Une victoire diplomatique réelle, dont la portée dépendra de la capacité à transformer la commémoration en outils juridiques utiles
Une résolution adoptée par consensus, mais sans créer de nouvelles obligations
Le 24 juillet 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté sans vote la résolution A/RES/80/295 intitulée « Year of International Law, 2028 ». L’initiative, portée par le Turkménistan, avait été défendue à la tribune de la 80e session de l’Assemblée générale par le président Serdar Berdimuhamedov, qui présentait le droit international comme l’un des fondements de la paix, de la coopération et du multilatéralisme.
Fait établi — Le texte a été adopté lors de la 106e séance plénière de la 80e session. La liste officielle des résolutions de l’Assemblée générale confirme la date, le numéro A/RES/80/295 et l’adoption sans vote. Le ministère turkmène des Affaires étrangères indique par ailleurs que 78 États ont coparrainé le projet. Cette combinaison montre un soutien diplomatique large à l’initiative, sans permettre de conclure à une identité de vues sur l’ensemble des questions contemporaines de droit international.
Le point juridique essentiel tient aux limites de la résolution. Elle ne modifie ni le droit conventionnel ni le droit coutumier existant et ne crée pas, par elle-même, de droits ou d’obligations nouveaux pour les États. Son objet principal est politique et pédagogique : utiliser 2028 comme plateforme mondiale de sensibilisation, d’enseignement, de diffusion et de renforcement des capacités en droit international.
D’Achgabat à New York, le Turkménistan transforme sa neutralité en capital diplomatique
Le succès de juillet 2026 s’inscrit dans une stratégie plus ancienne. Le Turkménistan fait de sa neutralité permanente, reconnue par l’Assemblée générale en 1995 et réaffirmée depuis, un élément structurant de sa politique extérieure. En septembre 2025, Serdar Berdimuhamedov avait formellement proposé de proclamer 2028 « Année du droit international ». En décembre de la même année, la Déclaration d’Achgabat issue du Forum international de la paix et de la confiance avait appelé les États membres de l’ONU à soutenir cette proposition.
L’initiative a ensuite été transformée en projet de résolution durant la 80e session. Les autorités turkmènes ont mobilisé leur réseau diplomatique, organisé des consultations et relié le projet à un argument simple : face à la multiplication des crises, des conflits et des rivalités entre puissances, la réaffirmation de la Charte des Nations unies et des principes du droit international doit redevenir un langage commun.
Fait documenté — Le Turkménistan ne présente pas 2028 comme une célébration isolée. Dès 2026, un comité national d’organisation est annoncé, des arrangements institutionnels sont préparés et Achgabat prévoit d’accueillir en décembre 2028 un Forum mondial de haut niveau sur le droit international. Les autorités évoquent également un calendrier d’événements à New York, Genève, Vienne et dans d’autres centres internationaux. Ces annonces décrivent une architecture envisagée ; leur mise en œuvre concrète reste à suivre.
Quatre piliers : enseigner, diffuser, associer et organiser un forum mondial
La présentation du projet devant l’Assemblée générale permet de préciser sa substance. Le premier pilier est l’éducation : 2028 doit servir à mieux faire connaître le droit international et les principes de la Charte, notamment aux étudiants, diplomates, magistrats, fonctionnaires et futurs praticiens. Le deuxième pilier consiste à renforcer les instruments déjà existants au sein de l’ONU, en particulier les programmes d’assistance consacrés à l’enseignement, à l’étude, à la diffusion et à une meilleure compréhension du droit international.
Le troisième pilier est la participation. Les États, institutions universitaires, professionnels du droit, organisations internationales, société civile, femmes et jeunes sont encouragés à contribuer par des conférences, programmes éducatifs, travaux de recherche et actions de sensibilisation. Le quatrième pilier est l’organisation, par le Turkménistan, d’un forum mondial sur le droit international en décembre 2028.
Fait établi — La présentation faite devant l’Assemblée générale précise que la résolution ne crée aucun nouveau mécanisme institutionnel et n’entraîne pas d’incidence sur le budget-programme des Nations unies. Cette contrainte est déterminante. Elle signifie que l’effet réel de l’Année dépendra largement de la capacité des États, universités, organisations régionales et partenaires à financer ou accueillir eux-mêmes les activités annoncées.
Le consensus masque des désaccords sur la valeur réelle des “années internationales”
Analyse — L’adoption sans vote ne doit pas être lue comme une unanimité doctrinale. Plusieurs délégations ont utilisé les explications de position pour marquer leurs réserves. Les États-Unis ont rappelé le caractère non contraignant de la résolution et contesté la prolifération des journées, semaines et années internationales. L’Australie, au nom également du Canada et de la Nouvelle-Zélande, a reconnu l’intérêt du sujet tout en soulignant la charge cumulative que ces proclamations peuvent faire peser sur les délégations et sur un système onusien soumis à de fortes contraintes financières. Le Mexique a exprimé une préoccupation comparable concernant la multiplication de ces observances.
L’Ukraine a rejoint le consensus tout en utilisant le débat pour rappeler que l’invocation du droit international ne suffit pas : son respect concret demeure le véritable test. Cette intervention souligne une contradiction structurelle du dispositif. Une année thématique peut créer un espace de discussion, mais elle ne résout pas les divergences sur l’usage de la force, la responsabilité internationale, les sanctions, les juridictions internationales ou l’interprétation de la souveraineté.
L’intérêt analytique de la résolution se situe donc moins dans sa force normative — limitée — que dans sa capacité éventuelle à structurer un agenda de formation, de diffusion et de coopération juridique. Le risque inverse serait qu’elle reste une succession de conférences sans effet sur les capacités des États à défendre leurs intérêts dans les négociations et contentieux internationaux.
Pour l’Afrique, le droit international est aussi une infrastructure de souveraineté
L’Afrique dispose d’un intérêt direct à utiliser 2028 comme un levier de capacité juridique. De nombreux États africains figuraient parmi les coparrains annoncés lors de l’adoption du texte, notamment l’Algérie, l’Angola, le Burkina Faso, Cabo Verde, la République démocratique du Congo, l’Égypte, l’Éthiopie, le Gabon, le Kenya, le Mali, le Maroc, le Nigeria, le Rwanda, le Sénégal, la Somalie, le Togo, l’Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe. Cette présence indique un intérêt politique significatif, sans préjuger de programmes nationaux déjà financés.
L’Union africaine possède en outre sa propre Commission du droit international, l’AUCIL. Son mandat comprend la codification et le développement progressif du droit international sur le continent, l’étude des pratiques des États africains, la préparation d’instruments modèles et la diffusion de la connaissance juridique. En mai 2026, l’AUCIL a encore consacré sa 26e session à des enjeux juridiques et institutionnels touchant directement l’Afrique et l’évolution du droit international.
Analyse — Pour les États africains, la capacité juridique est une infrastructure de souveraineté au même titre que les capacités financières, technologiques ou diplomatiques. Négocier un traité d’investissement, défendre une frontière, structurer un accord minier, plaider devant une juridiction internationale, sécuriser une convention maritime ou interpréter un régime de sanctions requiert des équipes spécialisées et durables. Une année internationale n’a d’intérêt stratégique que si elle contribue à élargir ce capital humain et institutionnel.
Le défi africain sera d’éviter une participation symbolique sans transfert de capacités
Zone d’incertitude — Aucun mécanisme financier spécifique n’est prévu par la résolution pour garantir la participation des pays disposant de petites délégations, d’universités sous-financées ou de services juridiques limités. Aucun quota de bourses, de formations, de fellowships, de places dans les conférences ou d’assistance technique n’est encore associé publiquement à l’Année 2028. Les pays africains devront donc surveiller la manière dont seront constitués les programmes, les comités scientifiques et les partenariats.
Il reste aussi à documenter le rôle que joueront les institutions africaines. La résolution encourage une participation large, mais ne confie pas de mandat particulier à l’Union africaine, à l’AUCIL, aux communautés économiques régionales ou aux universités du continent. Rien n’établit encore qu’un forum régional africain, un programme continental de formation ou un mécanisme de financement spécifique sera créé.
Une autre question concerne la substance. Le droit international n’est pas un corpus politiquement neutre dans son application. Les débats sur la réforme du Conseil de sécurité, la dette souveraine, le droit de la mer, les ressources naturelles, les restitutions, les réparations, les conflits, les sanctions ou la compétence des juridictions touchent directement les intérêts africains. L’enjeu sera donc d’éviter une simple diffusion descendante du droit existant et de garantir une véritable capacité africaine à participer à son interprétation et à son développement.
2028 peut devenir une plateforme utile si l’Afrique en définit elle-même les priorités
Projection — Un scénario favorable verrait les États africains et l’Union africaine utiliser 2027 pour préparer une position continentale et un programme de participation : formations de juristes, réseaux universitaires, travaux de l’AUCIL, bourses, cliniques juridiques, diffusion des traités de l’Union et développement d’expertise sur les contentieux stratégiques. Dans ce cas, l’Année pourrait renforcer une base technique déjà existante.
Un scénario intermédiaire verrait une participation importante aux conférences internationales mais peu de moyens nouveaux pour les administrations et institutions africaines. La visibilité diplomatique progresserait sans transformation majeure des capacités.
Un scénario défavorable verrait l’initiative se réduire à une commémoration institutionnelle, avec une forte production de déclarations mais peu d’accès supplémentaire à la formation, aux outils documentaires et aux réseaux de pratique. Les indicateurs à suivre sont donc concrets : budget des activités, nombre de programmes de formation, répartition géographique des événements, participation des institutions africaines, bourses attribuées, projets universitaires, travaux de codification et capacité des États africains à inscrire leurs propres priorités juridiques dans l’agenda 2028.
Les documents qui fondent l’enquête
Sources institutionnelles — Assemblée générale des Nations unies, résolution A/RES/80/295 « Year of International Law, 2028 », adoptée le 24 juillet 2026 ; Nations unies, compte rendu de la 106e séance plénière de la 80e session, 24 juillet 2026 ; ministère des Affaires étrangères du Turkménistan, communication du 25 juillet 2026 sur l’adoption de la résolution et ses 78 coparrains ; ministère des Affaires étrangères du Turkménistan, conférence du 2 août 2026 sur la mise en œuvre de l’Année ; Déclaration d’Achgabat du 12 décembre 2025 ; Union africaine, mandat et travaux de la Commission de l’Union africaine sur le droit international ; Union africaine, 26e session ordinaire de l’AUCIL, mai 2026.
Ces documents convergent sur le fait central : la résolution est adoptée, l’année 2028 est officiellement proclamée, l’éducation et le renforcement des capacités constituent des axes explicites, et Achgabat souhaite organiser un forum mondial. Ils ne permettent pas encore d’établir la programmation financière détaillée, la répartition géographique des activités ni les bénéfices opérationnels qui reviendront aux États africains.

