Le mécanisme Cabo Verde–Portugal transforme 12 millions d’euros de dette en projets climatiques, avec un potentiel plus large. Enquête sur ses garanties et limites.

Douze millions d’euros quittent le service de la dette pour le climat

En juin 2023, le Cabo Verde et le Portugal ont signé un protocole convertissant 12 millions d’euros de principal dû à Lisbonne en financement du Fonds climatique et environnemental cap-verdien jusqu’en 2025. Au lieu de rembourser cette somme au créancier, Praia l’affecte à des investissements convenus dans la transition. Le mécanisme est bilatéral, limité et traçable ; il ne constitue pas une annulation générale de dette. Le Portugal a évoqué une extension possible au solde, estimé alors à environ 140 millions d’euros, après évaluation du pilote. Cette extension reste une projection.

Le caractère innovant tient au recyclage d’une obligation extérieure en dépense domestique. Pour un petit État insulaire vulnérable au climat et aux prix des combustibles, l’opération réduit une sortie de devises tout en finançant des actifs. Mais sa qualité dépend des règles d’achat, de l’additionnalité budgétaire et du choix des projets. Une dette convertie peut rester liée à des fournisseurs du pays créancier ; l’avantage financier doit donc être calculé après importations et coûts de mise en œuvre.

Le Fonds devient une institution, pas seulement un compte

Le Cabo Verde a progressivement construit la base juridique du Fonds climatique et environnemental. Les documents publics l’orientent vers la transition énergétique, l’eau et l’assainissement, la biodiversité, les économies verte et bleue, l’adaptation et la résilience. La loi adoptée en 2024 vise à encadrer cette fonction. En 2025, les partenaires budgétaires encourageaient encore une réglementation et une opérationnalisation rapides, signe qu’une base légale ne garantit pas immédiatement une gouvernance complète.

La pérennisation suppose des ressources au-delà du protocole portugais : budget national, financements climatiques internationaux, autres conversions et contributions privées. Elle exige aussi un conseil indépendant, des critères de sélection, des audits et une publication des bénéficiaires. Si le Fonds devient un simple canal de projets négociés avec chaque bailleur, il perdra sa capacité de programmer selon les priorités cap-verdiennes. S’il consolide plusieurs sources sous une gouvernance nationale, il pourra réduire la fragmentation de l’aide climatique.

Palmarejo fournit le premier test matériel

Le premier projet officiellement financé par le mécanisme est la modernisation de la centrale photovoltaïque de Palmarejo, sur l’île de Santiago. L’opération doit porter la capacité de 4,4 MWc à 10 MWc en remplaçant les panneaux par des modèles plus performants. Le contrat signé en octobre 2025 annonce une production annuelle proche de 21 GWh, une économie d’environ 5 125 tonnes de combustible et 18 750 tonnes de CO₂ évitées par an. Ce sont des estimations techniques ex ante, à vérifier après mise en service.

Le financement associe les 12 millions convertis et deux millions d’investissement cap-verdien selon les autorités portugaises. Les règles publiées prévoyaient le recours à des entreprises portugaises, à des groupements luso-cap-verdiens ou à des biens et services d’origine portugaise. Cette condition illustre le compromis : allègement de dette et investissement local, mais retour commercial partiel vers le créancier. L’évaluation devra isoler la part effectivement captée par l’économie cap-verdienne.

Une conversion n’efface pas les rapports de créancier à débiteur

Le mécanisme améliore l’espace budgétaire seulement si les paiements remplacés auraient bien été effectués et si les nouveaux projets n’auraient pas été financés autrement. Il peut fournir une ressource plus prévisible qu’un appel à projets international. Toutefois, les coûts de transaction — négociation, audits, conditions d’origine et suivi — peuvent réduire l’avantage pour de petits montants. La sélection d’un projet lié à des entreprises portugaises peut aussi limiter la concurrence et le transfert de valeur.

