Papouasie-Nouvelle-Guinée — Finance / Climat / Inclusion financière
À Port Moresby, neuf ans de doctrine débouchent sur une exigence de résultats
Le 2 septembre 2026, les membres de l’Alliance for Financial Inclusion — AFI ont formellement adopté le Port Moresby Compact on Inclusive Green Finance lors de leur assemblée générale organisée en Papouasie-Nouvelle-Guinée, après son approbation politique le 31 août pendant la Global Inclusive Green Finance Conference. Le texte affirme un changement de priorité : il ne s’agit plus seulement d’élaborer des principes de finance verte inclusive, mais de créer les conditions permettant de les transformer en produits financiers, investissements, données et résultats mesurables pour les ménages et les entreprises.
Le Compact est volontaire, non contraignant et piloté par les pays. Il ne crée ni réglementation financière supranationale, ni obligation juridique uniforme pour les banques centrales participantes. Son ambition consiste à organiser l’exécution autour de priorités communes tout en permettant à chaque juridiction d’adapter les instruments à son système financier et à son exposition climatique.
Cette précision détermine sa portée réelle. Port Moresby n’a pas créé un fonds climatique mondial et n’a pas imposé une taxonomie commune à l’ensemble des États membres de l’AFI. Le changement réside dans l’apparition d’un cadre international de suivi et de mise en œuvre destiné à relier politiques publiques, régulateurs, institutions financières, assistance technique et capitaux.
Le Compact prolonge le Sharm El Sheikh Accord, lancé en 2017 au sein de l’AFI. Cet accord avait engagé les membres à rechercher des politiques d’inclusion financière produisant également des effets environnementaux positifs, particulièrement pour les populations vulnérables au changement climatique. Le Port Moresby Compact part du constat que l’élaboration des politiques a progressé, mais que leur mise en œuvre reste inégale.
Six chantiers pour faire fonctionner la finance verte dans l’économie réelle
La Banque de Papouasie-Nouvelle-Guinée identifie six domaines d’action.
Le premier consiste à intégrer la finance verte inclusive dans les politiques, réglementations et mécanismes de supervision nationaux. Le deuxième doit permettre aux établissements financiers de distribuer ces financements à une échelle plus importante. Le troisième exige que les bénéfices atteignent effectivement les ménages et petites entreprises. Les trois autres concernent la proportionnalité des cadres internationaux, l’amélioration des données, taxonomies et méthodes de mesure d’impact, ainsi que la mobilisation des ressources nécessaires à l’exécution.
Le déplacement conceptuel est important. Une politique de finance verte peut exister sans qu’un agriculteur, une PME ou un ménage ne puisse emprunter pour financer une installation solaire, une activité agricole résiliente ou un équipement réduisant sa vulnérabilité climatique.
Le Port Moresby Compact cherche précisément à introduire une chaîne d’exécution :
définir ce qui est vert → encadrer les risques → former les institutions → créer les produits → mobiliser les capitaux → distribuer les financements → mesurer les résultats.
La Banque centrale papouasienne résume cette évolution par une distinction entre existence de la politique et effets pratiques. Au Forum mondial de septembre, la gouverneure Elizabeth Genia a insisté sur le fait que la véritable mesure du succès résiderait dans les produits effectivement proposés, les ressources mobilisées et l’amélioration de la résilience des ménages et des entreprises.
Le Compact prévoit pour cela une Implementation Platform destinée à mettre en relation les priorités nationales avec engagements volontaires, assistance technique, partenariats, financement et échanges d’expérience, tout en permettant de suivre les progrès dans le temps.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée avait commencé l’exécution avant l’adoption du Compact
Le choix de Port Moresby n’est pas seulement symbolique.
La Banque de Papouasie-Nouvelle-Guinée a déjà construit plusieurs composantes de l’architecture que le nouveau Compact souhaite généraliser : une Inclusive Green Finance Policy, un Green Finance Centre, une taxonomie nationale et des dispositifs destinés à transformer ces normes en prêts. Le Green Finance Centre, créé au sein de la Banque centrale en mars 2024, est chargé de coordonner l’exécution de cette politique.
En mai 2026, le deuxième Green Finance Summit de Port Moresby a marqué une étape supplémentaire avec le lancement de la version 2 de l’Inclusive Green Finance Taxonomy, des normes de classification et de reporting des prêts verts, de lignes directrices sur la gestion des risques environnementaux et sociaux et d’une Green Finance Academy destinée à renforcer les compétences du secteur.
La taxonomie répond à un problème fondamental : déterminer quelles activités peuvent réellement être qualifiées de vertes. Les normes de reporting cherchent ensuite à rendre les financements comparables et vérifiables, tandis que les lignes directrices environnementales doivent intégrer les risques climatiques et sociaux aux décisions de crédit.
