Après une visite gouvernementale à Alger, un accord phytosanitaire, l’ouverture d’exportations agricoles et de nouveaux mécanismes économiques, Belgrade veut transformer une relation politique ancienne en coopération plus productive. Le saut d’échelle reste toutefois à démontrer, surtout dans la santé et l’investissement.
Une relation ancienne cherche désormais un rendement économique
La Serbie et l’Algérie ont replacé en 2026 leur relation bilatérale sur un terrain plus économique. Le 26 août, le ministre serbe des Affaires étrangères Marko Đurić, recevant le nouvel ambassadeur algérien Moncef Mansri, a explicitement cité trois priorités : l’agriculture, la santé et le commerce. Cette formulation prolonge une séquence ouverte au printemps par la visite officielle du Premier ministre serbe Đuro Macut à Alger, du 30 mars au 1er avril, première visite d’un chef de gouvernement serbe dans le pays depuis plusieurs décennies.
Les documents officiels montrent que le rapprochement ne part pas de zéro. Les deux États disposent d’une relation politique ancienne, nourrie par leur histoire au sein du Mouvement des non-alignés et par une coopération institutionnelle remontant à la période yougoslave. Mais la densité politique n’a pas encore d’équivalent économique. Belgrade reconnaît elle-même que les échanges restent en deçà du potentiel identifié, tandis qu’Alger cherche à élargir ses partenariats productifs et technologiques.
Le fait établi est donc une volonté de densification, non l’existence d’un partenariat économique déjà transformé. En 2026, les deux gouvernements ont multiplié les annonces, accords sectoriels et mécanismes de suivi ; l’enjeu consiste désormais à mesurer lesquels deviendront investissements, coentreprises, flux commerciaux durables ou transferts de technologie.
La visite d’Alger a fixé une feuille de route beaucoup plus large
Le 31 mars, Đuro Macut a rencontré le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb puis le président Abdelmadjid Tebboune. Les communiqués serbes et algériens convergent sur plusieurs secteurs : agriculture, transport, santé, énergie, éducation, tourisme, commerce et investissement. La partie algérienne a également mis en avant son positionnement africain, tandis que Belgrade voit dans l’Algérie un point d’ancrage possible pour sa diversification vers l’Afrique du Nord et au-delà.
La visite s’est accompagnée de cinq accords ou mémorandums couvrant la culture pour 2026-2029, le tourisme, les postes et télécommunications, la prévention de la double imposition ainsi que la protection des végétaux et la quarantaine phytosanitaire. Ces textes n’ont pas tous la même portée économique, mais ils élargissent la base juridique d’une relation que les deux capitales souhaitent rendre plus opérationnelle.
En parallèle, les discussions commerciales ont produit une feuille de route : création envisagée d’un conseil d’affaires, organisation d’un forum économique, promotion croisée des produits, développement de coentreprises et examen d’un accord commercial préférentiel comme étape possible vers un accord plus large. Ces éléments sont documentés comme objectifs de travail ; ils ne doivent pas être confondus avec des instruments déjà ratifiés ou des investissements déjà engagés.
L’agriculture est le secteur où les annonces ont déjà produit des actes
Le volet agricole est, à ce stade, le plus concret. Le 1er avril, les deux gouvernements ont signé un accord de coopération sur la protection des végétaux et la quarantaine phytosanitaire. Pour le commerce alimentaire, ce type d’accord réduit les incertitudes réglementaires et sanitaires qui peuvent bloquer l’accès au marché, sans garantir pour autant des volumes d’échanges futurs.
Un deuxième jalon est intervenu en mai : la Serbie a commencé l’exportation de moutons vivants vers l’Algérie. Les autorités serbes ont annoncé une première opération d’environ 4 200 animaux transportés sur dix vols. Ce flux montre qu’une partie de la relation agricole est déjà passée du dialogue politique à une transaction commerciale identifiable.
