L’Union africaine change de doctrine, mais pas encore d’échelle
Le 21 juillet 2026, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine, réuni au niveau ministériel pour sa 1354e réunion, a adopté le Plan stratégique continental d’action contre le terrorisme pour 2026-2030. Il actualise la réponse face à des groupes armés combinant engins explosifs, drones, propagande numérique, trafic de ressources et financement transfrontalier.
L’Ouganda assurait la présidence mensuelle du CPS. Haruna Kyeyune Kasolo, ministre des Affaires étrangères par intérim, a ouvert les travaux ; Bankole Adeoye, commissaire de l’Union africaine aux affaires politiques, à la paix et à la sécurité, a présenté l’exposé de la Commission. Le communiqué officiel en fixe le contenu.
L’attribution du sujet à l’Ouganda reflète cette présidence ; elle ne transforme pas le plan en politique nationale de Kampala. La décision est continentale et destinée aux États membres, aux communautés économiques régionales et aux institutions de l’Union.
L’enjeu n’est plus de constater l’extension du terrorisme. Il est de déterminer si l’Union africaine peut convertir une doctrine ambitieuse en dispositifs financés, interopérables, juridiquement contrôlés et réellement dirigés par les Africains. Le communiqué fournit une orientation. Il ne constitue pas encore la preuve d’une capacité opérationnelle commune.
Du Sahel au Mozambique, la menace a changé de forme
Le CPS dresse une géographie continentale de la menace : Sahel, bassin du lac Tchad, Corne de l’Afrique, Grands Lacs et certaines zones d’Afrique australe. Il cite l’est de la République démocratique du Congo et le nord du Mozambique. Aucune communauté régionale ne peut donc traiter le terrorisme comme un problème extérieur.
Le communiqué insiste sur les drones, communications chiffrées, plateformes numériques et outils de propagande. Il appelle à des capacités contre les engins explosifs, à des groupes de travail conjoints sur les technologies avancées et à des lignes directrices sur l’intelligence artificielle appliquée à la prévention et à l’alerte.
Le texte réaffirme qu’une réponse exclusivement militaire est insuffisante. Il relie le recrutement à l’exclusion, au manque d’éducation et d’opportunités, et demande d’associer femmes, jeunes, responsables religieux, organisations civiles et secteur privé.
Le plan s’inscrit dans une histoire normative : Convention de 1999, Plan d’action d’Alger de 2002, protocole de 2004 et Déclaration de Malabo de 2022. Cette dernière constitue la base politique rappelée par le CPS.
Un plan 2026-2030 aux ambitions exceptionnellement larges
Le communiqué demande la diffusion du plan, son appropriation nationale, des déclinaisons régionales et des mécanismes d’évaluation. Il appelle à intégrer des indicateurs de radicalisation au Système continental d’alerte rapide.
Sur le plan opérationnel, le CPS réclame renseignement partagé, gestion coordonnée des frontières, entraide judiciaire, coopération policière et extradition. Il demande des forces professionnelles et non sectaires, ainsi que des capacités africaines de formation et d’analyse.
Sur le plan financier, il vise rançons, trafics, exploitation illicite des ressources et flux financiers illégaux. Il charge le Centre de l’Union africaine pour la lutte contre le terrorisme (AUCTC) et le Comité des services de renseignement et de sécurité d’Afrique (CISSA) de finaliser leur recherche sur les circuits du financement terroriste.
Sur le plan juridique, le Conseil demande un mandat d’arrêt africain et une base de données sur les groupes terroristes et leurs soutiens. Il presse les États de ratifier les instruments de l’Union. La base officielle des traités présente leur statut.
Le communiqué encadre l’action par le droit humanitaire, les droits humains et le droit des réfugiés. Il sollicite institutions financières, entreprises technologiques et médias. Le texte propose ainsi une architecture de sécurité, de justice, de technologie et de prévention.
La souveraineté sécuritaire se jouera dans les budgets et les données
Le communiqué reconnaît que le terrorisme fonctionne comme un système économique et technologique. En visant corridors, trafics, ressources, paiements et récits numériques, l’Union déplace la doctrine de la seule destruction des combattants vers l’assèchement de leur écosystème.
Sa faiblesse tient au financement, renvoyé à des procédures ultérieures. Le CPS a adopté la stratégie avant la publication d’une enveloppe consolidée, avec le risque que les priorités réelles soient orientées par les financements, calendriers et équipements des partenaires.
La souveraineté exige une contribution africaine crédible aux systèmes d’alerte, aux enquêtes financières et à la cybersécurité, ainsi qu’une maîtrise des données sensibles. Des serveurs ou logiciels contrôlés ailleurs donneraient des capacités immédiates au prix d’une dépendance informationnelle.
