Une carte des ressources ne produit pas encore de courant

Le lancement de HYDRO-RDC, annoncé le 21 septembre 2026 sous l’autorité du ministre Aimé Sakombi Molendo, met en avant un inventaire de 3 349 sites et un potentiel hydroélectrique d’environ 167,2 gigawatts. Le chiffre donne la mesure de l’ambition affichée. Il appelle surtout une distinction : un potentiel cartographié n’est ni une puissance installée, ni une production disponible, ni un nombre de ménages effectivement raccordés.

Le portail peut constituer un outil de connaissance et de planification. Sa valeur publique dépendra cependant de ce qui sera fait des informations réunies : choix des sites, études de faisabilité, financement, construction, raccordement et accès à un service abordable.

Le véritable sujet n’est donc pas seulement la quantité d’énergie théoriquement mobilisable. Il est la capacité de la RDC à transformer cette connaissance en décisions maîtrisées, puis en électricité utile aux ménages, aux services publics et aux activités productives.

La planification hydroélectrique possède déjà une histoire africaine

L’usage de données géographiques pour orienter l’hydroélectricité ne constitue pas une innovation isolée sur le continent. Dès 2014, le Centre pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique de la CEDEAO, ECREEE, préparait une cartographie destinée à identifier des sites et à partager les connaissances sur la petite hydroélectricité. Le programme visait notamment à rendre l’information exploitable par les développeurs, les opérateurs et les autres acteurs du secteur.

Les travaux réalisés ensuite pour l’Afrique de l’Ouest associaient réseau hydrographique, débits, altitude et scénarios climatiques. Ils montraient déjà que l’inventaire d’un potentiel doit être accompagné d’informations permettant de comprendre sa variabilité et ses limites.

Ce précédent est utile pour situer HYDRO-RDC : l’enjeu n’est pas de célébrer une carte comme une réalisation électrique, mais de vérifier la qualité d’un instrument de préparation.

En RDC, le programme de développement d’Inga 3 illustre lui aussi la durée de cette préparation. En juin 2025, la Banque mondiale a approuvé un crédit de 250 millions de dollars pour une première phase d’un programme d’un milliard, comprenant notamment des investissements locaux, des études et du renforcement de capacités. Cette décision ne constituait pas l’achèvement d’un barrage.

Les chiffres annoncés doivent conserver leur qualification

Selon les présentations publiées lors du lancement, les 3 349 sites recensés comprennent 251 sites comportant des installations existantes, en fonctionnement ou hors service. Cette dernière précision est déterminante : le nombre ne peut pas être présenté comme celui de centrales actuellement opérationnelles.

Les publications consultées donnent un potentiel d’environ 167,2 GW, parfois précisé à 167,25 GW. Cette variation de présentation ne résout pas la question principale : quelle définition technique du potentiel a été retenue ? L’ensemble correspond-il à une estimation théorique, à des possibilités techniquement aménageables ou à des projets jugés économiquement réalisables ? Les comptes rendus accessibles ne permettent pas de trancher pour chaque site.

La distinction entre puissance et énergie doit également être préservée. Une puissance indique une capacité à un instant ou dans des conditions données ; elle ne renseigne pas, à elle seule, sur la quantité d’électricité livrable pendant l’année. Pour apprécier cette dernière, il faudrait notamment connaître les débits saisonniers, les conditions d’exploitation et les indisponibilités.

L’exemple ouest-africain apporte ici un repère méthodologique : sa cartographie associait le potentiel aux débits moyens annuels et mensuels, et intégrait des hypothèses d’évolution climatique. Elle ne réduisait donc pas l’évaluation à une addition de puissances.

Entre le site et l’usager, plusieurs décisions restent indispensables

Pour devenir un projet, un point sur la carte doit d’abord faire l’objet d’une vérification adaptée : caractéristiques hydrologiques, contraintes techniques, usages de l’eau, accès au chantier et conditions sociales. La carte peut orienter cette investigation ; elle ne peut pas se substituer à toutes ses étapes.

Il faut ensuite définir le service recherché. Un aménagement destiné à alimenter une activité industrielle, une petite ville ou plusieurs villages n’obéit pas exactement au même besoin. La question n’est pas seulement de produire davantage, mais de relier la production à une demande et à un réseau capables de l’utiliser.

Le financement représente une autre décision distincte. Un site présentant un intérêt énergétique pourrait rester sans projet si les coûts de raccordement, les recettes attendues ou les risques ne sont pas correctement établis. À l’inverse, un projet finançable pourrait servir prioritairement un client solvable sans répondre automatiquement aux besoins des habitants voisins. Ce sont des possibilités à vérifier dans les montages, non des résultats imputables d’avance à HYDRO-RDC.

