Quarante-deux milliards approuvés, mais l’exécution reste à démontrer
Le 2 juillet 2026 à Rabat, la 11ᵉ Commission nationale des investissements (CNI), présidée par le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, a approuvé 29 projets de conventions d’investissement représentant près de 42 milliards de dirhams. Le gouvernement associe ces projets à près de 9 800 emplois, dont 2 400 directs et 7 400 indirects. L’annonce est significative par son volume, sa dispersion territoriale et la diversité des secteurs concernés, mais elle décrit d’abord une décision administrative d’approbation : elle ne prouve pas encore que les 42 milliards ont été décaissés, que les chantiers ont commencé ou que les emplois annoncés ont été créés.
Fait établi — Le communiqué du ministère de l’Investissement précise que les 29 projets relèvent du dispositif principal de la Charte de l’investissement et s’accompagnent de neuf avenants à des conventions existantes. Ils concernent 16 provinces et préfectures réparties dans six régions du Royaume. Parmi les territoires cités figurent Al Haouz, El Jadida, Moulay Yacoub, Nador, Rehamna et Taroudant.
Analyse — Le dossier doit donc être lu comme un test de transformation de l’investissement conventionné en capacité productive réelle. Le chiffre de 42 milliards de dirhams mesure un portefeuille approuvé ; sa portée économique dépendra du rythme d’exécution, de l’origine des financements, de l’intégration locale des chaînes de valeur et de la permanence des emplois créés.
La Charte de l’investissement entre dans une phase de masse
La décision du 2 juillet s’inscrit dans la loi-cadre n° 03-22 formant Charte de l’investissement, opérationnelle depuis mars 2023. Le ministère la présente comme un levier pour accroître la part du capital privé, réduire les disparités territoriales, orienter les capitaux vers les secteurs prioritaires et renforcer l’attractivité du Maroc.
Fait documenté — Le ministère fixe comme ambition de porter l’investissement privé à 50 % de l’investissement total à l’horizon 2026, puis à 65 % à l’horizon 2035. Il rappelle aussi l’objectif de 550 milliards de dirhams d’investissements privés et de 500 000 emplois sur la période 2022-2026. Au moment de la 11ᵉ CNI, le gouvernement affirme que 391 conventions d’investissement représentant 520 milliards de dirhams ont été signées depuis l’opérationnalisation de la Charte.
Analyse — L’enjeu dépasse donc la seule réunion de juillet. Le Maroc cherche à déplacer progressivement le centre de gravité d’un modèle longtemps porté par l’investissement public vers un modèle où le secteur privé prend une part plus importante du financement productif. La réussite de cette transition ne se mesure pas au nombre de conventions signées, mais à leur taux de réalisation, à la productivité générée et à la diffusion des bénéfices hors des pôles déjà les plus attractifs.
Ce que la Commission a réellement validé le 2 juillet
Les 29 projets du dispositif principal couvrent 13 secteurs d’activité. Le communiqué cite notamment le tourisme et les loisirs, la chimie et la parachimie, l’industrie agroalimentaire, les infrastructures portuaires, l’aéronautique, la logistique, le commerce et la distribution, les télécommunications, la transformation et la valorisation des déchets ainsi que les énergies renouvelables. Selon les autorités, l’agroalimentaire est le premier pourvoyeur d’emplois parmi ces projets, devant la chimie-parachimie et l’aéronautique.
Fait établi — La même CNI a traité séparément des projets relevant du dispositif stratégique. Trois conventions totalisant 8,4 milliards de dirhams et plus de 2 700 emplois directs ont été approuvées, ainsi qu’un avenant. Ces projets concernent le véhicule électrique, l’aéronautique et le textile, dans les régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Fès-Meknès et Tanger-Tétouan-Al Hoceima. La Commission a en outre attribué le caractère stratégique à trois autres projets représentant près de 29 milliards de dirhams et plus de 1 100 emplois directs annoncés.
Zone de précision — Ces catégories ne doivent pas être additionnées mécaniquement pour produire un total unique. Le communiqué distingue les projets conventionnés du dispositif principal, les conventions du dispositif stratégique et les projets auxquels le caractère stratégique est accordé mais qui ne sont pas nécessairement encore conventionnés. Sans liste nominative et sans état détaillé des dossiers, toute agrégation risquerait de compter deux fois certains périmètres ou de confondre des stades administratifs différents.
Une approbation n’est ni un décaissement ni une usine en production
Analyse d’investigation — Le vocabulaire institutionnel est ici décisif. Une convention approuvée organise la relation entre l’État et l’investisseur et peut ouvrir l’accès à des mécanismes de soutien prévus par la Charte. Elle n’équivaut pas, en elle-même, à une dépense déjà engagée dans l’économie réelle. Le passage du dossier à l’investissement effectif suppose financement, foncier, autorisations, commandes, travaux, équipements, recrutement et mise en exploitation. C’est sur cette chaîne que se situent les risques de retard, de redimensionnement ou d’abandon.
La Banque mondiale relevait en avril 2026 que l’investissement privé marocain restait inférieur à son potentiel et que la création d’emplois demeurait insuffisante. Son diagnostic identifie notamment des contraintes administratives, réglementaires et de compétences. Ce constat apporte un contrepoint au volume approuvé par la CNI : l’attractivité réglementaire ne produit de valeur que si les entreprises exécutent effectivement leurs projets.
