Six jours après la dénonciation des accords de défense conclus avec la France, Assimi Goïta reçoit Kémi Séba à Bamako. L’activiste présente alors le Mali comme le foyer institutionnel d’une révolution panafricaniste appelée à rayonner sur le continent et dans sa diaspora.
Une audience au lendemain de la rupture avec Paris
Le dimanche 8 mai 2022, Kémi Séba annonce avoir été reçu par le président malien de la Transition, Assimi Goïta. Les photographies diffusées sur ses comptes officiels confirment la rencontre entre les deux hommes. Des médias maliens et béninois la rapportent le jour même.
L’événement intervient dans une séquence politique particulièrement dense. Le 2 mai, six jours seulement avant cette audience, le gouvernement malien avait dénoncé le traité de coopération militaire signé avec la France en 2014, ainsi que les accords déterminant le statut des forces Barkhane et Takuba.
Le communiqué gouvernemental numéro 29 invoquait notamment les décisions unilatérales françaises, des violations alléguées de l’espace aérien malien et l’absence d’avancée dans la révision du traité demandée par Bamako.
La distinction juridique est importante. La dénonciation du traité de 2014 devait prendre effet six mois après sa notification, conformément à son article 26. En revanche, Bamako considérait que les accords concernant le statut de Barkhane et de Takuba cessaient immédiatement de produire leurs effets.
L’audience accordée à Kémi Séba ne se déroule donc pas dans un moment diplomatique ordinaire. Elle intervient alors que l’État malien transforme une rupture politique avec Paris en décision juridique affectant l’architecture militaire héritée de 2013.
Ce que la rencontre permet d’établir
La publication directe de Kémi Séba présente l’échange comme une réunion « profonde, fraternelle et productive ». Il affirme également qu’Assimi Goïta soutient son travail politique à travers le monde.
Cette dernière affirmation lui appartient. Aucun compte rendu détaillé de la présidence malienne, aucune transcription des échanges et aucune déclaration conjointe des deux hommes n’ont été retrouvés. Il est donc impossible d’établir précisément les engagements éventuellement pris pendant l’audience.
La rencontre elle-même est solidement corroborée. Son contenu exact l’est beaucoup moins.
L’inventaire audiovisuel conduit au même constat. Des photographies et la publication officielle de Kémi Séba sont disponibles, mais aucune vidéo intégrale de l’audience, aucune allocution commune et aucun enregistrement permettant d’entendre Assimi Goïta approuver l’ensemble de la doctrine de son interlocuteur n’ont été identifiés.
Cette limite ne retire pas sa portée politique à l’événement. Recevoir Kémi Séba au niveau de la présidence revient déjà à reconnaître qu’un militant transnational, ne détenant aucune fonction gouvernementale malienne, est devenu un interlocuteur digne d’une audience avec le chef de l’État.
Mais la tradition de Vérité-Justice impose de ne pas transformer cette reconnaissance en alliance formelle dont les termes resteraient inconnus.
Du mouvement populaire à l’État souverainiste
La déclaration la plus importante de Kémi Séba concerne la fonction historique qu’il attribue au Mali.
Il compare sa propre action à celle d’Ernesto Che Guevara propageant la révolution portée par le Cuba de Fidel Castro. Il affirme vouloir diffuser en Afrique et dans la diaspora :
« la révolution panafricaniste portée institutionnellement par le Mali du président Goïta ».
Cette formule marque un tournant.
Depuis la création d’Urgences panafricanistes, Kémi Séba avait organisé des mobilisations, des conférences et des campagnes contre le franc CFA. Son organisation intervenait principalement depuis la société civile, en dehors des appareils d’État et souvent contre eux.
Le 8 mai 2022, il désigne pour la première fois aussi clairement un État africain comme le support institutionnel de la révolution qu’il entend diffuser.
Le Mali n’est plus seulement présenté comme un pays résistant à la France. Il devient, dans sa pensée, le territoire à partir duquel une doctrine panafricaniste pourrait acquérir des capacités étatiques : diplomatie, armée, accords internationaux, administration et relations économiques.
Kémi Séba apporte à cette orientation une audience transnationale et une capacité de mobilisation. Le Mali lui offre, symboliquement, l’ancrage institutionnel qui manquait jusqu’alors à son mouvement.
Pourquoi le Mali devient le centre de sa stratégie
Le choix du Mali ne relève pas du hasard.
Depuis 2020, le pays traverse une crise politique provoquée par la contestation du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, les élections législatives controversées, plusieurs semaines de mobilisation populaire contre son gouvernement, puis l’intervention des militaires le 18 août.
Assimi Goïta s’impose définitivement à la tête de la Transition après les événements du 24 mai 2021. Son pouvoir n’est pas issu d’une élection présidentielle. Mais réduire sa légitimité à sa seule origine militaire empêcherait de comprendre le rapport de force politique malien.
L’enquête Mali-Mètre XIII, réalisée du 13 mars au 4 avril 2022 auprès de 2 344 personnes, montre qu’Assimi Goïta est alors l’acteur de la Transition bénéficiant du niveau de confiance le plus élevé : 72 % des personnes interrogées le désignent devant le gouvernement, le Conseil national de Transition et l’opposition. Quelque 69 % considèrent la lutte contre l’insécurité comme la priorité nationale principale. La méthodologie de l’enquête est publiée par la Friedrich-Ebert-Stiftung.
Ces résultats représentent des perceptions recueillies à un moment déterminé, principalement dans Bamako et les capitales régionales. Ils ne remplacent pas une élection et ne permettent pas de parler au nom de chaque Malien. Ils démontrent néanmoins que la légitimité politique d’Assimi Goïta ne repose pas uniquement sur la force militaire.
Elle se nourrit également du rejet de l’ancien système, de l’aspiration à la sécurité et de la volonté de récupérer une capacité nationale de décision.
C’est cette légitimité populaire, distincte du mandat électoral mais politiquement réelle, que Kémi Séba identifie et cherche à inscrire dans une dynamique continentale.
Les sanctions de la CEDEAO comme épreuve de souveraineté
En janvier 2022, le Mali se trouve sous le régime de sanctions imposé par la CEDEAO. L’organisation régionale justifie ces mesures par le non-respect du calendrier électoral initialement accepté et par la proposition des autorités maliennes de prolonger la Transition pendant plusieurs années.
La note officielle de la CEDEAO rappelle que les sanctions du 9 janvier comprennent notamment la fermeture des frontières avec les États membres, la suspension de nombreuses transactions commerciales et financières, le rappel des ambassadeurs ainsi que le gel de certains avoirs publics.
Les produits alimentaires essentiels, les médicaments, les équipements médicaux, le pétrole et l’électricité bénéficient officiellement d’exemptions. Mais l’ampleur des restrictions financières et frontalières soumet nécessairement l’économie malienne à une forte pression.
La CEDEAO présente cette politique comme une défense de l’ordre constitutionnel. À Bamako, elle est largement interprétée comme un instrument destiné à imposer de l’extérieur le rythme et les conditions de la Transition.
La question dépasse l’opposition simplificatrice entre démocratie et régime militaire. Elle porte sur le rôle d’une institution régionale : doit-elle sanctionner une rupture constitutionnelle sans tenir compte de la crise de légitimité ayant précédé cette rupture, ou accompagner la reconstruction d’un ordre politique défini par les Maliens eux-mêmes ?
Pour Kémi Séba, les sanctions confirment que la souveraineté ne peut pas être seulement nationale. Un État isolé demeure vulnérable aux fermetures de frontières, aux décisions bancaires et aux mécanismes financiers régionaux. La résistance malienne doit donc, selon lui, être prolongée par une solidarité populaire et politique à l’échelle du continent.
La rupture militaire devient une doctrine politique
L’audience du 8 mai donne une cohérence à plusieurs événements précédents.
Le 17 février, la France et ses partenaires avaient annoncé le retrait coordonné de Barkhane et de Takuba. Le 31 mars, le Mali avait réceptionné de nouveaux équipements militaires russes. Le 2 mai, Bamako avait dénoncé ses accords de défense avec Paris. Le 8 mai, Assimi Goïta recevait l’un des principaux militants africains ayant appelé, pendant plusieurs années, au départ des forces françaises.
La succession de ces événements ne prouve pas que Kémi Séba ait déterminé les décisions du gouvernement malien. Aucune source ne permet d’établir une telle causalité.
Elle révèle en revanche une convergence politique.
Le Mali recherche des partenaires militaires lui permettant de reconstruire sa liberté opérationnelle. Kémi Séba défend une révolution panafricaniste capable de s’appuyer sur des États disposés à rompre avec les mécanismes de la Françafrique. Leur rencontre devient ainsi le point de jonction entre une politique nationale et un mouvement transnational.
Le partenariat avec la Russie s’inscrit dans cette stratégie. Il ne prend pas la forme d’une équidistance abstraite entre des puissances ayant des histoires africaines différentes. La France demeure l’ancienne puissance coloniale, encore liée au Mali par un ensemble de mécanismes militaires, monétaires et économiques. La Russie bénéficie, de son côté, de la mémoire des coopérations nouées avec l’Union soviétique après l’indépendance.
Pour Bamako comme pour Kémi Séba, Moscou constitue alors un moyen de desserrer la contrainte occidentale. La souveraineté de ce choix dépendra de la capacité malienne à conserver le commandement de ses forces, la maîtrise des contrats, l’entretien des équipements et la faculté de redéfinir librement ses partenariats.
Une alliance entre deux formes de légitimité
La rencontre du 8 mai met en présence deux légitimités différentes.
Assimi Goïta dispose de l’autorité de l’État, du commandement des forces armées et du soutien mesuré d’une partie importante de la population malienne. Kémi Séba possède une légitimité militante construite par les mobilisations contre le franc CFA, ses déplacements sur le continent et l’identification d’une partie de la jeunesse africaine à son combat.
Aucune de ces légitimités n’est absolue. Assimi Goïta ne représente pas automatiquement toute l’Afrique. Kémi Séba ne parle pas au nom de l’ensemble du continent. Mais leur convergence dépasse leurs fonctions respectives.
Elle esquisse une répartition des rôles : l’État engage la rupture dans les domaines diplomatique et militaire ; le mouvement explique cette rupture, lui donne un langage panafricain et cherche à étendre sa portée au-delà des frontières nationales.
La comparaison avec Cuba montre cependant l’ambition de Kémi Séba. Il ne souhaite pas simplement soutenir le gouvernement malien. Il entend faire du Mali le point de départ d’une transformation régionale.
L’Alliance des États du Sahel n’existe pas encore. Pourtant, l’idée d’un noyau d’États souverainistes capable de porter institutionnellement une rupture panafricaine apparaît déjà dans cette déclaration de mai 2022.
De Bamako à la détention de Pretoria
Au 1er septembre 2026, aucune source fiable ne confirme la libération de Kémi Séba. Il reste détenu en Afrique du Sud avec son fils et leur coaccusé sud-africain. L’audience prévue le 11 août a été reportée au 23 septembre à la suite de coupures d’électricité ayant empêché la tenue normale de la procédure. Le maintien en détention et le report sont confirmés par plusieurs comptes rendus concordants.
Les poursuites sud-africaines, liées à une tentative présumée de sortie irrégulière du territoire, doivent être distinguées de la demande d’extradition formulée par le Bénin. Elles ne préjugent ni de sa culpabilité ni de l’issue de la procédure.