La portée doit néanmoins être correctement calibrée. Une opération d’exportation ne prouve ni la constitution d’une filière durable ni la sécurité d’un débouché à long terme. Les données publiques ne permettent pas encore d’établir la fréquence future des expéditions, les contrats annuels, les prix, les contreparties algériennes ou la part de valeur ajoutée créée localement. Le principal test sera donc la capacité à dépasser des ventes ponctuelles pour aller vers des partenariats agricoles, vétérinaires, agro-industriels et technologiques mieux équilibrés.
Santé et pharmacie : un potentiel identifié, pas encore un portefeuille signé
Le secteur de la santé occupe une place régulière dans les échanges de 2026. Lors de la visite de mars, les deux Premiers ministres l’ont cité parmi les domaines prioritaires. Le président Tebboune a, selon le gouvernement serbe, identifié la pharmacie comme un axe possible de coopération en raison des capacités algériennes de production de médicaments et de vaccins. Le ministère serbe des Affaires étrangères classe également la pharmacie et la santé parmi les secteurs offrant des possibilités de renforcement.
Cette orientation est stratégiquement différente d’une simple logique d’exportation. L’Algérie dispose d’une base pharmaceutique nationale et cherche à réduire ses dépendances extérieures ; une coopération utile pour la partie africaine supposerait donc des dispositifs de production locale, de recherche, de formation, d’homologation ou de transfert de savoir-faire plutôt qu’un simple accroissement des importations de produits finis.
À ce stade, toutefois, aucun accord sanitaire bilatéral majeur signé en 2026, aucun projet industriel pharmaceutique conjoint et aucun financement dédié n’ont été identifiés dans les sources institutionnelles consultées. Il est donc établi que la santé est une priorité de dialogue ; il n’est pas établi qu’elle soit déjà devenue un programme opérationnel comparable au volet phytosanitaire.
Le commerce reste très déséquilibré et doit changer de nature
Les données officielles serbes donnent une image nette du déséquilibre actuel. En 2025, les échanges de marchandises entre les deux pays ont atteint 234,6 millions d’euros : 222,7 millions d’euros d’exportations serbes vers l’Algérie contre 11,9 millions d’euros d’importations. La relation commerciale existe donc, mais elle est très largement excédentaire pour Belgrade.
Ce déséquilibre explique l’insistance des deux parties sur les investissements croisés, les coentreprises et la diversification sectorielle. Une hausse du commerce qui reproduirait seulement le schéma actuel renforcerait surtout les débouchés serbes. Pour l’Algérie, l’intérêt stratégique réside davantage dans la production locale, l’accès aux technologies, la montée en gamme industrielle et la diversification de ses partenaires.
L’analyse permet ainsi de distinguer deux scénarios. Dans le premier, l’Algérie devient essentiellement un marché supplémentaire pour les produits et entreprises serbes. Dans le second, la coopération débouche sur des unités productives, des transferts technologiques et des projets conjoints capables de servir le marché algérien ou d’autres marchés africains. Les annonces de 2026 sont compatibles avec ce second scénario, mais elles ne le démontrent pas encore.
Pour l’Afrique, la question centrale est celle de la valeur créée en Algérie
Une lecture afrocentrée déplace le centre de gravité de l’analyse. L’enjeu n’est pas de savoir seulement si la Serbie accroît sa présence en Afrique du Nord, mais si la coopération renforce les capacités productives algériennes et crée des chaînes de valeur dont les acteurs africains conservent une part significative du contrôle, de l’emploi, du savoir-faire et des revenus.
Cette question est particulièrement importante dans l’agriculture, la pharmacie et l’énergie. L’accord phytosanitaire peut faciliter le commerce, mais son bénéfice africain dépendra aussi de l’accès des producteurs algériens aux marchés et technologies. Dans la santé, le potentiel devient plus stratégique s’il renforce la fabrication locale de médicaments et de vaccins. Dans l’énergie, les échanges d’expérience sur les renouvelables n’auront une portée structurelle que s’ils débouchent sur des capacités industrielles, de maintenance et d’ingénierie en Algérie.
