Le projet GREGY prévoit 3 GW entre l’Égypte et la Grèce. Décryptage de son financement, de sa maturité et des conditions d’un corridor eurafricain équilibré.

Un câble de 3 000 mégawatts change l’échelle méditerranéenne

GREGY vise une liaison électrique sous-marine à courant continu haute tension d’environ 954 kilomètres entre l’Égypte et la Grèce. La capacité annoncée atteint 3 000 mégawatts et le projet est conçu comme bidirectionnel, même si sa logique économique principale repose sur l’exportation d’électricité renouvelable égyptienne vers la Grèce puis le marché européen. Ces caractéristiques sont établies par la Commission européenne. L’entrée en service, parfois ciblée autour de 2030, demeure une projection soumise aux études, autorisations, contrats et décision finale d’investissement.

L’importance géopolitique tient au passage d’un commerce de molécules — gaz ou hydrogène — à un transport direct d’électrons. L’Égypte pourrait valoriser son potentiel solaire et éolien ; la Grèce renforcerait son rôle de nœud vers l’Italie et les Balkans. Mais un corridor n’est pas neutre : il organise des flux, attribue des capacités et fixe des priorités entre consommation domestique, industrie locale et exportation. L’enquête doit donc partir de la sécurité énergétique des deux rives, pas seulement des besoins européens.

De l’accord politique au statut de projet d’intérêt mutuel

La Grèce et l’Égypte ont signé en 2021 un mémorandum créant un groupe de haut niveau associant ministères, gestionnaires de réseau et régulateurs. Le projet a ensuite été inscrit sur la première liste européenne des projets d’intérêt commun et d’intérêt mutuel, sous l’identifiant 2.13, puis dans les priorités Global Gateway. Cette reconnaissance ne finance pas automatiquement la construction, mais elle facilite la coordination réglementaire, l’accès à certains guichets et la visibilité auprès des prêteurs.

En janvier 2026, l’Agence exécutive européenne pour le climat, les infrastructures et l’environnement a annoncé 9,56 millions d’euros du Mécanisme pour l’interconnexion en Europe pour les études finales de GREGY. Ce fait marque une consolidation, non un chantier lancé. Le développeur doit encore achever les études de tracé, d’environnement, de réseau, de coût-bénéfice et de raccordement, puis réunir un financement de travaux d’une tout autre échelle.

Les paramètres établis et les promesses du promoteur

La documentation européenne confirme le câble HVDC, la capacité maximale de 3 GW, le fonctionnement envisagé sur l’année et le caractère bidirectionnel. Le promoteur associe le projet à 9,5 GW de nouvelles capacités renouvelables en Égypte, réparties dans sa présentation entre environ 7,2 GW d’éolien et 2,3 GW de solaire. Il avance aussi une réduction annuelle proche de 10 millions de tonnes de CO₂ et le remplacement potentiel de 4,5 milliards de mètres cubes de gaz. Ces derniers chiffres sont des estimations de promoteur et doivent donc être considérés avec prudence tant qu’une analyse indépendante actualisée n’est pas publiée.

Les études de réseau indiquent que la liaison pourrait accroître les capacités d’échange aux frontières grecques avec l’Italie et la Bulgarie. La valeur de GREGY dépend toutefois des renforcements terrestres nécessaires, des règles d’allocation de capacité et des profils horaires de production. Un câble de 3 GW ne livre pas 3 GW en permanence par décret : indisponibilités, pertes, congestion et variabilité doivent être intégrées aux contrats.

Le corridor vert peut reproduire une vieille économie d’extraction

GREGY est présenté comme un instrument de décarbonation européenne. Cette fonction est plausible, mais elle ne suffit pas à établir un partenariat équilibré. Si l’essentiel des nouvelles capacités égyptiennes est contractuellement réservé à l’export alors que le pays doit financer son réseau, sécuriser sa demande croissante et réduire les coupures, le corridor pourrait reproduire une logique d’extraction : la ressource change, pas la direction de la valeur. À l’inverse, un marché d’exportation stable peut financer des capacités supplémentaires et accélérer l’industrialisation locale.

