À Santa Marta, la sortie des fossiles devient une question de dette

Du 24 au 29 avril 2026, la Colombie et les Pays-Bas ont coorganisé à Santa Marta la première conférence internationale consacrée à la transition hors des combustibles fossiles. Cinquante-sept pays et de nombreux groupes de parties prenantes y ont participé. Le rapport final regroupe les discussions en cinq parcours de travail et accorde une place centrale aux dépendances macroéconomiques, au financement de la transition et à la réforme de l’architecture financière. L’enjeu n’est plus seulement de fixer une trajectoire énergétique ; il est de rendre cette trajectoire financièrement possible pour les économies fortement endettées ou dépendantes des revenus pétroliers, gaziers et charbonniers.

La présence néerlandaise apporte un appui diplomatique réel à cet agenda. Elle ne vaut cependant pas adoption de toutes les revendications exprimées par les délégations, peuples autochtones, syndicats ou organisations du Sud global. Le rapport de conférence n’est pas un texte négocié et juridiquement contraignant. Il synthétise des positions, propose des pistes et organise des travaux futurs. Cette distinction permet de reconnaître l’importance politique du rendez-vous sans transformer une coalition volontaire en nouvel accord international.

Les pays producteurs ne peuvent fermer un puits sans remplacer ses recettes

La formule de « sortie des fossiles » recouvre des situations très différentes. Certains pays disposent d’une économie diversifiée et consomment beaucoup d’énergie fossile importée ; d’autres financent leur budget, leurs devises et leurs emplois par les hydrocarbures ou le charbon. Une transition rapide sans stratégie de remplacement peut provoquer une crise de balance des paiements, réduire les services publics et accroître la dette. Pour plusieurs États africains, la question porte aussi sur le droit au développement, l’accès à l’énergie et la responsabilité historique des grands émetteurs.

Le cadre de Santa Marta relie donc politique énergétique et architecture financière. Des coûts du capital élevés rendent les projets renouvelables africains plus chers, alors même que les ressources solaires et éoliennes sont abondantes. La dette limite l’investissement public dans les réseaux, le stockage, les transports et la reconversion. Les financements concessionnels, les échanges dette-climat, les garanties et la fiscalité internationale peuvent réduire ces contraintes. Mais ils doivent être conçus pour soutenir une transformation productive, pas seulement pour acheter des actifs verts ou imposer des calendriers définis à l’extérieur.

Cinq parcours sont lancés, sans calendrier mondial obligatoire

Le rapport des coorganisateurs présente cinq axes : diversification économique et transition juste ; planification et politiques publiques ; coopération internationale ; dépendances macroéconomiques et réforme financière ; enfin suivi et construction d’une coalition d’action. Le Gouvernement néerlandais indique qu’un groupe de coordination et des chantiers thématiques doivent poursuivre le travail, et qu’une deuxième conférence est envisagée en 2027 sous l’impulsion de l’Irlande et de Vanuatu. Les pays participants représentent une part significative de l’économie mondiale, de la demande et de l’offre fossiles.

Les chiffres de participation varient selon les pièces : le communiqué néerlandais évoque environ 1 500 participants et treize groupes, tandis que le rapport mentionne plus de 1 000 personnes et quatorze groupes. Cette divergence ne change pas la nature de l’événement, mais invite à éviter une précision artificielle. Surtout, aucun calendrier de fermeture, montant de financement ou obligation nationale commune n’a été adopté. Les cinq parcours structurent un programme de coopération ; ils ne constituent pas une feuille de route exécutoire pour chaque État.

La réforme financière sera crédible si elle change le coût et la propriété

Réduire le coût du capital peut accélérer les infrastructures propres. Les banques multilatérales peuvent offrir des garanties, des prêts longs et des financements en monnaie locale. Les créanciers peuvent intégrer des clauses de suspension en cas de catastrophe et soutenir des restructurations de dette. Les pays riches peuvent fournir des subventions pour l’adaptation et la transition juste. Mais une architecture rénovée ne doit pas seulement rendre les actifs africains plus attractifs pour des investisseurs étrangers. Elle doit aussi renforcer les banques, développeurs, entreprises publiques et fonds de pension africains.

