Irak | Énergie
Bagdad élargit enfin la transition au-delà des grands projets
En 2026, l’Irak accélère plusieurs composantes de sa transition énergétique sans abandonner son économie d’hydrocarbures. Le signal le plus récent est juridique : le 23 août, le Conseil des représentants a achevé la première lecture d’un projet de loi sur la réglementation des énergies renouvelables. Le texte vise à créer un cadre pour l’adoption des renouvelables par l’État, les investisseurs et les particuliers, à réduire les émissions et à soutenir le développement durable.
Cette avancée parlementaire intervient après une séquence plus opérationnelle. La Banque centrale maintient une initiative de financement des systèmes solaires, le gouvernement poursuit les grands projets photovoltaïques, le ministère du Pétrole accélère la récupération du gaz associé qui était torché et le ministère de l’Électricité développe les interconnexions régionales. Ensemble, ces mesures indiquent une diversification réelle des instruments.
Le mot « accélérée » doit toutefois rester gradué. Le projet de loi n’est pas encore une loi promulguée ; la consommation d’électricité reste dominée par les combustibles fossiles ; les pénuries persistent ; et une part significative des capacités renouvelables annoncées demeure en construction. La transition irakienne est donc engagée, mais elle reste d’abord une stratégie de sécurité énergétique et de réduction des pertes.
Une réforme dictée autant par la crise électrique que par le climat
L’Irak part d’un paradoxe structurel. Il figure parmi les grands producteurs mondiaux de pétrole, mais son système électrique reste vulnérable aux coupures, aux pertes de réseau, au manque de combustible domestique correctement valorisé et aux importations. En juin 2026, le ministère de l’Électricité indiquait une production nationale d’environ 22 000 MW, niveau insuffisant pour éliminer les déficits en période de forte demande.
Cette fragilité explique pourquoi Bagdad associe transition et souveraineté : récupérer le gaz torché pour les centrales, développer le solaire, diversifier les approvisionnements et permettre aux ménages et entreprises de produire une partie de leur électricité.
La planification irakienne prévoit aussi une progression des renouvelables et une baisse des émissions. Les objectifs variant selon les documents et définitions, l’article distingue cibles politiques, feuilles de route et capacités effectivement raccordées.
En juillet 2026, le ministère de la Planification et la coopération allemande ont en outre travaillé à un projet stratégique destiné à soutenir la transition du secteur électrique et des renouvelables, avec planification des investissements, financement et efficacité énergétique. À cette date, ce projet était encore en préparation.
Solaire, gaz torché, financement : ce qui avance réellement en 2026
Le solaire de grande échelle constitue l’axe le plus visible. Le projet Shams Basra, développé dans le cadre du Gas Growth Integrated Project avec TotalEnergies, Basra Oil Company et QatarEnergy, doit atteindre 1 GW. Lancé en travaux en 2025, il est organisé en quatre unités de 250 MW afin de faciliter son intégration progressive au réseau. Les documents de TotalEnergies indiquent une mise en service échelonnée entre 2025 et 2028 et présentent la centrale comme un élément d’un programme multi-énergies d’environ 10 milliards de dollars.
Le même programme associe énergie solaire et récupération du gaz torché. Le projet ArtawiGas25, lancé en 2025 pour environ 250 millions de dollars, doit traiter 50 millions de pieds cubes de gaz par jour auparavant brûlés à la torche. Le projet principal de traitement vise ensuite 300 millions de pieds cubes par jour et doit alimenter des centrales représentant environ 1,5 GW de capacité. Le 3 juillet 2026, le ministère irakien du Pétrole a confirmé que les projets d’Artawi, Bin Omar et Basra Gas s’inscrivaient dans la stratégie visant le torchage zéro.
La transition se déploie aussi à petite échelle. Le 3 février 2026, la Banque centrale indiquait avoir alloué 6 000 milliards de dinars aux banques pour financer des systèmes solaires, mais seulement environ 6 milliards de dinars avaient alors été prêtés. Ce très faible taux d’utilisation montrait que l’existence du crédit ne suffisait pas à déclencher une adoption massive. Le 24 juin, la Banque centrale a réuni ministère de l’Électricité, équipe nationale de l’énergie et acteurs numériques pour simplifier les procédures et relancer l’initiative.
Les banques publiques peuvent financer jusqu’à 30 millions de dinars pour un système résidentiel, avec des plafonds supérieurs pour des projets productifs sous garanties. Le portail gouvernemental Ur permet une demande électronique auprès d’entreprises préqualifiées.
Enfin, le Parlement a réagi à la crise électrique de l’été. Le 27 juillet, il a recommandé un programme national d’expansion du solaire domestique, agricole et industriel, des financements préférentiels et une procédure simplifiée pour raccorder ces systèmes au réseau. Le 23 août, la première lecture du projet de loi sur les renouvelables a ajouté une dimension législative à cette orientation.
Une transition qui reste d’abord une politique de sécurité énergétique
La transition irakienne ne correspond pas à une substitution rapide des hydrocarbures par les renouvelables. Elle repose plutôt sur une combinaison de trois logiques. La première consiste à utiliser plus efficacement les ressources fossiles existantes : récupérer le gaz associé qui était torché afin de produire de l’électricité localement et de réduire les importations de combustible.
La deuxième logique est la diversification électrique : grands parcs solaires, installations distribuées et interconnexions avec les États du Golfe, la Jordanie et la Türkiye. Ces dernières renforcent la sécurité d’approvisionnement, sans constituer en elles-mêmes une transition renouvelable.
