La stratégie Canaries-Afrique s’appuie sur des programmes 2025-2026 déployés au Sénégal et en Mauritanie. Analyse des budgets, résultats et risques d’externalisation.

Une stratégie adoptée en 2026, des programmes déjà estampillés 2025-2026

Le premier fait à rétablir concerne le calendrier. La première stratégie institutionnelle globale Canaries–Afrique a été approuvée par le Conseil de gouvernement et présentée le 2 mars 2026. Elle résulte de travaux associant plus d’une centaine d’acteurs et comporte plus de soixante-dix lignes réparties en cinq axes. En revanche, plusieurs conventions et programmes qui l’alimentent portent la période 2025-2026 : engagement des universités, bourses, innovation éducative et deuxième édition de Tierra Firme. Le titre du référentiel agrège donc une politique formalisée en 2026 et des dépenses préparées antérieurement.

Cette chronologie n’invalide pas le sujet ; elle en révèle la méthode. Les Canaries ont commencé par des projets, puis les ont intégrés à une architecture de gouvernance. Le risque est que la stratégie serve de label rétrospectif sans budget pluriannuel consolidé. L’opportunité est inverse : utiliser l’expérience de terrain pour construire une politique moins abstraite. Seuls les actes budgétaires et conventions permettent de trancher, ligne par ligne, entre continuité administrative et ressources nouvelles.

Cinq axes pour transformer la proximité en politique extérieure

Le document repose sur un axe institutionnel et politique, un axe économique et commercial, la coopération territoriale et au développement, l’éducation et la science, puis la culture et le sport. Le gouvernement régional veut faire de l’archipel une plateforme entre l’Union européenne et les pays voisins, notamment le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie, le Cap-Vert, le Ghana et la Côte d’Ivoire. La proximité géographique est présentée comme avantage logistique, académique et humain.

La gouvernance associe administrations, entreprises, universités, acteurs de coopération, diaspora et Casa África. Cette pluralité est documentée, mais elle pose une question de représentation : les partenaires africains participent-ils à la décision ou principalement à la mise en œuvre ? Une stratégie de voisinage équilibrée exige des instances conjointes, des budgets négociés et une reddition de comptes accessible dans les pays bénéficiaires. Le fait d’inviter des acteurs africains ne démontre pas encore un pouvoir partagé sur les priorités.

Tierra Firme déplace la salle de classe vers l’Afrique de l’Ouest

Le programme Tierra Firme constitue le volet le plus concret d’externalisation de la formation professionnelle. Une première phase au Sénégal a inscrit 270 jeunes et en a diplômé 244 dans sept cursus, soit environ 90 % selon le Gouvernement des Canaries. Les domaines couvraient agriculture, textile, tourisme, construction et énergies renouvelables. La deuxième édition 2025-2026 a prévu des formations au Sénégal et en Mauritanie, dans des centres locaux, avec des enseignants canariens et africains, puis des stages ou perspectives d’insertion auprès d’entreprises partenaires.

Des subventions publiées en 2026 montrent par exemple 110 000 euros pour une formation en électricité et entrepreneuriat et 109 000 euros pour une formation en plomberie au Sénégal, chacune annoncée pour vingt participants. Ces montants établissent l’existence d’un engagement budgétaire ; ils ne constituent pas le coût total du programme. Il faut ajouter coordination, déplacement, équipements, apports des centres et éventuels cofinancements. Surtout, diplôme et insertion durable ne sont pas synonymes.

Former sur place : partenariat utile ou outil de contrôle migratoire ?

La formation dans le pays d’origine peut éviter les coûts et ruptures liés à une mobilité imposée, renforcer des centres africains et adapter les cursus aux économies locales. Elle devient problématique si son objectif principal est de retenir les jeunes loin des frontières européennes. Les communiqués canariens relient explicitement Tierra Firme à la désincitation de la migration irrégulière. Ce lien est un fait, mais il ne prouve pas que les bénéficiaires sont instrumentalisés. Il impose de vérifier la liberté d’orientation, la qualité des emplois et la transférabilité des certificats.

Le terme « externalisation » doit donc être manié avec précision. Il peut décrire un déplacement de prestation financée et conçue aux Canaries vers des centres africains. Il pourrait aussi suggérer un transfert durable de compétences, si les formateurs locaux, équipements et programmes restent après la subvention. La différence se mesure au budget consacré à la formation de formateurs, à l’accréditation nationale, à la gouvernance pédagogique et au suivi des anciens élèves.