La différence se joue dans les contrats d’achat, la propriété des centrales, le partage de la rente et la fabrication des équipements. Il faut suivre les terrains, les usages de l’eau, les compensations locales, les emplois qualifiés et la fiscalité. La dépendance européenne au gaz russe est souvent invoquée ; elle ne doit pas transformer la sécurité énergétique égyptienne en variable d’ajustement. Une analyse afrocentrée demande que l’électricité exportée soit additionnelle et que les revenus renforcent le système africain.

L’Égypte doit vendre plus que des électrons

Pour l’Afrique du Nord, GREGY peut devenir une plateforme industrielle si l’Égypte localise une partie de la fabrication des câbles, transformateurs, structures éoliennes, logiciels et services de maintenance. Des centres de formation et de recherche communs avec des institutions africaines permettraient de diffuser les compétences au-delà du projet. Les accords devraient aussi réserver des volumes ou revenus au renforcement du réseau égyptien, à l’accès universel et à la décarbonation des industries locales.

Au niveau continental, cette liaison peut compléter les ambitions d’interconnexion africaines, mais elle ne doit pas détourner le capital des réseaux intra-africains. Le Caire et l’Union africaine ont intérêt à relier GREGY à une stratégie plus large de pools électriques, de stockage et d’industrialisation verte. Le pouvoir de négociation vient de l’alternative : exporter vers l’Europe, alimenter les voisins ou transformer l’électricité en produits à plus forte valeur ajoutée. Sans options, le corridor impose son acheteur ; avec elles, il devient un levier.

Le coût complet et les contrats d’achat ne sont pas encore publics

Restent à confirmer le budget final, la structure de capital, la part de dette garantie, le taux de rémunération, la répartition des coûts de raccordement et la méthode de fixation du tarif. Les contrats d’achat d’électricité annoncés comme spécifiques ne sont pas publics. Il faut connaître leur durée, leur devise, les garanties d’origine, les pénalités d’indisponibilité et les clauses en cas de changement réglementaire. L’étude environnementale devra détailler les impacts marins et terrestres des deux côtés.

La capacité renouvelable de 9,5 GW associée au câble doit être distinguée des projets déjà programmés en Égypte afin de prouver l’additionnalité. La date de 2030 dépend du permis, de la fourniture d’un câble de près de mille kilomètres et des renforcements du réseau grec. L’octroi d’une subvention d’études ne permet donc pas de qualifier le projet d’irréversible. Aucun calendrier ne doit être présenté comme certain avant décision finale d’investissement et contrats de travaux.

Quatre tests avant de parler de pont énergétique

Le premier test sera la publication d’une analyse coûts-bénéfices indépendante couvrant les deux rives. Le deuxième sera l’additionnalité : de nouvelles centrales et un réseau égyptien renforcé, plutôt qu’un simple déplacement d’électricité. Le troisième portera sur la valeur locale, mesurée par les emplois, achats, fiscalité, formation et propriété. Le quatrième concernera la gouvernance : régulateurs capables, données de flux accessibles et mécanisme de règlement des différends équilibré.

Si ces tests sont réussis, GREGY pourrait devenir un prototype de corridor où l’Afrique du Nord exporte tout en industrialisant son économie. Si seuls les indicateurs européens de sécurité d’approvisionnement sont optimisés, la liaison restera verte sans être souveraine. Plusieurs scénarios sont donc envisageables : mise en service autour de 2030, retard technique ou redimensionnement financier. La consolidation est réelle au stade des études ; la redéfinition durable du corridor eurafricain reste à construire contractuellement.

Les documents qui fixent la maturité réelle de GREGY

  • Commission européenne, fiche Global Gateway consacrée à GREGY.
  • Commission européenne, première liste des projets d’intérêt commun et mutuel et document technique de mai 2024.
  • CINEA, attribution 2026 du Mécanisme pour l’interconnexion en Europe aux études finales de GREGY.
  • Ministère grec des Affaires étrangères–Hellenic Aid, présentation institutionnelle de janvier 2025 et rapports Global Gateway.
  • Plan national énergie-climat de la Grèce et documents des gestionnaires de réseau.
  • Ministères égyptien et grec de l’Énergie, mémorandum de coopération de 2021.
  • ELICA–Copelouzos, documentation technique du promoteur.

Les sources publiques confirment le projet et son statut. Les chiffres de bénéfices fournis par le promoteur doivent rester identifiés comme estimations jusqu’à validation indépendante.

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