Une autre tension concerne les libertés. Régulation des organisations civiles, contrôle des plateformes et traitement médiatique responsable peuvent protéger, mais aussi servir à surveiller l’opposition ou restreindre la presse sans définitions précises et contrôle judiciaire.
Le rappel du droit constitue une garantie nécessaire, non suffisante. La réussite devra aussi se mesurer à la baisse des atteintes aux civils, à la qualité des procédures et à la possibilité de contester une inscription erronée.
Ce que l’Afrique peut gagner — ou perdre — dans cette nouvelle architecture
Premier gain possible : l’interopérabilité. Des mécanismes communs de renseignement, de police, de justice et de contrôle financier peuvent réduire les angles morts frontaliers si les États partagent des données fiables.
Deuxième gain : protéger les richesses. L’extraction illégale finance la violence, prive l’État de recettes et affaiblit les entreprises formelles. Une stratégie efficace protégerait populations, budgets et chaînes de valeur africaines.
Troisième gain : négocier avec les partenaires à partir de priorités communes. Le communiqué demande l’application de la résolution 2719, qui ouvre sous conditions un financement onusien de certaines opérations africaines. Financement multilatéral ne doit pas signifier abandon de la direction stratégique.
Les diasporas peuvent subir un contrôle accru des transferts et de la finance numérique. La lutte antiterroriste doit préserver les envois légitimes et éviter le soupçon communautaire, tout en mobilisant leurs compétences en cybersécurité, finance et droit.
Le risque majeur serait une sécurité continentale sans contrôle démocratique. Parlements, juges et autorités de protection des données doivent pouvoir examiner budgets, marchés technologiques et effets sur les droits.
Le texte adopté laisse encore des pièces essentielles hors champ
Le plan stratégique 2026-2030 est formellement adopté, mais son document intégral, ses indicateurs détaillés, ses valeurs de référence, son calendrier annuel et son budget consolidé ne ressortent pas des publications institutionnelles examinées. Le communiqué annonce sa diffusion : l’accès public complet reste une étape importante.
Aucun montant n’est affecté dans le communiqué aux contre-drones, aux capacités contre les engins explosifs, à la base de données, au mandat d’arrêt africain, au programme de cybersécurité ou aux lignes directrices sur l’intelligence artificielle. Il serait prématuré de présenter ces outils comme opérationnels.
Le statut du mandat d’arrêt africain, les règles d’inscription dans la base de données et les garanties de recours ne sont pas publiés. Sans définitions communes et preuves admissibles, les divergences nationales pourraient bloquer l’extradition ou favoriser des abus.
La coopération avec les entreprises technologiques et les institutions financières sera déterminante. Le communiqué ne précise cependant ni obligations contraignantes, ni régime de responsabilité, ni localisation des données.
Le rejet de l’ingérence extérieure et du soutien aux groupes terroristes exprime une position politique. Le communiqué ne nomme aucun État, aucune entreprise ni aucun réseau et ne publie pas d’éléments permettant une attribution précise.
De la déclaration à l’exécution, cinq preuves seront attendues
Cinq preuves seront attendues : programmation budgétaire ; instruments juridiques et garanties de procédure ; systèmes africains sécurisés ; plans nationaux et diminution documentée des flux criminels ; contrôle indépendant et publication des résultats.
Si ces éléments apparaissent entre 2026 et 2030, la 1354e réunion pourra être considérée comme le moment où l’Union africaine a transformé une accumulation de normes en politique cohérente. Si les budgets, textes d’application et indicateurs restent absents, le plan risque de rejoindre les cadres ambitieux dont l’exécution dépend d’initiatives dispersées.
La décision offre néanmoins une base sérieuse. Elle nomme les mutations de la menace, reconnaît les liens entre violence, économie criminelle et technologie, et rappelle que la force ne suffit pas. Son succès dépendra d’une équation exigeante : davantage de coopération sans perte de souveraineté, davantage de technologie sans surveillance arbitraire, davantage de sécurité sans recul des droits.
Les textes institutionnels à suivre jusqu’en 2030
- CPS de l’Union africaine, communiqué de la 1354e réunion, 21 juillet 2026.
- Assemblée de l’Union africaine, Déclaration de Malabo, 28 mai 2022.
- Assemblée de l’Union africaine, décision 978 (XXXIX), février 2026.
- OUA, Convention sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, 1999.
- Union africaine, Protocole additionnel à la Convention, 2004.
- CPS, communiqués de 2023, 2024 et 2025 sur la stratégie continentale.
- AUCTC, rapports et publications de suivi.
- Conseil de sécurité, résolution 2719 (2023) sur le financement des opérations africaines.