La coopération entre l’Europe du Sud-Est et l’Afrique du Nord peut offrir une diversification utile face à des partenariats plus asymétriques. Mais le caractère historiquement amical de la relation ne garantit pas automatiquement l’équilibre économique. Celui-ci devra être mesuré à travers les contrats, la propriété des projets, le contenu local, les emplois qualifiés et la circulation réelle des technologies.
Novembre et le comité intergouvernemental seront les premiers tests
Depuis la déclaration d’août, la séquence a encore avancé. Le 11 septembre, Đuro Macut et l’ambassadeur Moncef Mansri ont annoncé qu’un forum d’affaires serait organisé à Belgrade en novembre. Ils ont également évoqué la création d’un comité intergouvernemental chargé de la coopération économique, scientifique et technique. Ces deux instruments peuvent donner une architecture permanente aux priorités identifiées depuis mars.
Plusieurs incertitudes demeurent. Les sources publiques ne donnent pas encore la composition du futur comité, son calendrier de travail, les secteurs qui disposeront de groupes spécialisés, ni les projets qui seront proposés au forum. L’examen d’un accord commercial préférentiel reste également une piste et non un accord conclu. De même, la participation de l’Algérie à l’EXPO 2027 de Belgrade offre une vitrine politique et économique, mais son effet sur les investissements reste à démontrer.
Les prochains indicateurs seront donc concrets : signature d’accords commerciaux ou sanitaires, création effective du conseil d’affaires ou du comité intergouvernemental, nombre de coentreprises, investissements annoncés puis réalisés, diversification des importations algériennes en provenance de Serbie et progression des flux algériens vers le marché serbe. Sans ces données, la densification demeure une trajectoire politique crédible plutôt qu’un saut d’échelle économique déjà acquis.
Les sources établissent une trajectoire, pas encore un partenariat transformé
Le socle documentaire principal provient du ministère serbe des Affaires étrangères, du gouvernement serbe, du ministère serbe de l’Agriculture, de l’ambassade de Serbie à Alger et des services du Premier ministre algérien. Ces sources convergent sur la chronologie de 2026, les secteurs prioritaires, les accords signés au printemps et les mécanismes envisagés pour l’automne.
Elles permettent d’établir la volonté politique, le niveau des échanges de 2025, l’accord phytosanitaire, l’ouverture d’un flux commercial de bétail et la préparation d’un forum d’affaires. Elles ne permettent pas encore d’établir des volumes futurs, des contrats pharmaceutiques, des investissements croisés consolidés ou un accord préférentiel signé. La conclusion doit donc rester proportionnée : Belgrade et Alger ont construit en 2026 une architecture de rapprochement économique plus dense ; sa transformation en partenariat productif équilibré reste à vérifier.
• Ministère des Affaires étrangères de Serbie — entretien Marko Đurić–Moncef Mansri, 26 août 2026.
• Gouvernement de Serbie — entretien Đuro Macut–Sifi Ghrieb à Alger, 31 mars 2026.
• Gouvernement de Serbie — entretien Đuro Macut–Abdelmadjid Tebboune, 31 mars 2026.
• Services du Premier ministre algérien — entretien Sifi Ghrieb–Đuro Macut et session élargie, 31 mars 2026.
• Ministère serbe de l’Agriculture — accord sur la protection des végétaux et la quarantaine phytosanitaire, 1er avril 2026.
• Gouvernement de Serbie / ministère serbe de l’Agriculture — lancement des exportations de moutons vivants vers l’Algérie, 23 mai 2026.
• Gouvernement de Serbie — entretien Đuro Macut–Moncef Mansri, forum d’affaires et comité intergouvernemental, 11 septembre 2026.
• Ministère des Affaires étrangères de Serbie — fiche bilatérale Algérie, données commerciales 2025.

