Le Plan Mattei s’imbrique dans le PGII du G7 et le Fonds africain de développement. Décryptage des financements, rapports de pouvoir et garde-fous africains.
Rome raccorde son plan africain à la machine financière du G7
Le Plan Mattei n’est plus seulement une initiative bilatérale italienne. Les communiqués du G7 d’Apulie puis de Pescara l’ont placé dans l’environnement du Partenariat pour les infrastructures et l’investissement mondiaux, le PGII, dont l’objectif collectif demeure de mobiliser jusqu’à 600 milliards de dollars dans les pays partenaires. Ce rattachement est bien établi : les textes officiels accueillent expressément le plan italien et annoncent un secrétariat du PGII, une plateforme virtuelle africaine d’investissement et une coopération accrue entre banques publiques, institutions de financement du développement et investisseurs privés.
L’enjeu dépasse l’étiquette diplomatique. En se branchant sur le G7, Rome gagne des partenaires, une capacité de cofinancement et un langage commun de sélection des projets. Les pays africains, eux, peuvent théoriquement accéder à un guichet plus vaste. Mais l’agrégation d’initiatives ne garantit ni l’additionnalité des ressources ni la maîtrise africaine des priorités. La question décisive est donc moins le montant annoncé que la chaîne de décision : qui choisit, qui supporte le risque, qui obtient les marchés et qui contrôle les actifs ?
Trois étages financiers qui ne doivent pas être confondus
L’architecture combine au moins trois niveaux. Le premier est l’enveloppe italienne du Plan Mattei, initialement dotée de 5,5 milliards d’euros : 3 milliards provenant du Fonds italien pour le climat et 2,5 milliards issus de la coopération au développement. Le deuxième est constitué de plateformes de cofinancement, dont le mécanisme Processus de Rome–Plan Mattei hébergé par la Banque africaine de développement et la plateforme GRAf consacrée au secteur privé. Le troisième est multilatéral : il comprend le PGII du G7 et le Fonds africain de développement, guichet concessionnel du Groupe de la Banque destiné aux pays africains à faible revenu.
Ces masses ne sont pas fongibles. Une garantie à l’exportation n’équivaut pas à une subvention, un prêt souverain n’a pas le même coût qu’un don, et une promesse de mobilisation privée n’est pas un décaissement. Le G7 a soutenu la dix-septième reconstitution du Fonds africain de développement ; celle-ci a ensuite mobilisé un montant record annoncé à 11 milliards de dollars pour trois ans. L’Italie a déclaré une contribution de 366 millions d’euros. Ces données sont établies, mais elles ne permettent pas d’attribuer toute la reconstitution au Plan Mattei.
Les faits établis dessinent une institutionnalisation rapide
En juillet 2024, Cassa Depositi e Prestiti et la Banque africaine de développement ont créé la plateforme Growth and Resilience Platform for Africa. Chacune doit engager jusqu’à 200 millions d’euros sur cinq ans, via des fonds de capital-investissement et de capital-risque ciblant la sécurité alimentaire, les PME et les infrastructures durables. Le dispositif vise 350 millions supplémentaires auprès d’autres investisseurs, soit un potentiel de 750 millions. Il s’agit d’un plafond de mobilisation, pas d’un bilan d’investissement déjà réalisé.
En 2025, la Banque a établi le Fonds spécial multi-donateurs du Processus de Rome–Plan Mattei pour cofinancer des infrastructures souveraines alignées sur le climat et soutenir la préparation des projets. En 2026, un accord de cofinancement Italie–Banque africaine de développement a encore renforcé le cadre. Parallèlement, le PGII s’est doté d’outils de coordination et le G7 a soutenu la plateforme virtuelle d’investissement portée avec la Commission de l’Union africaine. La convergence institutionnelle est donc documentée ; sa performance opérationnelle reste à auditer projet par projet.
Derrière la coordination, une bataille sur la définition du risque
L’analyse montre que le Plan Mattei joue un rôle de levier politique. En absorbant ses projets dans des cadres reconnus, l’Italie peut réduire le risque perçu par les investisseurs et partager les coûts de préparation. Cette logique peut accélérer des infrastructures longtemps retardées. Elle peut aussi déplacer le pouvoir vers les bailleurs capables de certifier la bancabilité, d’imposer les normes contractuelles et de choisir la monnaie du financement. Une infrastructure utile au développement n’est pas automatiquement rentable au sens d’un fonds privé.
