Les dynamiques de la région dépassent le monde arabe. Les pays bordant l’Asie occidentale (Turquie, Oman, Chypre, Iran) adoptent des architectures juridiques visant à consolider leurs avantages géostratégiques à l’aube d’un nouvel ordre multipolaire.

La Turquie : L’État-Aménageur et la Diplomatie d’Exemption

L’analyse des parutions du Journal Officiel de la République de Turquie (Resmi Gazete) entre le 6 et le 15 juin 2026 met en lumière la nature fondamentalement interventionniste de l’État turc dans la gestion de son territoire national. Face à des urgences infrastructurelles, la présidence fait un usage massif des pouvoirs d’expropriation urgente par décret.

Le 6 juin 2026, la décision présidentielle 11407 a autorisé la direction générale de TEIAŞ (la compagnie nationale d’électricité) à exproprier en urgence les terres situées sur le tracé de la ligne à haute tension 380 kV Sinop-Kastamonu, afin de sécuriser l’indépendance énergétique de la région pontique. Simultanément, les décisions 11401 et 11402 ont octroyé des prérogatives similaires à la puissante administration du logement social (TOKİ) pour exproprier des terres dans les provinces de Şırnak et Sivas dans le but de forcer la réalisation de projets immobiliers stratégiques.

L’ingénierie spatiale de l’État turc est si omniprésente qu’elle redessine les frontières internes : le décret présidentiel 11426, publié le 12 juin 2026, a formellement modifié la frontière administrative séparant les provinces de Muş et de Bitlis, fixant de nouvelles coordonnées géodésiques le long de la rivière Karasu pour mettre fin à des litiges de compétence historique entre communes rurales.

Sur le plan diplomatique, la Turquie assume son rôle de puissance pivot dans le Sud global. Le Resmi Gazete a acté l’approbation d’un accord crucial prévoyant l’exemption mutuelle de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques et spéciaux entre la Turquie et le Royaume d’Arabie saoudite, signé initialement à Ankara en mai 2026. Cette fluidification des mouvements diplomatiques est le prélude à une intégration économique accrue. Pour l’Afrique, l’expansion géopolitique turque (déjà très présente sur le continent par ses investissements et la diplomatie des drones) s’appuie directement sur la consolidation de ces alliances financières au Moyen-Orient.

Oman : Logistique Sud-Sud et Verrouillage Numérique

Le Sultanat d’Oman déploie une double stratégie : une ouverture logistique vers le monde extérieur compensée par un resserrement répressif de l’espace numérique intérieur.

Le 7 juin 2026, la gazette officielle a publié le Décret Royal 61/2026 portant promulgation de la nouvelle Loi sur la Cybercriminalité, qui abroge la version devenue obsolète de 2011. Ce nouveau corpus législatif renforce l’arsenal répressif de l’État contre la criminalité numérique, l’usurpation de données, mais permet surtout de verrouiller l’espace d’expression sur les réseaux sociaux. Face au risque de contagion des soulèvements sociaux voisins, l’État s’assure ainsi du contrôle total des flux d’information sur son territoire. En parallèle, pour maintenir un vernis de conformité internationale, le Décret Royal 47/2026 réorganise administrativement la Commission Omanaise des Droits de l’Homme.

Mais l’information la plus pertinente pour les dynamiques afro-arabes se trouve dans la promulgation du Décret Royal 42/2026 par le Sultan Haitham bin Tarik. Ce décret ratifie un Accord de Services Aériens bilatéral entre le gouvernement du Sultanat d’Oman et le gouvernement de la République de Zambie (initialement signé à Punta Cana fin 2025). La ratification de cet accord est une pièce maîtresse de la stratégie Sud-Sud : en connectant directement Mascate aux hubs d’Afrique australe, Oman cherche à contourner l’hégémonie logistique des grandes métropoles européennes et à capter les flux commerciaux, miniers et humains de l’Afrique émergente.

Dans l’ombre de ces tractations commerciales, la diplomatie omanaise, conjointement avec le Qatar, continue de jouer son rôle de médiateur dans la crise du détroit d’Ormuz, où les rumeurs d’un protocole d’accord imminent entre l’Iran et les États-Unis émergent timidement, malgré les manifestations de protestation de la frange dure conservatrice iranienne à Mashhad dénonçant « la mort au compromis ».

Chypre, Liban et Jordanie : Fiscalité Extractive, Hubs Financiers et Déclin de l’État

L’île de Chypre, sentinelle financière européenne en Méditerranée orientale, a parachevé en juin 2026 une réforme fiscale profonde (Cyprus Tax Reform 2026). Face aux contraintes du Pilier Deux de l’OCDE, Chypre a officiellement relevé son impôt sur les sociétés de 12,5 % à 15 %, tout en abolissant sa législation historique sur les droits de timbre (Stamp Duty Law de 1963).

Cependant, la ruse de l’architecture juridique chypriote réside dans sa résilience en tant que paradis fiscal attractif pour le capital du Sud. La Circulaire 2/2026 de l’administration fiscale, publiée fin mai 2026, instaure une méthode alternative radicale pour la Contribution Spéciale à la Défense (SDC). Les individus fortunés non-domiciliés peuvent désormais éteindre toute leur responsabilité fiscale sur les dividendes et intérêts mondiaux par le simple paiement d’un forfait libératoire de 250 000 euros tous les cinq ans. Du point de vue des économies africaines ou levantines, cette législation est prédatrice : elle est spécialement conçue pour attirer, blanchir et protéger les flux financiers illicites ou l’évasion fiscale des élites des pays en développement, contribuant structurellement au sous-développement du Sud global. Au nord de l’île, la République Turque de Chypre du Nord (TRNC) a émis le décret-loi 63/2026 pour limiter la surchauffe spéculative, imposant de nouveaux plafonds aux investisseurs immobiliers étrangers.

Au Liban, la loi reflète l’exact inverse : la faillite de l’État. La Loi de Finances 2026 (Loi n° 40), publiée en annexe du Journal Officiel de février 2026 mais dont de nombreux délais d’application ont été étendus à juin 2026 par le ministère des Finances, illustre une administration aux abois cherchant à pressurer les restes de son économie légale. En plafonnant arbitrairement l’amortissement fiscalement acceptable des véhicules utilitaires à 30 000 dollars, et en maintenant une taxe d’urgence de 3 % sur les marchandises importées jusqu’en 2030, l’État libanais fait supporter le fardeau de son effondrement macroéconomique directement sur les classes productives, les poussant de facto vers l’économie souterraine ou l’exil.

En Jordanie, la priorité de la refonte légale s’axe sur la modernisation de l’appareil de recouvrement et la bureaucratie. Des amendements publiés fin mai/début juin 2026 dans la gazette officielle Al-Jarida Al-Rasmiya concernant la Loi sur les Transactions Électroniques de 2015 étendent considérablement le cadre juridique de l’authentification numérique. Parallèlement, un nouveau système d’immatriculation des véhicules a pris effet, avec pour particularité d’imposer de nouvelles taxes sur les véhicules électriques utilitaires opérant dans l’économie de plateforme (covoiturage), tout en maintenant le statu quo sur les voitures électriques privées. L’État cherche ici à réguler et taxer la prolifération de l’économie participative informelle, seule voie de subsistance pour une jeunesse lourdement touchée par le chômage structurel.

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