La propriété des équipements, des données et des minerais détermine la souveraineté de la transition. Un parc renouvelable sous contrat opaque, payé en devises et faiblement connecté à l’industrie locale peut réduire les émissions tout en aggravant la dépendance. À l’inverse, des marchés régionaux de l’électricité, des fabricants locaux, une fiscalité cohérente et des contrats transparents peuvent transformer l’énergie en base d’industrialisation. L’agenda du Sud global gagne donc à lier dette, technologie, commerce et droits sociaux plutôt qu’à traiter la sortie des fossiles comme une simple substitution de sources.

L’Afrique doit négocier des trajectoires différenciées et une transition juste

Les États africains ne forment pas un bloc énergétique homogène. L’Afrique du Sud doit gérer le charbon et des régions minières ; le Nigeria, l’Angola ou l’Algérie dépendent des revenus d’hydrocarbures ; d’autres pays importateurs subissent la volatilité des prix. Des producteurs émergents considèrent le gaz ou le pétrole comme une source de recettes de développement. Une position continentale solide peut défendre des trajectoires différenciées tout en évitant de verrouiller de nouveaux actifs coûteux qui risquent d’être dévalorisés.

La justice exige que les travailleurs, collectivités et communautés affectées participent aux décisions et reçoivent des alternatives économiques avant les fermetures. Elle exige aussi que les financements ne créent pas une dette supplémentaire pour réparer une crise produite principalement ailleurs. Les Pays-Bas peuvent soutenir cette approche par des dons, des garanties responsables et une politique cohérente de leurs agences de crédit à l’exportation. Leur crédibilité dépendra également de leurs propres politiques de production, de consommation et de financement des fossiles, pas seulement de leur rôle de coorganisateur.

Les engagements néerlandais et les moyens financiers restent à individualiser

La conférence établit un espace diplomatique, mais les documents examinés ne chiffrent pas une contribution néerlandaise dédiée à la réforme financière proposée. Ils ne précisent pas quels chantiers La Haye dirigera, quels instruments seront mobilisés ni comment les positions des parties prenantes deviendront des décisions gouvernementales. Il faut aussi distinguer les propositions du rapport, parfois attribuables à des groupes spécifiques, de la politique officielle des Pays-Bas. Une synthèse inclusive n’équivaut pas à une approbation article par article.

Les trajectoires africaines manquent encore de scénarios financiers comparables : recettes fossiles perdues, besoins de diversification, coût de la protection sociale, actifs échoués et bénéfices sanitaires. Sans ces données, les négociations risquent d’opposer principes et urgences budgétaires. La gouvernance de la coalition, la représentation des pays producteurs vulnérables et le traitement des conflits d’intérêts ne sont pas définis en détail. La continuité jusqu’à la conférence de 2027 et l’articulation avec la CCNUCC restent donc les principaux éléments à confirmer.

Le rendez-vous de 2027 devra produire des instruments, pas seulement un récit

La première mesure de progrès sera la création de groupes de travail avec mandats, responsables, échéances et financements. La deuxième sera l’annonce d’instruments concrets : garanties en monnaie locale, soutien budgétaire à la transition juste, restructuration de dette ou fonds de diversification conduits avec les pays concernés. La troisième sera la cohérence : réduction du soutien public aux nouveaux projets fossiles dans les pays riches et protection des marges de développement dans les pays vulnérables.

Santa Marta a réussi à placer la contrainte financière au centre de la sortie des fossiles. Ce déplacement est stratégique pour l’Afrique, qui ne peut accepter une transition imposée sans financement ni capacité productive. Les Pays-Bas ont contribué à ouvrir cet espace. Leur appui deviendra matériel lorsqu’il modifiera des budgets, des règles de prêt et des décisions d’investissement. Entre-temps, la conférence doit être lue comme un jalon diplomatique robuste, non comme la refonte déjà accomplie de l’architecture financière mondiale.

Les documents qui délimitent l’engagement

Sources institutionnelles consultées : Gouvernement des Pays-Bas, communiqué du 30 avril 2026 sur la conférence de Santa Marta ; rapport officiel de la première Conférence internationale sur la transition hors des combustibles fossiles, coorganisé par la Colombie et les Pays-Bas ; Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, décisions relatives à la transition énergétique et au financement ; documentation des gouvernements coorganisateurs. Situation documentaire arrêtée au 17 août 2026.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *