Pendant son mandat 2024-2025 au Conseil de sécurité, le Guyana a transformé sa place de membre caribéen en relais régulier des positions africaines. Avec l’Algérie, le Mozambique et la Sierra Leone en 2024, puis l’Algérie, la Sierra Leone et la Somalie en 2025, Georgetown a porté l’application de la résolution 2719 sur le financement des opérations de paix conduites par l’Union africaine. Les documents établissent une action diplomatique suivie ; ils ne démontrent pas que cette action a produit, à elle seule, un financement structurel déjà opérationnel.

Le Guyana n’a pas créé la résolution 2719. Le texte a été adopté le 21 décembre 2023, quelques jours avant l’entrée du pays au Conseil de sécurité. Sa contribution se situe ailleurs : dans la défense de son application et l’élargissement de la coalition qui la soutient. Le « déploiement » documenté est d’abord diplomatique et normatif ; il ne correspond ni à la création d’un fonds guyanais ni au versement de ressources par Georgetown à une opération africaine.

Un État caribéen dans la coordination africaine

Le Guyana a siégé au Conseil de sécurité du 1er janvier 2024 au 31 décembre 2025. Il a travaillé dans l’A3+, mécanisme associant les trois membres africains élus du Conseil à un membre non africain solidaire de leurs positions. En 2024, le groupe réunissait l’Algérie, le Mozambique, la Sierra Leone et le Guyana. En 2025, la Somalie a remplacé le Mozambique. La présidence guyanienne indique que le pays a coordonné l’A3+ de janvier à mars 2025 et qu’il a participé, avec ses partenaires, à la corédaction de résolutions, de déclarations présidentielles et de communiqués.

L’A3+ n’est ni une organisation internationale autonome, ni un organe doté d’un budget. Il s’agit d’un dispositif de coordination politique. Sa force réside dans la préparation de positions communes, la négociation de textes et la capacité à faire entrer les priorités définies à Addis-Abeba dans les délibérations de New York. La Mission d’observation de l’Union africaine auprès de l’ONU l’a décrit en octobre 2025 comme un « trait d’union » entre le Conseil de paix et de sécurité de l’UA et le Conseil de sécurité.

La présence du Guyana a ajouté une dimension interrégionale. L’Union africaine a salué la contribution des membres « Plus », auparavant Saint-Vincent-et-les-Grenadines puis le Guyana, à la solidarité entre l’Afrique et la Caraïbe. Cette alliance n’efface pas la sous-représentation africaine au Conseil. Elle montre néanmoins qu’un État caribéen peut ajouter une voix, un vote et une capacité de négociation à une position élaborée avec les membres africains.

Des prises de position répétées, du Sahel à la Corne de l’Afrique

Le 3 octobre 2024, lors du débat annuel sur la coopération entre l’ONU et l’Union africaine, l’A3+ a fait de la mise en œuvre de la résolution 2719 une « priorité ». Le groupe a soutenu la feuille de route conjointe ONU-UA organisée autour de quatre chantiers : planification et décision communes, appui aux missions, financement et budgétisation, respect des droits humains et protection des civils. Il a également annoncé son intention de suivre l’application et l’amélioration du mécanisme.

Le 20 décembre 2024, dans une déclaration sur l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, l’A3+ a demandé un financement prévisible des dispositifs régionaux de sécurité, associé à des politiques de développement et de consolidation de la paix. Le groupe a explicitement cité la résolution 2719, tout en appelant les institutions financières internationales et les partenaires du développement à soutenir les économies et les projets structurants de la région. Cette intervention documente une conception élargie de la paix : action sécuritaire, gouvernance, résilience économique, réponse humanitaire et adaptation climatique doivent se renforcer mutuellement.

Le 27 décembre 2024, le groupe a soutenu l’option hybride proposée pour la Mission d’appui et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie, l’AUSSOM. Cette mission devait devenir le premier test du nouveau cadre. En 2025, l’A3+ a continué à réclamer son activation pour la Somalie et les dispositifs africains de lutte contre le terrorisme. Le Guyana a ainsi participé à une séquence cohérente : positions communes, défense d’une architecture financière, négociation d’un cas d’application et suivi politique.

Ces faits établissent la continuité de l’engagement. Ils ne permettent pas d’isoler l’influence propre du Guyana dans chaque texte négocié à huis clos. Les déclarations sont collectives et les archives publiques ne ventilent ni les propositions par délégation ni les concessions obtenues par chacune.

La résolution 2719 ouvre un guichet, sans garantir son activation

La résolution 2719 autorise le Conseil de sécurité à examiner, au cas par cas, les demandes du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine visant l’accès aux contributions obligatoires de l’ONU. La part onusienne ne peut dépasser 75 % du budget annuel de l’opération concernée. Le solde doit être mobilisé sous forme de ressources extrabudgétaires. Chaque mission doit en outre disposer d’un mandat limité dans le temps, d’une stratégie de sortie, de mécanismes de contrôle financier, d’une planification conjointe et de garanties relatives au droit international humanitaire, aux droits humains, à la conduite et à la discipline.

Le changement est majeur : une opération africaine autorisée par le Conseil peut, en principe, ne plus dépendre exclusivement de contributions volontaires irrégulières. Le maintien de la paix devient une responsabilité partagée par les États membres de l’ONU. Mais le texte ne crée aucun droit automatique : une nouvelle décision du Conseil demeure nécessaire pour chaque opération et l’Assemblée générale conserve ses compétences budgétaires.

Il faut aussi distinguer deux registres que le titre rapproche. La résolution 2719 concerne les opérations de soutien à la paix conduites par l’UA. Elle ne finance pas automatiquement la prévention civile, les services publics, la reconstruction, l’emploi des jeunes ou l’adaptation climatique. Lorsque l’A3+ demande parallèlement l’appui des banques multilatérales et des partenaires du développement, il construit une doctrine plus large ; il ne transforme pas ces dépenses en charges couvertes par la résolution.

La Somalie a fourni le premier test décisif. La résolution 2767 du 27 décembre 2024 a autorisé l’AUSSOM et demandé au Secrétaire général d’avancer sur les modalités d’application de la résolution 2719. L’A3+ a défendu un montage hybride reposant sur les contributions obligatoires de l’ONU et une contribution africaine adaptée aux capacités de l’Union africaine.

Le Conseil n’est toutefois pas parvenu en 2025 à appliquer ce mécanisme à l’AUSSOM. Sa résolution 2809 du 23 décembre 2025 a prolongé la mission jusqu’au 31 décembre 2026, mais a de nouveau demandé des contributions volontaires aux donateurs traditionnels et nouveaux. Le représentant de la Sierra Leone, parlant aussi pour l’Algérie, le Guyana et la Somalie, a déclaré après le vote que le financement, pourtant considéré par l’A3+ comme la question centrale, n’avait pas reçu la réponse attendue.

Le rapport du Secrétaire général S/2026/446 mesure cette limite. Pour 2025, les dépenses réelles de l’AUSSOM ont atteint 154 724 107,97 dollars, tandis que le déficit de financement demeurait d’environ 38,5 millions de dollars. Ces chiffres ne démentent pas l’existence du cadre 2719 ; ils montrent qu’il n’a pas garanti la prévisibilité financière dans son premier cas envisagé.

L’échec partiel est donc politique avant d’être juridique. Les procédures techniques, la feuille de route conjointe et les exigences de conformité ont été développées. Mais l’accès aux contributions obligatoires reste soumis au consentement du Conseil, où les rapports de force entre membres permanents peuvent neutraliser une architecture pourtant adoptée à l’unanimité.

Pour l’Afrique, passer de l’aide discrétionnaire à la responsabilité partagée

L’enjeu stratégique dépasse le budget d’une mission. Depuis des années, les États africains fournissent des troupes, assument des pertes humaines et interviennent souvent en première ligne, tandis que le financement dépend de partenaires dont les priorités peuvent changer. La résolution 2719 vise à réduire cette asymétrie : lorsqu’une opération de l’UA agit avec l’autorisation du Conseil, elle contribue à un bien public international et ne devrait pas être traitée comme un projet régional financé par charité.

Le rôle du Guyana est politiquement utile dans cette bataille. Son appartenance à la Caraïbe empêche de réduire la revendication à un face-à-face entre l’Afrique et ses bailleurs traditionnels. Elle inscrit la question dans une coalition plus large de pays du Sud attachés à la réforme de la gouvernance mondiale. Elle donne aussi à l’A3 un partenaire susceptible de soutenir ses textes, de partager la coordination et d’élargir le coût diplomatique d’un blocage.

Pour autant, le financement stable ne suffit pas à garantir une paix durable. Une opération mieux dotée peut protéger des civils, soutenir un cessez-le-feu ou contenir un groupe armé ; elle ne remplace ni un accord politique, ni des institutions légitimes, ni la justice, ni l’investissement social. Le défi africain consiste donc à obtenir des ressources prévisibles sans laisser la dimension militaire absorber la prévention, la médiation et la reconstruction.

Ce que les archives ne permettent pas encore d’attribuer au Guyana

Aucune source publique consultée ne chiffre une contribution financière guyanienne aux opérations de paix de l’Union africaine. Aucune ne démontre qu’un vote, un paragraphe ou une enveloppe a été obtenu exclusivement grâce à l’intervention de Georgetown. Le bilan officiel du mandat décrit une collaboration active, mais il constitue aussi une communication gouvernementale et ne remplace pas une évaluation indépendante de l’influence exercée.

L’expression « financement structurel de la paix » doit également rester qualifiée. Elle décrit l’ambition politique d’articuler ressources de sécurité, prévention et développement. Elle ne désigne pas un instrument juridique unique déjà doté. Les financements des opérations, de la consolidation de la paix, de l’aide humanitaire et du développement continuent de relever de circuits, d’institutions et de règles distincts.

Enfin, le déficit de l’AUSSOM confirme qu’un cadre adopté ne vaut pas exécution. Un résultat complet supposerait de documenter l’activation effective de la résolution 2719, l’approbation budgétaire, le versement des contributions, leur contrôle et leurs effets opérationnels. Ce niveau de preuve n’est pas atteint au 27 août 2026.

Après le mandat guyanais, la coalition doit survivre à ses membres

Le mandat du Guyana s’est achevé le 31 décembre 2025. Son apport le plus durable pourrait être moins un financement obtenu qu’une méthode : coordination avec les membres africains, corédaction de textes, articulation entre sécurité et développement, et transformation d’une solidarité afro-caribéenne en capacité de négociation au Conseil.

La prochaine étape dépend des membres africains du Conseil, de l’Union africaine et des alliés interrégionaux qu’ils sauront mobiliser. Trois résultats seront décisifs : convertir le cadre 2719 en financement effectivement autorisé, sécuriser la part non couverte par l’ONU sans recréer une dépendance aux promesses volontaires, et maintenir la primauté des solutions politiques et de la protection des civils.

Le bilan peut donc être formulé avec précision. Le Guyana a bien contribué au déploiement de l’agenda A3+ et à la défense d’une architecture plus équitable pour financer la paix africaine. Il n’est pas établi que cette diplomatie ait déjà transformé le cadre normatif en mécanisme financier pleinement opérationnel. L’A3+ a déplacé la ligne du débat ; le passage de la doctrine à la trésorerie reste inachevé.

Les textes qui fondent l’enquête

  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2719 (2023), 21 décembre 2023.
  • Secrétaire général des Nations unies, note sur la deuxième réunion de l’équipe conjointe ONU-UA chargée de l’opérationnalisation de la résolution 2719, 3 août 2024.
  • A3+, déclaration sur la coopération entre l’ONU et l’Union africaine, 3 octobre 2024.
  • A3+, déclaration sur l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, 20 décembre 2024.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2767 (2024), 27 décembre 2024.
  • A3+, explication de vote sur l’AUSSOM, 27 décembre 2024.
  • A3+, déclaration sur la coopération entre l’ONU et l’Union africaine, 7 octobre 2025.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2809 (2025), 23 décembre 2025.
  • Présidence de la République coopérative du Guyana, bilan du mandat au Conseil de sécurité, 31 décembre 2025.
  • Secrétaire général des Nations unies, rapport S/2026/446 sur le financement de l’AUSSOM, juin 2026.

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