La troisième logique est financière et réglementaire. L’écart entre 6 000 milliards de dinars alloués et environ 6 milliards effectivement prêtés au début de février montre qu’une ligne de crédit ne crée pas automatiquement un marché : garanties, qualité des installateurs et raccordement deviennent déterminants.
La première lecture de la loi sur les renouvelables est donc importante parce qu’elle peut fournir un cadre plus stable. Mais son effet dépendra du texte final : droits de raccordement, tarification, normes techniques, responsabilité des opérateurs, conditions d’investissement et articulation entre production décentralisée et réseau national.
Ce que les producteurs africains peuvent retenir du cas irakien
Aucun volet africain direct n’a été identifié dans la réforme irakienne de 2026. L’intérêt pour l’Afrique est comparatif, notamment pour les pays producteurs d’hydrocarbures confrontés simultanément au torchage du gaz, aux déficits électriques et au besoin de diversification.
Premier enseignement : le gaz associé. Pour le Nigeria, l’Algérie ou l’Angola, récupérer le gaz torché peut soutenir électricité et industrie. Le cas irakien rappelle toutefois que réduire les émissions d’un système pétrolier ne signifie pas sortir des hydrocarbures.
Le deuxième enseignement concerne le solaire distribué. L’Irak a mobilisé une capacité de financement très importante, mais l’utilisation initiale est restée faible. Pour les banques centrales et gouvernements africains, cela souligne l’importance de l’écosystème : entreprises certifiées, standards techniques, procédures simples, garanties adaptées, information du public et règles de raccordement.
Troisième enseignement : relier droit, financement et réseau. Le solaire ne crée une capacité utile que si raccordement, stockage et transmission progressent en parallèle.
Enfin, la souveraineté énergétique reste le fil conducteur : réduire les importations, mieux valoriser les ressources nationales et fournir une électricité plus fiable compte autant que la baisse des émissions.
Loi, prêts, capacités installées : plusieurs résultats restent à mesurer
La première incertitude est législative. Le Parlement a achevé une première lecture du projet de loi sur les renouvelables le 23 août ; cela ne signifie ni adoption définitive ni entrée en vigueur. Les amendements, le vote final et les textes d’application restent à suivre.
La deuxième concerne les capacités solaires. Shams Basra est en exécution par phases, mais les sources institutionnelles consultées ne fournissent pas toutes un état de raccordement identique au 3 septembre 2026. Il est donc plus prudent de distinguer capacité totale prévue, tranches en construction et mégawatts effectivement injectés dans le réseau.
La troisième incertitude porte sur le financement distribué. Les données les plus précises sur les prêts datent de février ; bénéficiaires, capacité installée et taux de défaut ne sont pas encore publiés de façon consolidée.
Enfin, le calendrier du torchage zéro doit être considéré comme un objectif. Les projets de gaz d’Artawi, Bin Omar et Basra Gas avancent, mais leur pleine contribution dépend de la mise en service des installations, des gazoducs et des centrales capables d’absorber le combustible récupéré.
La prochaine étape sera l’intégration au réseau, pas seulement l’annonce de mégawatts
Le premier test de 2027 sera juridique : l’Irak devra transformer la première lecture parlementaire en un cadre applicable qui sécurise investisseurs, consommateurs et opérateurs de réseau. Sans règles stables, le solaire distribué restera difficile à massifier.
Le deuxième test sera physique. Les nouvelles capacités doivent être raccordées à un réseau capable de les absorber. L’accélération de Shams Basra, des projets régionaux et des installations domestiques exigera transmission, distribution, comptage et gestion de la variabilité.
Le troisième test sera économique : gaz réellement valorisé, importations évitées, ménages équipés et coût effectif des nouvelles capacités.
Le scénario central est donc celui d’une transition plus rapide qu’au début de la décennie, mais encore hybride. L’Irak réduit le torchage, développe le solaire, réforme le financement et prépare un cadre légal, tout en augmentant parallèlement la capacité pétrolière. La réussite ne se mesurera pas au nombre d’annonces vertes, mais à la baisse durable du déficit électrique, du torchage et de la dépendance extérieure.
Le socle documentaire de l’enquête
- Conseil des représentants de la République d’Irak — première lecture du projet de loi sur la réglementation des énergies renouvelables, 23 août 2026 ; recommandations adoptées lors du débat sur la crise électrique, 27 juillet 2026.
- Banque centrale d’Irak — suivi de l’initiative de financement des énergies renouvelables, 24 juin 2026 ; données sur les financements solaires publiées en février 2026.
- Portail gouvernemental Ur et banques publiques irakiennes — mécanismes d’accès aux prêts pour systèmes photovoltaïques résidentiels, industriels, commerciaux et agricoles.
- Ministère irakien du Pétrole et Agence de presse irakienne — stratégie de réduction du torchage et projets solaires, 3 juillet 2026.
- Ministère irakien de l’Électricité et Agence de presse irakienne — projet Shams Basra, état de la production électrique et interconnexions régionales.
- Ministère irakien de la Planification — projet de coopération avec la GIZ sur la transition du secteur électrique et des renouvelables, juillet 2026.
- TotalEnergies — Gas Growth Integrated Project, centrale solaire de 1 GW, récupération du gaz associé et projet de traitement d’eau de mer à Bassorah.