Le bon indicateur africain n’est pas le nombre de départs évités

Du point de vue africain, la réussite se mesure par l’emploi décent, le revenu, la création d’entreprise et la capacité du système national de formation. Les métiers proposés doivent répondre à une demande vérifiée par les entreprises locales et aux plans industriels du Sénégal et de la Mauritanie, pas seulement aux besoins de sous-traitants canariens. Les jeunes femmes doivent accéder aux filières techniques, et les candidats vulnérables bénéficier d’un soutien sans sélection opportuniste par la proximité migratoire.

Les conventions devraient prévoir la copropriété des contenus, la certification par les autorités africaines et une clause de maintien des équipements. Le suivi à six, douze et vingt-quatre mois doit publier les taux d’emploi, la qualité des contrats, les revenus, les abandons et les migrations éventuelles sans en faire une faute. Une mobilité régulière peut d’ailleurs compléter la formation : stages circulaires, reconnaissance des compétences et retour volontaire. Enfermer le programme dans le seul paradigme du « travail au pays » réduirait la souveraineté des bénéficiaires.

Un budget consolidé et des résultats de long terme manquent encore

La stratégie publiée décrit des axes et des lignes, mais la documentation consultée ne présente pas un budget pluriannuel unique reliant toutes les actions 2025-2026. Certaines conventions universitaires, bourses et subventions ont leurs propres crédits ; d’autres relèvent de programmes européens ou de directions générales différentes. Il faut donc consolider les autorisations, engagements, paiements et contributions en nature avant d’annoncer une enveloppe globale. Aucun chiffre isolé ne doit être extrapolé à l’ensemble de la stratégie.

Les résultats de Tierra Firme sont surtout des résultats de sortie : inscrits, diplômés, domaines et stages. Il reste à confirmer le nombre d’emplois durables, les salaires, la survie des entreprises créées, le devenir des non-diplômés et la reconnaissance nationale des titres. La participation des ministères africains, syndicats, collectivités et associations de jeunes aux comités de pilotage doit également être précisée. Ce sont ces données qui permettront de distinguer coopération de capacité et sous-traitance de politique migratoire.

Passer de projets vitrines à une infrastructure de compétences

Un scénario favorable verrait les Canaries financer des centres africains durables, former des formateurs, mutualiser les diplômes et créer des chaînes de valeur entre archipel et Afrique de l’Ouest. Un scénario intermédiaire maintiendrait des cohortes utiles mais dépendantes de subventions annuelles et d’expertise importée. Un scénario défavorable réduirait la formation à un argument de contrôle des migrations, sans emplois suffisants ni pouvoir africain sur les cursus. Aucun de ces scénarios n’est certain.

La stratégie peut sécuriser le premier en publiant une matrice budget-résultat, en donnant voix délibérative aux partenaires africains et en garantissant un financement de maintenance. Les universités canariennes peuvent soutenir l’évaluation indépendante, tandis que les centres sénégalais et mauritaniens doivent diriger l’ingénierie pédagogique. La proximité atlantique devient alors une infrastructure humaine partagée. Sans ce rééquilibrage, la relation restera conçue aux Canaries et exécutée en Afrique, définition même d’une externalisation asymétrique.

Les actes qui permettent de reconstituer la stratégie

  • Gouvernement des Canaries, présentation et approbation de la Stratégie Canaries–Afrique, 2 mars 2026.
  • Bulletin officiel des Canaries, conventions universitaires et actes relatifs à la stratégie, février 2026.
  • Gouvernement des Canaries, bilans et lancements du programme Tierra Firme, 2024-2026.
  • Gouvernement des Canaries, décisions de subvention pour la formation au Sénégal et en Mauritanie.
  • Université de La Laguna et Université de Las Palmas de Gran Canaria, programmes de coopération et de mobilité.
  • Autorités et centres de formation professionnelle partenaires au Sénégal et en Mauritanie.
  • Nations unies, projections démographiques et indicateurs d’emploi des jeunes cités par la stratégie.

Les actes établissent les cohortes et crédits identifiés. Une évaluation longitudinale reste nécessaire pour mesurer l’insertion et le renforcement institutionnel.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *