Six jours après son passage auprès d’Assimi Goïta à Bamako, Kémi Séba porte son discours souverainiste à Ouagadougou. Mais l’expulsion de la correspondante de TV5 Monde transforme le meeting anticolonial en controverse sur la liberté de la presse.

De Bamako à Ouagadougou

Le 14 mai 2022, Kémi Séba poursuit au Burkina Faso la séquence politique engagée quelques jours auparavant au Mali. Le contexte burkinabè est particulièrement tendu. Moins de quatre mois après le renversement de Roch Marc Christian Kaboré, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba dirige une transition militaire née de l’incapacité attribuée au pouvoir civil à contenir l’expansion des groupes armés.

À la Maison du Peuple de Ouagadougou, Urgences Panafricanistes et la Coalition des patriotes africains du Burkina Faso, la COPA-BF, organisent une mobilisation contre le néocolonialisme. La rencontre doit permettre de discuter de la présence militaire française, de la souveraineté diplomatique du Burkina Faso et du choix de nouveaux partenaires.

Le déplacement s’inscrit dans la continuité de la doctrine désormais portée par Kémi Séba dans le Sahel : les gouvernements africains doivent pouvoir définir leurs alliances selon leurs intérêts stratégiques, sans conserver par automatisme les dispositifs hérités de la Françafrique.

Une coopération russe placée sous condition de souveraineté

Le discours tenu à Ouagadougou ne consiste pas seulement à demander le remplacement de la France par la Russie. Kémi Séba présente la coopération internationale comme un choix qui doit rester soumis à l’autorité africaine.

« Si la Russie veut s’inviter, nous disons oui, mais avec notre souveraineté », déclare-t-il au cours de la rencontre, selon les images diffusées par Burkina 24.

Cette précision est essentielle. Elle signifie que la Russie est envisagée comme un partenaire possible dans une stratégie de diversification, non comme la propriétaire d’un nouveau droit de tutelle. Le meeting porte également une demande de retrait des bases militaires françaises et un soutien aux forces burkinabè engagées contre les groupes armés, d’après le compte rendu de Libreinfo.

La position défendue peut donc être résumée ainsi : le Burkina Faso doit pouvoir évaluer les coopérations française, russe ou provenant d’autres puissances à partir de leur efficacité et de leur respect de la souveraineté nationale. Cette orientation ne garantit pas, à elle seule, l’équilibre futur des partenariats. Elle affirme néanmoins que leur centre de décision doit se trouver en Afrique.

La journaliste que Kémi Séba ne veut pas dans la salle

Le meeting bascule lorsqu’une correspondante de TV5 Monde est identifiée dans l’assistance. Fanny Noaro-Kabré couvre la rencontre depuis près de deux heures lorsqu’elle est directement interpellée.

Kémi Séba affirme ne rien avoir contre sa personne. Il lui reproche de représenter un média qu’il associe aux campagnes de dénigrement visant son organisation et le combat contre la Françafrique. Il demande alors à la sécurité de « faire sortir TV5 Monde ».

La vidéo enregistrée dans la salle établit l’ordre donné publiquement. Elle ne montre cependant pas une expulsion violente. La journaliste a indiqué au Comité pour la protection des journalistes qu’elle avait quitté les lieux après que les organisateurs lui eurent demandé de partir afin de ne pas aggraver la situation. L’expression « manu militari », employée dans certains titres, dépasse donc ce que permettent d’établir les images et son propre témoignage. Le fait certain est qu’elle n’a plus été autorisée à couvrir la suite du meeting.

Deux versions incompatibles sur l’autorisation

Les conditions dans lesquelles Fanny Noaro-Kabré est entrée dans la salle restent disputées.

La journaliste affirme avoir prévenu les organisateurs la veille et avoir reçu leur accord. Les organisations professionnelles des médias burkinabè reprennent cette version : selon leur déclaration, elle avait été autorisée à entrer avant de rester environ deux heures dans la salle. Le Comité pour la protection des journalistes rapporte également ce témoignage.

La COPA-BF affirme au contraire avoir été placée devant le fait accompli par la présence de TV5 Monde. Dans sa déclaration du 18 mai, elle justifie la décision comme une réponse aux campagnes attribuées aux médias dominants contre Kémi Séba et les mouvements panafricanistes.

Ces deux récits ne peuvent être départagés complètement avec les éléments publics disponibles. Il reste possible que des responsables locaux aient autorisé la journaliste sans en informer Kémi Séba. Aucun document d’accréditation ou échange direct avec les organisateurs n’a été rendu public. Il serait donc abusif d’affirmer soit qu’un piège avait été organisé contre elle, soit que Kémi Séba connaissait nécessairement l’autorisation donnée.

La question légitime de la souveraineté médiatique

La réaction de Kémi Séba ne naît pas dans le vide. Les mouvements panafricanistes contestent depuis longtemps le pouvoir exercé par les grands médias internationaux sur la représentation de l’Afrique. Le choix des interlocuteurs, les mots employés pour qualifier les mobilisations populaires ou militaires et la hiérarchie des violences participent à la construction d’un regard politique.

Dans cette perspective, refuser qu’un média fixe seul les conditions du récit peut être compris comme un acte de souveraineté communicationnelle. Un mouvement politique n’est pas obligé d’accorder des entretiens individuels, de collaborer à une émission ou de répondre à toutes les sollicitations.

Mais la critique générale d’un système médiatique ne démontre pas que chaque journaliste qui y travaille produit nécessairement une information mensongère. Pour devenir vérifiable, l’accusation doit porter sur des articles, des montages, des omissions ou des affirmations précises. Réduire une correspondante à l’institution qui diffuse son travail risque précisément de reproduire la logique de dépersonnalisation que le panafricanisme reproche aux structures dominantes.

La liberté de la presse est aussi une conquête africaine

La défense de la liberté de la presse ne peut pas être présentée comme une injonction exclusivement occidentale. Au Burkina Faso, elle appartient à une histoire politique nationale marquée par les luttes de journalistes, d’organisations civiles et de citoyens burkinabè.

L’article 8 de la Constitution burkinabè garantit les libertés d’opinion et de presse ainsi que le droit à l’information. Au lendemain du meeting, onze organisations professionnelles burkinabè condamnent la sortie imposée à Fanny Noaro-Kabré. Elles la décrivent comme une atteinte à une liberté « chèrement conquise » par le peuple burkinabè. Leur déclaration est donc une réponse africaine formulée depuis l’histoire politique du pays, non la simple reprise d’une position française.

Le ministère burkinabè de la Communication regrette également l’acte et réaffirme son engagement envers la presse nationale et internationale. Il ne prononce toutefois aucune sanction et ne qualifie pas juridiquement l’incident. En l’absence d’une décision judiciaire, présenter l’expulsion comme une infraction légalement établie irait au-delà des faits disponibles. Sa portée politique et déontologique, en revanche, est incontestable. (Communiqué du ministère)

Quand l’incident recouvre le message

La conséquence immédiate est paradoxale. Kémi Séba souhaite empêcher TV5 Monde de contrôler le récit de la mobilisation. Pourtant, l’expulsion devient elle-même l’information principale. Les propositions sur les bases militaires, les accords de coopération et la diversification des partenariats passent au second plan.

L’acte produit une séquence virale, mais il réduit l’espace consacré au programme politique. Il fournit également à ses adversaires un argument leur permettant de déplacer la discussion : la question n’est plus de savoir si la présence française sert les intérêts du Burkina Faso, mais si un militant panafricaniste respecte la liberté d’informer.

La COPA-BF répond quelques jours plus tard en revendiquant une presse « responsable ». La formule exprime une exigence compréhensible de rigueur, mais elle laisse ouverte une question fondamentale : qui décide qu’une couverture est suffisamment responsable pour être autorisée ? Si ce pouvoir revient uniquement à la personne observée, la critique indépendante devient presque impossible.

La souveraineté ne doit pas craindre la contradiction

Le 14 mai 2022 révèle une tension durable dans la stratégie de Kémi Séba. Son diagnostic sur la domination médiatique possède une base politique sérieuse. Mais la réponse choisie fragilise la démonstration qu’il voulait porter.

Une souveraineté médiatique africaine exige davantage que l’exclusion des médias jugés hostiles. Elle suppose de financer des rédactions africaines indépendantes, de produire des archives, de documenter les erreurs, d’exiger des droits de réponse et de créer des canaux capables de diffuser directement les discours dans leur intégralité. Elle implique aussi d’accepter que des journalistes africains interrogent les mouvements souverainistes avec la même exigence qu’ils appliquent aux gouvernements et aux puissances étrangères.

Le fait établi demeure simple : Kémi Séba a demandé qu’une correspondante de TV5 Monde quitte une rencontre qu’elle couvrait. Son motif déclaré était de répondre au traitement médiatique de la lutte contre la Françafrique. Les conditions exactes de l’autorisation initiale restent contestées. Quant à l’influence de ce meeting sur les décisions souverainistes prises ultérieurement par le Burkina Faso, elle n’est pas documentée.

Ce jour-là, Kémi Séba a posé une véritable question — qui possède le pouvoir de raconter l’Afrique ? — mais il y a répondu par une décision qui en a immédiatement soulevé une autre : peut-on libérer le récit africain en empêchant sa contradiction ?


Sources directes et audiovisuelles

  1. Burkina 24 — vidéo de l’exclusion de Fanny Noaro-Kabré
    Enregistrement direct des propos de Kémi Séba et de la sortie de la journaliste.
  2. Burkina 24 — déclaration sur la coopération avec la Russie
    Extrait audiovisuel : coopération russe acceptée sous condition de souveraineté africaine.
  3. WAT Infos — Kémi Séba revient sur l’incident au journal de 3TV
    Réaction audiovisuelle ultérieure de Kémi Séba.

Organisateurs et institutions burkinabè

  1. COPA-BF — déclaration explicative du 18 mai 2022
    Version des organisateurs, qui disent avoir été placés devant le fait accompli et invoquent les campagnes médiatiques dirigées contre leur mouvement.
  2. Ministère burkinabè de la Communication — communiqué du 15 mai 2022
    Réaction de la ministre Valérie Kaboré, qui regrette l’exclusion et réaffirme l’attachement du Burkina Faso à la liberté de la presse.
  3. Constitution du Burkina Faso — article 8
    Garantit les libertés d’opinion et de presse ainsi que le droit à l’information.
  4. Présidence du Faso — adoption de la Charte de la Transition
    Source institutionnelle sur le cadre politique dirigé par Paul-Henri Sandaogo Damiba en mai 2022.
  5. CEDEAO — communiqué sur la situation politique au Burkina Faso
    Contexte régional consécutif au renversement du pouvoir civil en janvier 2022.

Organisations professionnelles africaines

  1. Organisations professionnelles des médias burkinabè — déclaration du 15 mai 2022
    Indique que la journaliste avait annoncé sa venue, obtenu l’accord des organisateurs et passé près de deux heures dans la salle.
  2. Media Foundation for West Africa — analyse de l’incident
    Confirme la date, le lieu, le thème du meeting, l’autorisation rapportée et la réaction des organisations africaines de défense des médias.
  3. Committee to Protect Journalists — entretien avec Fanny Noaro-Kabré
    La journaliste affirme avoir quitté volontairement la rencontre après la demande des organisateurs, ce qui ne permet pas de retenir l’expression « manu militari ».

Comptes rendus du meeting

  1. Libreinfo — revendications sur les bases militaires françaises
    Compte rendu des positions exprimées sur la présence militaire française, les forces burkinabè et les partenariats internationaux.
  2. Minute.bf — meeting pour la « libération du Faso »
    Témoignage journalistique publié le jour même depuis la Maison du Peuple.

Limite documentaire : aucun échange écrit d’accréditation n’a été publié. L’autorisation préalable repose donc sur le témoignage de Fanny Noaro-Kabré et sur la déclaration des organisations professionnelles, tandis que la COPA-BF soutient une version différente. Aucun jugement n’a juridiquement qualifié l’incident.

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