L’eau et l’énergie remontent au rang des priorités budgétaires
Le 19 août 2026, à La Kasbah, le gouvernement tunisien a arrêté les grandes orientations du projet de budget pour 2027. Parmi les priorités annoncées figurent le renforcement de la souveraineté alimentaire et hydrique, la relance de l’investissement public et privé et l’accélération de la transition énergétique et numérique. Deux semaines plus tôt, le 4 août, un conseil ministériel restreint consacré au projet de loi de finances 2027 avait déjà placé la sécurité alimentaire, énergétique, hydrique et pharmaceutique parmi les objectifs de résilience de l’État.
Fait établi — La doctrine budgétaire annoncée pour 2027 ne traite donc plus l’eau et l’énergie comme de simples postes techniques. Le gouvernement les rattache explicitement à la capacité du pays à absorber les chocs internationaux, à soutenir la production et à préserver les services essentiels. Dans la version arabe du conseil consacré au PLF, l’exécutif présente même le renforcement des sécurités alimentaire, hydrique et énergétique comme un choix stratégique relevant de la sécurité nationale et de la souveraineté.
Analyse — Cette formulation ne signifie pas que la Tunisie dispose déjà d’une autonomie hydrique ou énergétique. Elle signifie que l’exécutif entend faire de la réduction des vulnérabilités dans ces deux secteurs un critère de hiérarchisation des dépenses et des projets. Le véritable test sera donc budgétaire : savoir quelles lignes de crédits, quels investissements et quels mécanismes de financement traduiront cette orientation en 2027.
Le budget 2027 devient la première traduction annuelle du Plan 2026-2030
Le projet ne surgit pas isolément. Le 15 juin 2026, le Conseil des ministres avait examiné le Plan de développement 2026-2030, construit autour de la justice sociale, du développement territorial, du renforcement du tissu productif et de la résilience. Le document place parmi ses orientations la sécurité alimentaire, hydrique et énergétique, la durabilité des ressources en eau, le renforcement de l’indépendance énergétique et la modernisation des infrastructures publiques.
Fait documenté — Le gouvernement indique que 2027 constitue une étape d’exécution de ce plan. Le budget doit également tenir compte des conséquences des conflits internationaux, de la volatilité des prix des hydrocarbures et des matières premières, des tensions sur les chaînes d’approvisionnement et des défis climatiques. Le 19 août, la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, a demandé que les projets soient hiérarchisés selon leur maturité, leur faisabilité financière et leur impact socio-économique direct.
L’eau : des décisions concrètes existent déjà avant le vote du budget
Le secteur hydrique dispose d’un socle de décisions antérieures au PLF. Le 9 juin 2026, un conseil ministériel restreint a demandé la poursuite des infrastructures d’eau potable et d’irrigation prévues pour 2026-2030. Il a approuvé le transfert progressif de la gestion de systèmes hydrauliques ruraux vers la SONEDE, l’intégration de réservoirs de récupération des eaux pluviales dans les nouvelles constructions, le développement des ressources non conventionnelles et l’augmentation de leur utilisation dans l’agriculture.
Fait établi — L’exécutif a également demandé l’achèvement des transferts entre les barrages du Nord et les grands systèmes d’alimentation, la mobilisation des eaux souterraines et de surface, la modernisation des réseaux, le déploiement de compteurs intelligents et de systèmes de détection des fuites. Un point relie directement les deux souverainetés du titre : le gouvernement recommande le recours aux énergies renouvelables dans la production et le transport d’eau potable ainsi que dans l’exploitation des stations d’épuration.
La contrainte est structurelle. En mai 2026, la Banque africaine de développement a rappelé que 59 % des années observées sur sept décennies en Tunisie avaient été sèches et que les barrages n’avaient été remplis qu’à 31 % de leur capacité en 2023 et 37 % en 2024. La Banque mondiale a, de son côté, approuvé en mars une première phase de 332,5 millions de dollars pour la sécurité hydrique : amélioration de l’irrigation, modernisation de la SONEDE, extension de la station de dessalement de Zarat de 50 000 à 100 000 m³ par jour, déploiement de 100 000 compteurs intelligents et réhabilitation de réseaux.
L’énergie : l’indépendance reste faible malgré la montée des renouvelables
La situation énergétique présente une autre forme de dépendance. Le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie affiche un taux d’indépendance énergétique de 34 % à fin juin 2026, contre 38 % un an plus tôt. À la même date, la puissance totale installée en énergies renouvelables atteint 1 149 MW. Ces deux indicateurs montrent simultanément une progression des capacités renouvelables et une vulnérabilité persistante de l’approvisionnement national.
Fait documenté — Le programme d’investissement s’élargit. En 2026, le ministère a lancé un sixième round de projets photovoltaïques sous régime d’autorisation. Il a également ouvert un appel d’offres pour une centrale solaire de 300 MW à Bazma, dans le gouvernorat de Kébili, assortie d’un système de stockage par batteries de 150 MW pour 540 MWh. La remise des offres est prévue en octobre 2026 : à la date de rédaction, ce projet n’est donc ni attribué ni construit.
Analyse d’investigation — Le mot « souveraineté » doit ici être manié avec précision. Accroître la part du solaire, de l’éolien et du stockage peut réduire l’exposition aux importations d’hydrocarbures, mais ne garantit pas automatiquement une souveraineté industrielle. Les panneaux, batteries, onduleurs, équipements de réseau, logiciels de pilotage et financements peuvent eux-mêmes dépendre de chaînes de valeur étrangères. Le niveau réel d’autonomie dépendra donc aussi du contenu local, de la maintenance, de la formation, du stockage, de la capacité du réseau et de la maîtrise des données techniques.
