En avril 2024, le Pérou a approuvé son Plan stratégique sectoriel pluriannuel des relations extérieures 2024-2030. Ce texte inscrit l’Afrique dans l’expansion extra-régionale de la coopération Sud-Sud et oblige le ministère des Relations extérieures et l’Agence péruvienne de coopération internationale à aligner leurs plans. L’institutionnalisation est donc réelle. Elle demeure toutefois incomplète : le plan ne constitue ni une stratégie Afrique autonome, ni un budget dédié, ni la preuve de projets déjà livrés sur le continent.

Pour les partenaires africains, l’enjeu est de savoir si cette projection produit des programmes codécidés, des compétences locales, des échanges équilibrés et un suivi lisible. Le document fournit une architecture administrative ; les résultats africains restent partiellement documentés.

Une résolution ministérielle inscrit l’Afrique dans le temps long

Le 2 avril 2024, la résolution ministérielle n° 0270-2024-RE a approuvé le Plan stratégique sectoriel pluriannuel, ou PESEM, pour la période 2024-2030. Le document a reçu un avis technique du Centre national de planification stratégique, le CEPLAN. Sa portée n’est donc pas celle d’un simple discours diplomatique : il devient le cadre de programmation du secteur des relations extérieures.

La résolution demande au ministère des Relations extérieures et à l’Agence péruvienne de coopération internationale, l’APCI, d’aligner leurs plans institutionnels sur le PESEM. Ce mécanisme crée une chaîne de responsabilité entre orientation politique, planification administrative et suivi. Il autorise à parler d’institutionnalisation, car l’ambition extra-régionale est reliée à des organismes responsables et à des instruments de gestion.

Cette nuance est fondamentale. Le PESEM établit un horizon de politique publique jusqu’en 2030 ; il ne crée pas, à lui seul, une politique africaine complète. Aucun chapitre autonome ne rassemble une doctrine, une cartographie de pays prioritaires, des enveloppes budgétaires et un calendrier de missions ou de projets spécifiquement africains. Le fait certain est l’inscription institutionnelle. La stratégie continentale intégrée n’est pas établie.

Un indicateur extra-régional, pas une stratégie Afrique autonome

L’élément le plus probant figure dans l’action stratégique visant à améliorer le positionnement du Pérou dans la coopération internationale. Son indicateur 1.1.3 mesure la proportion de projets officiels de coopération Sud-Sud où le Pérou agit comme offreur technique dans « d’autres régions ». La fiche explique que Lima veut consolider son offre en Amérique latine et dans les Caraïbes tout en l’étendant vers des espaces d’intérêt extérieur, notamment l’Asie et l’Afrique.

Le plan associe ainsi l’Afrique à une mesure suivie par l’administration. L’APCI doit alimenter une matrice des projets de coopération Sud-Sud et triangulaire ; la direction générale des affaires économiques du ministère et l’agence sont responsables du dispositif. C’est un progrès par rapport à une simple intention : il existe un indicateur, une source de données et des propriétaires institutionnels.

Mais l’indicateur agrège l’Afrique avec l’Asie et, potentiellement, avec les autres destinations extra-régionales. Une hausse peut donc résulter de projets asiatiques sans qu’aucune progression africaine soit démontrée. Le document ne fixe pas de sous-indicateur par pays africain, par organisation régionale, par secteur ou par bénéficiaire. Il ne permet pas non plus de savoir quelle part des dépenses sera engagée sur le continent.

Le PESEM reconnaît lui-même les difficultés de l’expansion : distance physique, facteurs culturels et linguistiques, complexité opérationnelle et coûts de financement plus élevés. Il prévoit, en conséquence, moins de projets dans ces régions qu’en Amérique latine et dans les Caraïbes. Cette franchise renforce la crédibilité du diagnostic, mais réduit la portée d’une lecture triomphaliste. L’Afrique est une direction stratégique reconnue ; elle n’est pas encore un portefeuille autonome et mesurable.

Culture et mise en réseau : les premiers instruments visibles

Depuis l’adoption du plan, la diplomatie péruvienne a rendu visibles plusieurs initiatives centrées sur les relations avec l’Afrique. En janvier 2025, le ministère a présenté un ouvrage photographique consacré aux relations bilatérales entre le Pérou et le continent. La note officielle rattache explicitement cette activité au plan 2024-2030 et au renforcement des liens péruano-africains.

En février 2026, une nouvelle publication culturelle a été associée à la « Plateforme Pérou en Afrique ». En mai, la cinquième rencontre « Conectando Perú y África » a réuni des acteurs autour de cette plateforme et de la Journée de l’amitié péruano-africaine. Ces événements montrent qu’une ligne de diplomatie culturelle et de mise en réseau a été construite au-delà du texte initial.

Le résultat est institutionnel et symbolique : l’Afrique dispose d’un espace identifié dans l’agenda public péruvien. La continuité entre le plan, les publications et les rencontres est cohérente. Elle ne prouve toutefois ni service permanent nouveau, ni fonds, ni projet technique livré.

Coopération Sud-Sud : l’offre péruvienne reste à matérialiser

Le choix de la coopération Sud-Sud comme véhicule est cohérent avec les capacités que le Pérou peut partager : politiques sociales, gestion de la biodiversité, agriculture adaptée à des territoires contrastés, patrimoine, réponse aux risques naturels ou administration publique. Il ouvre aussi la voie à la coopération triangulaire lorsqu’un tiers apporte des ressources. Le PESEM définit ce champ comme une offre technique, et non comme une aide verticale classique.

