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Berlin et Nairobi passent de la stratégie aux premiers projets

La coopération entre l’Allemagne et le Kenya sur l’hydrogène vert ne naît pas en 2026. Elle s’inscrit dans le Partenariat pour le climat et le développement convenu en 2022, qui place les énergies renouvelables, l’adaptation climatique et la transformation économique au cœur de la relation bilatérale. L’hydrogène vert y apparaît comme un outil possible de décarbonation, mais aussi comme un moyen de produire localement des engrais et de réduire la dépendance kenyane aux intrants fossiles importés.

En 2026, cette coopération devient plus concrète. Les 20 et 21 mai, Nairobi a accueilli le quatrième symposium national sur l’hydrogène vert, coorganisé par les gouvernements du Kenya et de l’Allemagne, H2-diplo, la GIZ et KenGen. Plus de 300 représentants de l’État, de l’industrie, de la finance, de la recherche, de la société civile et de la jeunesse y ont participé. L’objectif affiché était de faire passer le secteur d’une phase dominée par les stratégies et les pilotes à une phase de projets commercialement finançables.

Cette évolution doit néanmoins être mesurée avec précision. Au 1er septembre 2026, les documents publics montrent une architecture de coopération, des financements engagés ou préparés, des outils de formation et plusieurs projets en développement. Ils ne démontrent pas encore qu’une grande filière industrielle germano-kényane d’hydrogène vert serait entrée en production commerciale à l’échelle des objectifs nationaux.

Le partenariat climatique de 2022 fournit le socle financier et politique

Le gouvernement allemand considère le Kenya comme un partenaire prioritaire de sa coopération au développement. Lors des négociations gouvernementales de décembre 2022, Berlin a annoncé 153 millions d’euros de nouveaux financements pour la période alors couverte, dont 127 millions de coopération financière et 26 millions de coopération technique. Le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement indiquait qu’au moins 112 millions d’euros devaient soutenir la transition énergétique, notamment les renouvelables, le réseau électrique, l’établissement d’une production d’hydrogène et la création d’emplois.

Ces montants ne peuvent pas être assimilés à un budget exclusivement consacré à l’hydrogène. Ils financent un ensemble plus large de priorités énergétiques et climatiques. La distinction est importante pour éviter de gonfler artificiellement les ressources réellement destinées à la filière hydrogène.

Le volet technique est aujourd’hui identifiable. La GIZ conduit, pour le compte du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement, le projet « Developing a green hydrogen economy in Kenya ». Il court du 1er mai 2024 au 30 avril 2028, avec le ministère kényan de l’Énergie et du Pétrole comme partenaire institutionnel et un engagement financier de 6 millions d’euros. Sa fonction n’est pas de construire directement une grande usine : il vise surtout les conditions juridiques, institutionnelles et humaines nécessaires au développement du secteur, ainsi que la formation professionnelle et universitaire.

Engrais verts : 90 millions d’euros engagés, mais pas encore une usine livrée

La coopération financière allemande documente un projet plus directement industriel. Une fiche de la KfW consacrée à la modernisation du secteur énergétique kényan indique qu’un projet d’hydrogène vert destiné à la production d’engrais est en préparation. Le tableau de portefeuille mentionne deux prêts, de 60 millions et 30 millions d’euros, soit 90 millions d’euros au total, avec le statut « engagé par le gouvernement allemand ».

Ce statut ne doit pas être transformé en décaissement réalisé ou en centrale déjà construite. La même documentation parle d’un projet en préparation. Les sources publiques consultées ne permettent pas encore d’établir la date de signature définitive des contrats de prêt, le calendrier complet de décaissement, la capacité finale de l’électrolyseur, l’identité de tous les opérateurs industriels, ni la date de mise en service commerciale.

Il existe également un risque de double comptage si ces 90 millions sont additionnés mécaniquement à toutes les annonces antérieures de coopération allemande. Les documents publics décrivent plusieurs générations d’engagements, de prêts et de programmes énergétiques. En l’absence d’un tableau budgétaire consolidé attribuant chaque euro à une ligne unique, l’article conserve donc les montants séparément au lieu d’annoncer un total artificiel.