Pour l’Afrique, le nœud stratégique est le couplage eau-énergie
La Tunisie offre un cas particulièrement instructif pour de nombreux pays africains soumis à une double pression : raréfaction de l’eau et dépendance aux combustibles importés. Dessaler, pomper, transférer, traiter et distribuer l’eau consomme de l’énergie ; produire de l’énergie, selon les technologies, nécessite elle-même de l’eau et des infrastructures résilientes. Traiter les deux politiques séparément peut donc déplacer la vulnérabilité d’un secteur vers l’autre.
Perspective afrocentrée — L’intérêt continental du choix tunisien tient à cette convergence. L’usage d’électricité renouvelable pour les installations hydrauliques, le stockage électrique, la réduction des fuites, la récupération des eaux pluviales et la réutilisation des eaux traitées peuvent constituer des briques d’une souveraineté matérielle plus large. Les pays du Maghreb, du Sahel et de la Corne de l’Afrique ne disposent ni des mêmes ressources ni des mêmes institutions, mais ils partagent une question : comment sécuriser des services essentiels sans accroître une dépendance extérieure nouvelle.
Hypothèse solide — Si la Tunisie parvient à articuler investissement public, financement international, opérateurs nationaux et montée en compétence locale, son expérience pourrait fournir des enseignements utiles à d’autres économies africaines méditerranéennes ou arides. Cette transférabilité n’est toutefois pas acquise : elle dépendra des résultats mesurables obtenus sur les coûts, les pertes d’eau, la continuité du service et la réduction des importations énergétiques.
Les montants réellement réservés à l’eau et à l’énergie restent inconnus
Zone d’incertitude — Les communiqués des 4 et 19 août exposent des orientations, mais ne publient pas encore la ventilation complète du budget 2027 par ministère, programme ou projet. Il n’est donc pas possible d’établir, à ce stade, le montant supplémentaire qui sera consacré à l’eau, aux renouvelables, au stockage, à la rénovation des réseaux ou à l’efficacité énergétique.
La documentation consultée ne permet pas non plus de connaître la part des financements qui proviendra du budget national, de prêts extérieurs, de dons, de partenariats public-privé ou de mécanismes concessionnels. Les coûts futurs d’exploitation et de maintenance, les effets sur les tarifs de l’eau et de l’électricité, la trajectoire des subventions énergétiques et les engagements budgétaires éventuels de l’État envers les entreprises publiques ne sont pas détaillés dans les orientations publiées.
Transparence documentaire — Le niveau de preuve permet donc d’établir la priorité politique accordée aux sécurités hydrique et énergétique, mais pas encore d’évaluer l’effort financier additionnel ni son efficacité future. Toute comparaison quantitative avec 2026 devra attendre la publication du projet détaillé de loi de finances, des budgets de programmes et, idéalement, des indicateurs de performance.
2027 sera le test du passage de la doctrine aux actifs
Projection — Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Dans un scénario favorable, le budget 2027 finance prioritairement les projets mûrs, accélère la réduction des pertes sur les réseaux, sécurise l’entretien des infrastructures, soutient les renouvelables et le stockage, tout en améliorant la capacité des entreprises publiques à exécuter les investissements. La souveraineté annoncée commencerait alors à se traduire par une baisse mesurable des vulnérabilités.
Dans un scénario défavorable, la pression sur les finances publiques ou une aggravation des chocs extérieurs pourrait réduire la marge d’investissement, reporter les chantiers ou accroître les coûts d’importation. Les objectifs de souveraineté resteraient alors principalement programmatiques. Rien, dans les documents disponibles en septembre 2026, ne permet de déterminer lequel de ces scénarios prévaudra.
Le critère décisif sera donc moins la répétition du mot souveraineté que la publication d’indicateurs simples : crédits effectivement engagés, taux d’exécution, volumes d’eau sécurisés, pertes de réseau réduites, capacité renouvelable raccordée, stockage opérationnel, baisse de la dépendance énergétique et qualité de service pour les ménages et les entreprises.
Un corpus institutionnel convergent, mais encore programmatique
Les faits centraux reposent sur la Présidence du Gouvernement tunisien : conseil ministériel restreint du 4 août 2026 sur les grandes orientations du PLF 2027 ; conseil du 19 août sur le projet de budget 2027 ; conseil du 15 juin sur le Plan de développement 2026-2030 ; conseil du 9 juin consacré au secteur de l’eau. Ces documents convergent sur la priorité accordée à la sécurité hydrique et énergétique et sur le lien avec la résilience nationale.
Le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie documente le taux d’indépendance énergétique de 34 % et 1 149 MW de puissance renouvelable installée à fin juin 2026, ainsi que l’appel d’offres de Bazma-Kébili. La Banque africaine de développement documente la dimension structurelle de la sécheresse. La Banque mondiale documente les financements approuvés pour la sécurité hydrique, l’irrigation, la modernisation de la SONEDE et l’extension du dessalement de Zarat.
Limite documentaire — Aucun de ces corpus ne permet encore de reconstituer une enveloppe 2027 consolidée spécifiquement consacrée aux souverainetés hydrique et énergétique. L’article retient donc comme fait établi la priorité stratégique donnée à ces secteurs, et comme question ouverte sa traduction budgétaire détaillée, son rythme d’exécution et son impact mesurable.