Hypothèse solide — La diversité sectorielle des 29 projets rend plausible un effet d’entraînement plus large qu’un programme concentré sur une seule filière, notamment si les investissements portuaires, logistiques, énergétiques et industriels se renforcent mutuellement. Mais le communiqué ne fournit pas les montants projet par projet ; il est donc impossible d’établir quelle part des 42 milliards finance réellement des capacités exportatrices, des infrastructures, des services ou des actifs à forte intensité capitalistique.
Le Maroc peut renforcer des chaînes de valeur africaines, sans automatisme
Pour l’Afrique, l’intérêt du dossier tient à la combinaison entre industrie, infrastructures, logistique et énergie. La Banque africaine de développement souligne le rôle du Maroc comme plateforme reliant l’Afrique du Nord, le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, et met en avant les chaînes de valeur et les corridors économiques dans sa stratégie d’intégration régionale.
Analyse — Si une part significative des projets approuvés accroît la capacité portuaire, logistique, agroalimentaire, énergétique ou industrielle, le Maroc pourrait renforcer son rôle dans les chaînes de valeur africaines et dans la mise en œuvre concrète de la Zone de libre-échange continentale africaine. Des entreprises marocaines déjà présentes en Afrique peuvent aussi diffuser certains débouchés, financements, normes techniques et réseaux commerciaux. Cet effet demeure cependant conditionnel : une usine implantée au Maroc n’engendre pas automatiquement des achats africains, des transferts de technologie ou une intégration régionale équilibrée.
Perspective afrocentrée — Le véritable indicateur stratégique sera donc la part de valeur ajoutée qui reste sur le continent : fournisseurs africains mobilisés, emplois qualifiés, transformation locale des matières premières, coopération industrielle Sud-Sud, infrastructures de connexion et capacité des entreprises africaines à entrer dans les chaînes d’approvisionnement. Sans ces dimensions, l’augmentation de l’investissement peut renforcer la compétitivité nationale sans nécessairement élargir la souveraineté productive africaine.
Les 29 dossiers restent largement anonymes dans la documentation publique
Zone d’incertitude — Le communiqué du 2 juillet ne publie pas la liste complète des 29 investisseurs, les montants individuels, l’origine des capitaux, le niveau des aides publiques, les échéanciers de réalisation, les conditions suspensives ni les taux d’avancement. Il ne permet pas non plus de vérifier la nature exacte des 7 400 emplois indirects annoncés, leur méthode de calcul, leur durée probable ou leur répartition territoriale.
La documentation ne détaille pas non plus, pour chaque dossier, le contenu local, la formation, le transfert de technologie, l’empreinte hydrique ou énergétique ni les éventuelles obligations d’exportation. Or deux investissements de même montant peuvent produire des effets très différents sur l’emploi, la balance commerciale et les territoires.
Fait documenté — Le ministère reconnaît lui-même la nécessité d’améliorer le suivi de la politique d’investissement et prévoit un Observatoire de l’investissement chargé de collecter des données plus fiables, de mesurer la répartition des investissements et de produire de l’intelligence économique. Cette orientation confirme que le suivi statistique de l’exécution constitue encore un chantier institutionnel à part entière.
Le prochain test sera le passage des conventions aux actifs productifs
Projection — Plusieurs trajectoires peuvent être envisagées. Dans un scénario favorable, la majorité des conventions atteint rapidement la clôture financière, les chantiers démarrent, les fournisseurs locaux sont intégrés et les emplois directs annoncés se matérialisent. Les projets industriels et logistiques pourraient alors soutenir les exportations, la substitution aux importations et la spécialisation de territoires aujourd’hui moins dotés en grands investissements.
Dans un scénario intermédiaire, l’exécution serait plus hétérogène : certains projets avanceraient tandis que d’autres seraient retardés par le financement, le foncier, les autorisations, le coût de l’énergie, les importations d’équipements ou la demande internationale. Le volume effectivement investi pourrait alors rester sensiblement inférieur au montant conventionné pendant plusieurs années, sans que l’approbation initiale soit pour autant annulée.
Dans un scénario défavorable, une part importante des projets pourrait être redimensionnée ou reportée. Rien dans la documentation consultée ne permet aujourd’hui de conclure à un tel scénario, mais rien ne permet non plus de l’exclure. La publication régulière de données d’exécution — investissement réellement engagé, emplois effectivement créés, état d’avancement et ventilation régionale — sera donc indispensable pour mesurer la portée réelle de la décision du 2 juillet.
Un corpus officiel solide, mais incomplet au niveau des projets
Les faits centraux reposent sur le communiqué du ministère marocain de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques consacré à la 11ᵉ Commission nationale des investissements du 2 juillet 2026, ainsi que sur la présentation institutionnelle de la Charte de l’investissement et des compétences de la CNI.
Le contexte macroéconomique est documenté par le Groupe de la Banque mondiale, notamment son analyse du 28 avril 2026 sur la croissance, l’emploi et le secteur privé. La perspective africaine s’appuie sur la Banque africaine de développement, ses Perspectives économiques 2026 et ses travaux sur l’industrialisation et l’intégration régionale.
Transparence documentaire — Aucun document public consulté ne fournit, à la date de rédaction, les conventions individuelles des 29 projets ni un tableau d’exécution financier et physique dossier par dossier. Les conclusions de l’article restent donc limitées à ce que permettent les données institutionnelles disponibles et distinguent explicitement approbation, analyse et projection.