La portée du 8 mai 2022 apparaît aujourd’hui plus nettement. En entrant en relation directe avec Assimi Goïta, Kémi Séba ne cherchait plus seulement à dénoncer l’ordre néocolonial. Il tentait d’établir un lien durable entre la mobilisation populaire, l’action militante transnationale et la puissance d’un État africain en rupture.
Six jours plus tard, à Ouagadougou, ce combat allait se déplacer vers un autre terrain : celui de la souveraineté médiatique et du rapport conflictuel aux médias français.
Sources directes sur la rencontre du 8 mai 2022
- Publication officielle de Kémi Séba
Annonce de sa réception par Assimi Goïta et présentation de la réunion comme « profonde, fraternelle et productive ».
Kémi Séba officiel — Publication YouTube - Publication photographique de Kémi Séba
Photographies de la rencontre et reprise de sa déclaration sur le soutien d’Assimi Goïta.
Kémi Séba — Publication Instagram du 8 mai 2022 - Compte rendu malien de la rencontre
Reprend la déclaration sur la « révolution panafricaniste portée institutionnellement par le Mali du président Goïta ».
Bamada — Tête-à-tête entre Assimi Goïta et Kémi Séba - Corroboration de la date et de l’audience
Abamako — Kémi Séba reçu par le président de la Transition
Limite documentaire : aucun communiqué détaillé de la présidence malienne, aucune transcription contradictoire et aucune vidéo intégrale de l’audience n’ont été retrouvés. Les propos attribuant à Assimi Goïta un soutien complet au travail politique de Kémi Séba proviennent donc de Kémi Séba lui-même.
Rupture des accords militaires avec la France
- Communiqué nº 29 du gouvernement malien — 2 mai 2022
Dénonciation du traité de coopération militaire de 2014 et des accords encadrant Barkhane et Takuba.
Ministère malien des Affaires étrangères — Publication officielle
Transcription intégrale du communiqué gouvernemental - Annonce du retrait de Barkhane et de Takuba — 17 février 2022
Présidence française — Déclaration conjointe sur le Sahel
Légitimité populaire et perceptions maliennes
- Mali-Mètre XIII — mars-avril 2022
Source des données sur la confiance accordée à Assimi Goïta, les priorités sécuritaires et les perceptions de la présence russe et de Barkhane.
Friedrich-Ebert-Stiftung — Présentation et méthodologie
Rapport Mali-Mètre XIII au format PDF - Résultat relatif à Assimi Goïta
Corroboration du taux de 72 % : il s’agit de l’acteur de la Transition auquel les répondants accordent le plus leur confiance.
Anadolu — Résultats de Mali-Mètre XIII
Sanctions de la CEDEAO
- Position officielle de la CEDEAO — 27 janvier 2022
Présente les motifs des sanctions, le calendrier électoral contesté, les restrictions imposées et les exemptions concernant les produits essentiels.
CEDEAO — Pour un retour à l’ordre constitutionnel au Mali - Levée ultérieure des sanctions économiques — 3 juillet 2022
Permet de vérifier rétrospectivement la liste des mesures appliquées depuis le 9 janvier.
CEDEAO — Communiqué final du sommet du 3 juillet 2022
Coopération militaire Mali–Russie
- Livraisons militaires russes de mars et avril 2022
Deux Mi-35P, radars, munitions et véhicules réceptionnés le 31 mars, puis deuxième lot le 18 avril.
Anadolu — Communiqué de la présidence malienne sur les livraisons - Histoire de la coopération soviéto-malienne
Relations diplomatiques depuis 1960, formation des cadres, coopération militaire et création de capacités aériennes maliennes.
IRSEM — La Russie au Mali : une présence bicéphale
Situation judiciaire au 1er septembre 2026
- Maintien en détention et audience reportée au 23 septembre
La demande d’extradition émane du Bénin et doit être distinguée des poursuites sud-africaines.
Anadolu — Report de l’audience au 23 septembre 2026