Il faut donc comparer trois scénarios : service normal de la dette, annulation pure et conversion liée à un investissement. L’annulation maximise a priori la liberté budgétaire mais offre moins de contrôle au créancier ; la conversion peut sécuriser l’affectation climatique tout en maintenant son influence. Le choix est politique. Pour le Cabo Verde, l’enjeu est d’obtenir une décote réelle, des conditions d’achat compétitives et une reconnaissance internationale pouvant servir de modèle avec d’autres créanciers.

Un laboratoire africain à gouverner depuis Praia

Le Cabo Verde peut utiliser le Fonds comme plateforme d’apprentissage pour d’autres États insulaires et pays africains fortement endettés. Les meilleures pratiques seraient une sélection alignée sur la contribution nationale au climat, des projets générant des économies de devises, une participation communautaire et des indicateurs accessibles. La réduction des importations de combustibles constitue un avantage macroéconomique mesurable ; l’emploi local, la maintenance et la formation doivent l’accompagner.

L’extension du mécanisme ne doit pas être automatique. Chaque conversion doit être comparée à une restructuration ou à un financement concessionnel. Les pays africains pourraient mutualiser des modèles de contrats, des audits et des critères de taxonomie afin de réduire les coûts de négociation. Une position collective auprès des créanciers augmenterait le pouvoir de fixer les priorités. Le Fonds cap-verdien serait alors moins un cas isolé qu’un prototype africain de souveraineté financière climatique.

L’extension à 140 millions d’euros reste à démontrer

Les autorités avaient prévu une évaluation en 2025 avant d’envisager l’extension à l’ensemble de la maturité de la dette bilatérale. La documentation disponible confirme le premier projet, mais ne permet pas encore d’affirmer qu’un accord sur environ 140 millions a été conclu. Cette information doit être formulée au conditionnel. Il faut publier l’évaluation du pilote, le calendrier de décaissement, les économies budgétaires et la conformité des achats.

La performance de Palmarejo devra être suivie après travaux : production nette, disponibilité, baisse réelle de combustible, émissions évitées et coûts de maintenance. Il faudra aussi vérifier que le Fonds finance l’adaptation, l’eau et la biodiversité, et pas seulement les actifs énergétiques les plus faciles à mesurer. Enfin, les audits doivent distinguer ressources converties, contribution nationale et autres bailleurs. La pérennité ne se proclame pas ; elle se prouve par des recettes récurrentes et une gouvernance capable de survivre à un accord unique.

Du pilote bilatéral à une doctrine africaine de conversion

Dans le scénario favorable, l’évaluation confirme un bon rapport coût-impact, le Portugal étend le dispositif et d’autres créanciers concluent des accords comparables sous gouvernance cap-verdienne. Dans un scénario prudent, le mécanisme reste limité mais finance correctement Palmarejo et améliore les standards nationaux. Dans un scénario défavorable, les conditions d’origine captent une grande part des dépenses, les projets avancent lentement et l’effet sur la dette reste marginal.

La prochaine étape devrait être un rapport public de résultats, puis une doctrine précisant les seuils de décote, l’additionnalité, les marchés publics et le partage des économies. Le Cabo Verde pourrait la présenter dans les forums africains et climatiques, sans ériger son cas en solution universelle. Les conversions ne remplacent ni une réforme de l’architecture de la dette ni des subventions d’adaptation. Bien conçues, elles ouvrent néanmoins un espace où le passif d’hier finance un actif souverain de demain.

Les textes qui établissent le mécanisme et son premier actif

  • Gouvernement du Cabo Verde, accord de conversion de dette avec le Portugal, juin 2023.
  • Gouvernement du Portugal, communication sur le financement de Palmarejo par conversion de dette, novembre 2024.
  • Gouvernement du Cabo Verde, loi et documents budgétaires relatifs au Fonds climatique et environnemental.
  • Gouvernement du Cabo Verde, signature du contrat de repowering de Palmarejo, octobre 2025.
  • Ministères des Finances des deux pays, protocole et contrat de consolidation de dette.
  • Contribution déterminée au niveau national du Cabo Verde et plans de transition énergétique.
  • Groupe d’appui budgétaire au Cabo Verde, communiqué de novembre 2025.

Ces sources permettent de vérifier le pilote. L’extension du stock de dette doit attendre un accord et une publication officiels.

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