Le symposium de 2026 révèle un écosystème, pas un financement allemand unique

Le symposium de mai 2026 permet de mesurer l’élargissement de l’écosystème. Le Kenya y a lancé une plateforme nationale de gestion des connaissances sur l’hydrogène vert. Les discussions ont porté sur l’industrialisation, les mécanismes de financement, les marchés carbone, les normes, les compétences et les débouchés dans les engrais, l’acier, le transport maritime, les carburants d’aviation et la chaleur industrielle.

Un jalon concret a été la signature du contrat d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction du Green Hydrogen Innovation Centre de Nyeri Hill Farm. Mais il serait incorrect de présenter cette installation comme financée par Berlin. H2-diplo précise que le financement d’investissement vient de l’A2D Facility mise en œuvre par l’UNIDO avec des fonds du gouvernement britannique. Le programme allemand de développement de projets a aidé Nyeri Hill Farm à franchir l’étape de préparation et à accéder à ce financement extérieur.

La documentation allemande décrit un dispositif pilote d’environ 550 kWc de solaire photovoltaïque, un électrolyseur de 220 kW et une unité permettant de produire un peu moins de 60 tonnes d’ammoniac par an. Cette échelle est utile pour démontrer une chaîne de valeur, former des acteurs et tester un modèle économique ; elle reste toutefois très éloignée des volumes nationaux nécessaires pour substituer une part significative des importations d’engrais.

La stratégie kényane privilégie d’abord la valeur créée au Kenya

La doctrine officielle du Kenya évite, au moins dans sa formulation, de réduire l’hydrogène vert à un futur produit d’exportation vers l’Europe. La Stratégie et feuille de route nationale publiée en 2023 adopte une approche progressive et tirée par la demande intérieure. Pour la phase 2023-2027, elle vise notamment les premiers projets commerciaux, la production locale d’environ 20 % des engrais azotés aujourd’hui importés, soit approximativement 100 000 tonnes, ainsi qu’environ 100 MW de capacité d’électrolyse et 150 MW de nouvelles capacités renouvelables dédiées.

Pour la phase suivante, la stratégie ambitionne une substitution de 50 % des engrais azotés importés, l’exploration de débouchés régionaux, environ 150 à 250 MW de capacité d’électrolyse installée, au moins un milliard de dollars d’investissements directs et au moins 25 000 emplois directs. Les exportations apparaissent après la consolidation d’usages domestiques, notamment les engrais et le méthanol.

Cette hiérarchie est stratégique pour la souveraineté africaine. Le gain ne réside pas seulement dans la quantité d’hydrogène produite, mais dans la localisation de la transformation : fabrication d’ammoniac et d’engrais, compétences d’ingénierie, maintenance des électrolyseurs, services financiers, recherche, emplois qualifiés et intégration de fournisseurs kényans. La coopération allemande peut soutenir cette trajectoire si elle renforce ces capacités locales plutôt que de créer principalement une chaîne d’approvisionnement tournée vers la demande européenne.

Électricité, eau, dette et propriété : les variables qui décideront du bilan

Plusieurs questions restent ouvertes avant de conclure à une réussite industrielle. La première concerne l’électricité. Le Kenya dispose d’un mix électrique très largement renouvelable et d’un fort potentiel géothermique, éolien et solaire. Mais la production d’hydrogène à grande échelle ajoute une nouvelle demande électrique. Il faudra donc vérifier que les capacités dédiées progressent suffisamment pour ne pas entrer en concurrence avec l’électrification des ménages, l’industrie existante et les besoins du réseau.

La deuxième question concerne l’eau. L’électrolyse en consomme directement, tandis que les installations industrielles peuvent nécessiter des volumes supplémentaires pour le refroidissement et les procédés aval. Les sources consultées ne permettent pas encore de publier un bilan hydrique consolidé pour les grands projets soutenus par l’Allemagne. Dans un pays exposé aux sécheresses, la localisation, la source d’approvisionnement, le traitement et la gouvernance de l’eau devront être suivis projet par projet.