Pour autant, une capacité déclarée n’est pas un programme exécuté. Il faudrait identifier un pays ou une institution africaine demandeuse, un diagnostic conjoint, une convention, des experts mobilisés, un financement, un calendrier et des bénéficiaires. À défaut, l’indicateur mesure surtout l’effort de projection du Pérou. Il ne dit pas encore si les partenaires africains ont défini le besoin ou s’ils conservent les compétences et les données produites.

La responsabilité partagée entre le ministère et l’APCI pourrait corriger cette faiblesse. Une ventilation publique par région, pays, domaine, exécution et financement ferait passer l’ambition agrégée à une politique évaluable. Au 27 août 2026, les documents consultés ne fournissent pas ce tableau africain consolidé.

L’hypothèse d’une montée en puissance reste plausible : la plateforme culturelle et les rencontres professionnelles peuvent faire émerger des demandes, puis des projets. Mais cette chaîne n’est pas automatique. Entre un événement de visibilité et un transfert de capacité se trouvent la négociation, le financement, l’exécution et l’évaluation. Aucun de ces stades ne doit être déduit du seul lancement d’une initiative diplomatique.

L’Afrique partenaire, pas simple espace de projection

Le vocabulaire de « projection » traduit d’abord un objectif péruvien : accroître la présence, l’image et la capacité de négociation du pays. Cette logique est légitime pour un État. Elle devient néanmoins insuffisante si l’Afrique n’apparaît que comme une destination où valoriser une offre conçue à Lima. Une coopération équilibrée doit partir des stratégies africaines, des institutions du continent et des besoins formulés par les bénéficiaires.

La co-construction devrait être vérifiable dans la gouvernance. Les ministères, agences de coopération, universités, entreprises et organisations régionales africaines doivent pouvoir définir les priorités, sélectionner les experts et contrôler l’évaluation. Les accords devraient prévoir la propriété des données, la reconnaissance des savoirs locaux, les droits sur les innovations et la maintenance des équipements. Ces garanties comptent davantage que le nombre de cérémonies.

La dimension afro-péruvienne peut rapprocher les sociétés et rendre visibles des histoires marginalisées. Elle ne doit pas transformer le continent en décor d’une identité nationale. Associer durablement chercheurs, artistes et organisations afrodescendantes des deux rives ferait passer la commémoration à une politique de connaissance mieux partagée.

Enfin, l’Afrique n’est pas un bloc homogène. Les priorités d’un État côtier d’Afrique de l’Ouest, d’une économie minière australe ou d’une organisation continentale diffèrent. Sans choix publics de partenaires et de secteurs, la référence au continent risque de rester trop générale pour guider les administrations. Le PESEM ouvre la porte ; une programmation bilatérale et régionale doit encore en préciser l’usage.

Budgets, missions et résultats : les preuves encore manquantes

Le bilan documentaire distingue quatre niveaux. Premièrement, le cadre juridique et administratif est établi : résolution, validation par le CEPLAN, alignement du ministère et de l’APCI, indicateur et source de suivi. Deuxièmement, des instruments de visibilité sont observables : publications, plateforme culturelle et rencontres. Troisièmement, l’existence d’un portefeuille africain détaillé de coopération technique n’est pas documentée. Quatrièmement, aucun effet africain consolidé n’est mesuré dans les sources consultées.

Les preuves attendues sont concrètes. Pour la diplomatie, il faut publier les mécanismes de consultation activés, les missions permanentes concernées et leurs moyens. Pour la coopération, il faut indiquer les projets signés, les pays partenaires, les budgets, les formations réalisées et les capacités transférées. Pour l’économie, il faut distinguer les mises en relation des contrats, des investissements et des emplois créés. Pour la culture, il faut documenter la participation africaine et afro-péruvienne à la gouvernance.

Cette absence de données accessibles ne démontre pas l’absence d’activité. Elle interdit seulement d’attribuer au plan des résultats non vérifiables. Distance, langues et coûts sont des obstacles plausibles, ni excuses automatiques ni preuves d’échec ; ils devraient devenir des variables de pilotage.

La conclusion est donc graduée. Le Pérou a bien institutionnalisé une projection extra-régionale incluant l’Afrique : cette affirmation est solidement établie. Il a aussi commencé à lui donner une forme culturelle et relationnelle. En revanche, le document ne constitue pas une stratégie Afrique autonome et ses effets matériels sur le continent restent partiels ou non documentés. Le test de 2030 sera moins la présence du mot « Afrique » que la valeur créée et gouvernée avec les partenaires africains.

Les documents qui encadrent la projection péruvienne

  • Ministère péruvien des Relations extérieures, résolution ministérielle n° 0270-2024-RE et annexe approuvant le PESEM 2024-2030, 2 avril 2024.
  • Ministère péruvien des Relations extérieures, Plan stratégique sectoriel pluriannuel 2024-2030, notamment l’action stratégique 1.1 et l’indicateur 1.1.3.
  • Centre national de planification stratégique, avis technique de validation du projet de PESEM mentionné dans la résolution d’approbation.
  • Agence péruvienne de coopération internationale, matrice institutionnelle des projets de coopération Sud-Sud et triangulaire citée comme source de l’indicateur.
  • Ministère péruvien des Relations extérieures, présentation de l’ouvrage « Inmortalizando relaciones bilaterales Perú y África en imágenes del novecientos », 27 janvier 2025.
  • Ministère péruvien des Relations extérieures, publication « Cuando dos mundos se abrazan » et présentation de la Plateforme Pérou en Afrique, 9 février 2026.
  • Ministère péruvien des Relations extérieures, cinquième rencontre « Conectando Perú y África », 27 mai 2026.
  • Ministère péruvien des Relations extérieures, mandat de la direction chargée de l’Afrique, du Moyen-Orient et des pays du Golfe.

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