l’emploi, les infrastructures, la production et les capacités africaines.

Les documents institutionnels qui fondent l’évaluation

  • Présidence du Conseil des ministres d’Italie — Troisième rapport annuel sur l’état de mise en œuvre du Plan Mattei pour l’Afrique, situation au 30 juin 2026.
  • Ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale — Mesures de soutien financier au développement de l’Afrique et aux investissements dans le cadre du Plan Mattei, 7 juillet 2026.
  • Banque africaine de développement — Plan Mattei : un partenariat pour stimuler le développement de l’Afrique grâce à une collaboration stratégique, 13 février 2026.
  • Banque africaine de développement — Accord de cofinancement Italie-Afrique, avril 2026.
  • Banque africaine de développement — Rapport annuel 2025 de la Facilité de financement du Processus de Rome/Plan Mattei, juin 2026.
  • Banque mondiale — Accord de cofinancement Italie–Banque mondiale pour l’Afrique, 24 avril 2025.
  • Union africaine — Communication sur l’alignement du Plan Mattei et du Global Gateway avec l’Agenda 2063, 20 juin 2025.
  • Présidence de la République gabonaise — Communications sur l’intégration du Gabon au Plan Mattei et les priorités de coopération, mars et mai 2026.
  • Commission européenne — Plan Mattei pour l’Afrique et Global Gateway : effort commun avec le continent africain, 20 juin 2025.

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