La troisième variable est financière. Les prêts concessionnels peuvent réduire le coût du capital, mais ils créent des obligations de remboursement. L’intérêt kényan dépendra donc des devises, maturités, taux, garanties, revenus attendus et risques assumés par les entités publiques. Ces conditions détaillées ne sont pas toutes publiques pour le projet d’engrais vert en préparation.

Enfin, la propriété de la valeur doit être mesurée. Aucun chiffre public consolidé ne permet encore de déterminer la part de contenu local, la part de capital kényan, la propriété intellectuelle transférée ou la proportion d’équipements qui sera fabriquée en Afrique. Ces indicateurs seront plus instructifs que le seul nombre de protocoles signés.

D’ici 2027, le test sera la production commerciale et non les annonces

La trajectoire 2026-2027 constitue désormais une période de vérité. Le Kenya a inscrit dans sa propre feuille de route l’objectif de voir fonctionner les premiers projets commerciaux pendant la phase 2023-2027. L’Allemagne, de son côté, finance les conditions institutionnelles, soutient la préparation de projets et a engagé des prêts pour une filière d’engrais verts. Le symposium de 2026 montre que l’écosystème s’élargit et que la question du financement bancaire est devenue centrale.

Le scénario positif serait celui d’un passage rapide des engagements à des actifs productifs : électrolyseurs installés, nouvelles capacités renouvelables dédiées, première production d’ammoniac vert, contrats d’achat sécurisés, formation de techniciens kényans et réduction mesurable des importations d’engrais. Dans ce cas, le partenariat germano-kényan pourrait devenir une référence africaine de coopération industrielle bas-carbone.

Un scénario moins favorable reste possible. Des coûts de financement élevés, une demande solvable insuffisante, des retards réglementaires, des contraintes de réseau ou des projets conçus prioritairement pour l’exportation pourraient retarder la transformation locale. Les documents disponibles ne permettent pas encore de trancher entre ces trajectoires.

Au 1er septembre 2026, la conclusion la mieux étayée est donc intermédiaire : la coopération Allemagne-Kenya sur l’hydrogène vert est réelle, financée et de plus en plus opérationnelle, mais la grande promesse industrielle – engrais locaux, emplois, substitution d’importations et chaînes de valeur kényanes – reste à démontrer par des installations commerciales effectivement mises en service.

Les documents institutionnels qui établissent le niveau de preuve

Le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement documente le Partenariat pour le climat et le développement conclu avec le Kenya en 2022, les 153 millions d’euros annoncés lors des négociations gouvernementales et l’objectif d’utiliser les renouvelables et l’hydrogène vert pour la production d’engrais. Le ministère allemand des Affaires étrangères confirme la profondeur historique de la coopération bilatérale et la priorité donnée au climat et à l’énergie.

La GIZ documente le projet de 6 millions d’euros conduit de mai 2024 à avril 2028 avec le ministère kényan de l’Énergie et du Pétrole, centré sur les bases institutionnelles, juridiques et humaines d’une économie de l’hydrogène vert. H2-diplo documente le symposium de Nairobi de mai 2026, la plateforme de connaissances, le contrat EPC de Nyeri Hill Farm et l’origine non allemande de son financement d’investissement.

La KfW documente la préparation d’un projet d’hydrogène vert pour les engrais et deux prêts de 60 et 30 millions d’euros engagés par le gouvernement allemand. Le ministère kényan de l’Énergie publie la Stratégie et feuille de route de l’hydrogène vert, qui fixe les objectifs de substitution d’importations, de capacité d’électrolyse, d’investissement et d’emploi.

La convergence de ces sources rend robuste l’existence du partenariat et de ses principaux instruments. Elle ne permet toutefois pas encore d’établir le décaissement intégral des prêts KfW, la mise en service d’une grande unité commerciale d’engrais verts, ni les résultats finaux en matière de contenu local et de substitution d’importations.

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