Si la Palestine lutte contre la colonisation de peuplement en cours, la Syrie et l’Irak sont engagés dans une lutte tout aussi existentielle : déconstruire les héritages de l’ingénierie sociale coloniale (les frontières de Sykes-Picot) et du nationalisme autoritaire (le Baasisme), pour rebâtir une souveraineté étatique cohérente. Les événements de juin 2026 montrent deux approches distinctes : l’inclusion juridique réparatrice en Syrie, et l’assimilation coercitive des milices en Irak.
La Syrie : La Fin de l’Apatridie Kurde et la Justice Transitionnelle
En Syrie, le Décret Présidentiel n° 13 de 2026, promu par le président Ahmad al-Sharaa, constitue l’acte de justice transitionnelle le plus significatif de l’histoire contemporaine du pays. Ce décret adresse directement l’une des injustices structurelles les plus profondes du Levant : l’apatridie des populations kurdes, issue du recensement discriminatoire d’Al-Hasakeh de 1962. À l’instar des politiques coloniales de classification ethnique qui ont dévasté des régions entières de l’Afrique des Grands Lacs, l’État baasiste avait déchu de leur nationalité des dizaines de milliers de Kurdes syriens, les reléguant au statut de « Maktum Al-Qayed » (non-enregistrés) ou « Ajanib » (étrangers).
Pendant plus de six décennies, cette population a survécu dans un vide juridique absolu, interdite d’accès à la propriété foncière, à l’éducation supérieure, à l’emploi formel et aux soins de santé de l’État. Le nouveau décret permet désormais à ces populations d’obtenir la nationalité syrienne, une mesure saluée par le HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) dans son communiqué du 4 juin 2026.
Les modalités d’implémentation de cette loi témoignent d’une volonté d’intégration étatique massive :
- L’ouverture de centres dédiés de naturalisation à Damas, Alep, Al-Hasakeh, Ar-Raqqa et Deir-ez-Zor.
- Au 22 mai 2026, l’administration a rapporté le traitement de 2 892 dossiers familiaux, couvrant la naturalisation directe de 10 516 individus.
- La production de guides d’information bilingues (arabe et kurde) avec le soutien des partenaires légaux du HCR, marquant une reconnaissance linguistique impensable sous l’ancien régime.
Cependant, cette révolution inclusive est freinée par l’obsolescence d’autres pans du système juridique, notamment la Loi sur la Nationalité de 1969 (Décret Législatif n° 276). Actuellement, la législation empêche toujours les femmes syriennes de transmettre leur nationalité à leurs enfants sur un pied d’égalité avec les hommes, créant de nouvelles générations d’apatrides pour les enfants nés de mères syriennes et de pères étrangers, un sujet ardemment débattu lors de la conférence de la Commission nationale syrienne pour la justice transitionnelle en mars 2026. Le défi syrien est paradigmatique de la condition post-coloniale : comment forger une citoyenneté universelle sur les ruines d’un État ethno-nationaliste fracturé.
L’Irak : « L’Illusion d’Intégration » et le Monopole de la Violence Légitime
De l’autre côté de la frontière, l’Irak fait face au morcellement de sa souveraineté physique. Le 4 juin 2026, la ville de Samarra a accueilli une cérémonie militaire hautement symbolique marquant la séparation formelle de la milice Saraya al-Salam du mouvement sadriste, et son « intégration » officielle au sein des forces de sécurité régulières de l’État irakien. Cet événement, documenté visuellement par des photographies de l’AFP montrant les troupes en uniformes s’alignant sous le regard des autorités d’État, est l’aboutissement d’une initiative politique majeure du nouveau Premier ministre irakien, Ali al-Zaidi.
L’objectif de cette politique est fondamentalement géopolitique. Face aux risques que l’Irak ne devienne le champ de bataille par procuration d’un conflit ouvert entre les États-Unis, Israël et l’Iran, le gouvernement de Bagdad tente désespérément de récupérer le monopole de la violence légitime. Les menaces explicites de sanctions économiques par les envoyés américains (tels que Tom Barrack sous l’administration Trump) qui pourraient couper l’accès de l’Irak aux flux de dollars vitaux pour son économie ont contraint les élites irakiennes à agir. Le clerc chiite Muqtada al-Sadr, ainsi que Qais al-Khazali (chef d’Asaib Ahl al-Haq), ont compris que la stabilité de l’État était devenue plus rentable que la guérilla asymétrique, entraînant cette volonté d’incorporation formelle.
Cependant, l’analyse approfondie des mécanismes juridiques de cette intégration révèle ce que les chercheurs qualifient d’« illusion d’intégration ». Comme on a pu l’observer dans de nombreuses tentatives de DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration) en Afrique centrale ou dans le Sahel, le simple fait de verser les salaires des miliciens sur le budget de l’État ne transfère pas leur loyauté hiérarchique. Le véritable test de souveraineté reste le contrôle des armes lourdes, des drones et de l’artillerie. Or, des factions radicales irréductibles de « l’Axe de la Résistance », telles que Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah al-Nujaba, ont publiquement rejeté toute subordination légale au commandement central de Bagdad. Tant que l’architecture juridique de la défense nationale ne s’accompagnera pas d’un démantèlement physique des arsenaux paramilitaires, la souveraineté irakienne restera une fiction institutionnelle.
Sur le front de la souveraineté financière et économique, l’État irakien montre néanmoins des signes de consolidation. La publication de la Décision n° 26038/2026 dans la Gazette Officielle n° 4863 (entrée en vigueur le 6 mai 2026) par le ministère de l’Industrie et des Minéraux augmente de manière drastique les frais officiels liés à la propriété intellectuelle et aux marques déposées, de l’ordre de 40 % à 150 %. Cette mesure administrative, loin d’être anecdotique, illustre la volonté de l’État irakien de capter de nouvelles rentes fiscales auprès des multinationales et de renforcer son appareil douanier face à la circulation des contrefaçons, un pas indispensable vers la normalisation d’une économie ravagée par vingt années de conflits.