Le risque principal est celui d’une confusion entre intérêt public africain et sécurisation de chaînes de valeur européennes : énergie exportable, minerais critiques, contrôle migratoire ou débouchés pour entreprises italiennes. Rien ne prouve que tous les projets suivent cette pente, mais les instruments de garanties et de crédit export rendent cette hypothèse plausible. L’investigation devra donc suivre les contrats, les bénéficiaires effectifs, les clauses de contenu local, les devises de remboursement, les arbitrages et la répartition des revenus plutôt que les seuls communiqués de sommet.
Ce que l’Afrique doit négocier avant le premier décaissement
Pour les États africains, l’intégration peut devenir avantageuse si elle accroît leur capacité de négociation. Un projet régional adossé à la Banque africaine de développement peut bénéficier d’études de faisabilité, de normes environnementales, d’un financement concessionnel et d’un effet de levier. Mais la souveraineté suppose des conditions écrites : alignement sur l’Agenda 2063, commande publique transparente, transfert de technologie, formation, participation d’entreprises africaines et mécanismes de règlement des différends compatibles avec le droit local et régional.
L’Union africaine et les banques régionales doivent être coproductrices, non consultées après arbitrage. La plateforme virtuelle d’investissement peut réduire l’asymétrie d’information si les données sont publiques et contrôlées par les institutions africaines. Le Fonds africain de développement demeure essentiel pour les projets à rendement social élevé que le privé finance mal. La priorité africaine est donc d’empêcher que le PGII absorbe la logique concessionnelle du Fonds au profit des seuls corridors exportateurs, tout en utilisant la concurrence entre bailleurs pour obtenir de meilleures conditions.
Les comptes d’exécution restent le maillon faible
Plusieurs éléments restent à confirmer. Les publications disponibles ne fournissent pas encore un tableau consolidé reliant, pour chaque projet, l’origine des fonds, leur nature juridique, leur niveau de concessionnalité, le bénéficiaire final, les décaissements et les indicateurs d’impact. L’annonce d’un plafond ne démontre pas sa consommation ; la signature d’un accord ne confirme pas l’entrée en service d’une infrastructure. Le caractère additionnel des sommes par rapport à des budgets déjà programmés doit également être vérifié.
Il faut aussi documenter la gouvernance du Fonds spécial multi-donateurs : poids des pays africains, critères de sélection, politique d’accès à l’information et gestion des conflits d’intérêts. Enfin, la contribution italienne au Fonds africain de développement doit être distinguée des ressources du Plan Mattei et des garanties mobilisées par SACE ou CDP. À ce stade, rien ne permet de conclure que l’ensemble constitue une caisse unique. La transparence budgétaire est donc la condition d’une évaluation crédible.
Trois scénarios pour transformer une vitrine en contrat équilibré
Premier scénario : l’intégration produit une véritable mutualisation. Les projets sont préparés avec les gouvernements et institutions africaines, les financements concessionnels réduisent le coût du capital et les marchés locaux gagnent en capacité. Deuxième scénario : le label PGII accélère surtout des investissements déjà rentables et orientés vers l’exportation, tandis que les services publics moins bancables restent dépendants du Fonds africain de développement. Troisième scénario : la superposition de guichets accroît les délais, rend les responsabilités illisibles et transforme les montants annoncés en faible taux d’exécution.
Le scénario favorable exige un registre public des projets, des contrats accessibles, des indicateurs de contenu local et des évaluations indépendantes conduites avec les parlements et cours des comptes africains. Sous réserve de ces garde-fous, le raccordement du Plan Mattei au PGII peut élargir l’espace de financement. Sans eux, il pourrait surtout consolider une architecture où l’Afrique fournit les projets et les risques, tandis que l’Europe conserve la norme, l’ingénierie financière et la plus grande part de la valeur.
Les documents qui permettent de suivre l’argent
- Présidence italienne du G7, Communiqué des dirigeants d’Apulie, juin 2024.
- Réunion des ministres du Développement du G7, Communiqué de Pescara, octobre 2024.
- Présidence du Conseil des ministres italien, présentation des ressources et instruments du Plan Mattei.
- Banque africaine de développement et Cassa Depositi e Prestiti, documents relatifs à la plateforme GRAf, juillet 2024.
- Banque africaine de développement, documentation du Fonds spécial Processus de Rome–Plan Mattei et rapport annuel 2025.
- Banque africaine de développement, résultats de la dix-septième reconstitution du Fonds africain de développement, décembre 2025.
- Commission de l’Union africaine, travaux relatifs à la plateforme virtuelle africaine d’investissement.
Ces sources établissent les décisions et les plafonds financiers. Elles ne remplacent pas les contrats, données de décaissement et audits d’impact encore nécessaires.