La couverture spécialisée du lancement évoque aussi un encadrement administratif des concessions et une actualisation des données. Faute d’avoir obtenu l’intégralité de l’acte réglementaire mentionné et ses modalités d’application, il faut traiter ces éléments comme des orientations rapportées, non comme une description exhaustive des obligations désormais applicables.

La maîtrise des données est déjà une question de souveraineté

L’intérêt stratégique d’un inventaire national est de réduire l’asymétrie d’information entre ceux qui connaissent les sites et ceux qui doivent décider de leur usage. Mais cet avantage ne sera durable que si les institutions congolaises peuvent comprendre, vérifier et mettre à jour la base.

Plusieurs critères permettraient d’en juger : identification des producteurs de données, documentation des méthodes, capacité des ingénieurs nationaux à corriger les estimations, conservation des séries et accès des administrations concernées. Un portail visible mais dépendant d’un prestataire unique pour chaque modification ne produirait pas la même autonomie qu’un système réellement maîtrisé.

Il faut également distinguer propriété publique des données et accès utile à l’information. Des chercheurs, des collectivités ou des opérateurs locaux pourraient avoir besoin de données suffisamment détaillées pour discuter un projet, sans que cette ouverture signifie la divulgation indiscriminée d’informations sensibles.

Le précédent d’ECREEE est éclairant sur ce point : le partage de connaissances faisait partie de l’objectif explicite de la cartographie. L’information n’y était pas seulement destinée à présenter des opportunités à des investisseurs extérieurs.

Pour la RDC, le gain de capacité se mesurerait donc autant à la formation et à la maîtrise technique qu’au nombre de sites affichés.

Le chiffre national ne dit pas encore qui recevra l’électricité

La Banque mondiale indiquait en juin 2025 qu’environ 21 % de la population congolaise avait accès à l’électricité. Ce chiffre doit rester daté : il ne constitue pas une mesure réalisée au lancement de HYDRO-RDC en septembre 2026. Il suffit néanmoins à montrer pourquoi l’annonce d’un potentiel ne peut pas être confondue avec celle d’un accès généralisé.

L’enquête n’a pas obtenu une base complète permettant de vérifier individuellement les 3 349 sites, leur classement ou l’absence de chevauchements entre estimations. Elle n’a pas davantage établi une ventilation publique exhaustive des coûts, des impacts et des priorités de réalisation.

Ces lacunes empêchent de calculer quelle part du potentiel annoncé serait effectivement mobilisable à court, moyen ou long terme. Elles interdisent aussi de déduire un nombre de raccordements futurs.

Il manque enfin un lien documenté entre l’inventaire et des décisions budgétaires ou contractuelles site par site. Une liste d’opportunités, une étude financée, un contrat attribué et une installation mise en service correspondent à des niveaux d’avancement différents. Les réunir sous le mot « projet » rendrait le suivi public moins lisible.

Trois usages possibles, trois résultats très différents

Dans un premier scénario, HYDRO-RDC deviendrait un véritable outil de planification : les sites seraient hiérarchisés selon des critères explicites, les études rendues traçables et les priorités discutées avec les territoires concernés. Le résultat attendu serait une meilleure qualité des décisions, avant même l’apparition de nouvelles centrales.

Dans un deuxième scénario, le portail servirait principalement à faciliter les échanges entre administrations et investisseurs. Cette fonction pourrait être utile, mais son effet sur l’électrification dépendrait des contrats conclus et des obligations de desserte. L’attractivité d’un portefeuille de sites ne serait pas, à elle seule, un indicateur de service public.

Dans un troisième scénario, la plateforme resterait surtout un instrument de communication, régulièrement cité sans actualisation vérifiable des projets. La différence entre cette situation et une planification active se verrait dans la publication des études, les décisions motivées et le suivi des réalisations.

Le programme Inga 3 rappelle par ailleurs que les bénéfices locaux peuvent être conçus comme une composante préalable : sa première phase prévoit notamment des services et des infrastructures choisis avec les communautés proches du site. Il s’agit d’objectifs de programme, pas de résultats tous accomplis.

La conclusion demeure simple : HYDRO-RDC peut améliorer la connaissance du potentiel national ; son succès électrique devra être mesuré à partir de capacités réalisées et de services effectivement accessibles.

Des données annoncées à une vérification encore nécessaire

DécryptEco et Green Building Africa documentent le lancement, les chiffres annoncés et certaines orientations administratives. Ces publications ne remplacent pas un audit de la base ni les études propres à chaque site.

Les documents d’ECREEE et du réseau GN-SEC fournissent un précédent africain de cartographie hydrologique. Le communiqué de la Banque mondiale sur Inga 3 permet de distinguer préparation, financement et réalisation. Aucune de ces références extérieures à HYDRO-RDC ne valide automatiquement son estimation de 167 GW.

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