Cette infrastructure réduit deux obstacles à l’investissement.
Le premier est l’incertitude : sans critères nationaux, une banque et un investisseur peuvent classer différemment le même projet.
Le second est le risque de greenwashing : un financement peut être commercialisé comme vert sans que sa contribution environnementale soit suffisamment démontrée.
Taxonomie, reporting et gestion des risques ne créent pas eux-mêmes les capitaux, mais ils peuvent rendre les transactions plus crédibles et donc plus susceptibles d’être financées.
Quinze millions d’euros mettent désormais à l’épreuve la chaîne construite à Port Moresby
L’étape la plus concrète s’est produite le 27 mai 2026.
L’Agence française de développement, la Banque de Papouasie-Nouvelle-Guinée et le Global Green Growth Institute ont signé une lettre d’intention visant à opérationnaliser 15 millions d’euros — environ 75 millions de kina — dans les Green Finance Facilities nationales. Ces ressources doivent alimenter une Green Refinancing Facility et une Green Guarantee Facility, avec pour objectif d’accélérer les prêts verts aux petites et moyennes entreprises par l’intermédiaire d’établissements financiers.
Le dispositif prévoit également la constitution d’un portefeuille de prêts conforme à la taxonomie nationale et la recherche de financements complémentaires. Une convention de financement concernant la Green Guarantee Facility avait déjà été signée entre la Banque centrale et l’AFD au moment du sommet.
La logique économique des deux instruments est différente mais complémentaire.
Un mécanisme de refinancement peut fournir aux établissements financiers des ressources qu’ils réorientent vers des prêts éligibles. Une garantie peut, elle, absorber une partie du risque et rendre certains projets plus finançables.
C’est précisément à ce niveau que la transition « de la doctrine vers l’exécution » devient testable : il ne suffit plus de produire une taxonomie ; des banques doivent utiliser cette taxonomie pour constituer des dossiers, distribuer des crédits et financer des investissements réels.
La Banque centrale avait indiqué en mai que plusieurs facilités étaient en phase finale de test avant leur déploiement.
En mars 2026, TISA Bank était par ailleurs devenue la sixième institution financière à rejoindre le programme national de finance verte inclusive, après notamment BSP, MiBank, Mama Bank, ANZ et Kina Bank. Elle doit expérimenter la taxonomie à travers des prêts verts et adapter progressivement son portefeuille et ses systèmes internes.
Ces éléments documentent un début d’intégration du dispositif au secteur financier domestique. Ils ne permettent toutefois pas encore de mesurer le volume final de crédits verts effectivement décaissés.
Dans un pays très rural, l’adjectif « inclusive » constitue le test décisif
La Papouasie-Nouvelle-Guinée présente une difficulté particulière : environ 80 % de sa population vit dans des communautés rurales, selon la Banque centrale. Montagnes, fleuves, îles et faibles densités compliquent l’accès physique aux services financiers.
La stratégie nationale d’inclusion financière 2023-2027 cherche donc à développer l’accès, les services numériques et la littératie financière, avec une attention spécifique portée aux femmes et aux populations rurales. La Banque de Papouasie-Nouvelle-Guinée indique que plus de 250 000 personnes, dont environ 120 000 femmes, ont reçu une formation financière dans le cadre des programmes du Centre for Excellence in Financial Inclusion.
Cette géographie donne au Port Moresby Compact une dimension qui distingue la finance verte inclusive de la finance durable classique.
Financer une grande infrastructure renouvelable améliore éventuellement la transition énergétique, mais ne produit pas automatiquement de l’inclusion financière.
Pour être qualifiée d’inclusive au sens défendu à Port Moresby, la transformation doit aussi atteindre les petites entreprises, agriculteurs, femmes entrepreneures et communautés qui disposent d’un accès plus limité au crédit, à l’assurance ou à l’épargne.
Le mécanisme peut donc être jugé à partir de questions concrètes : les banques ouvriront-elles des lignes accessibles aux PME ? Les coûts et garanties exigées permettront-ils aux petits acteurs de participer ? Les financements atteindront-ils les zones rurales ? Les produits faciliteront-ils réellement la résilience face aux chocs climatiques ?
Aucune réponse définitive n’est encore disponible.
L’Afrique se trouve déjà à l’intérieur de cette architecture
Le Port Moresby Compact ne constitue pas un dialogue exclusivement pacifique. L’AFI est un réseau mondial de banques centrales, ministères des Finances et autorités réglementaires des économies émergentes ; son initiative africaine, AfPI, rassemble notamment des institutions d’Angola, du Ghana, du Kenya, du Lesotho, de Namibie, du Nigeria, du Rwanda, des Seychelles, d’Afrique du Sud, de Tanzanie, d’Ouganda, de Zambie ainsi que la BCEAO et la BEAC.
Les échanges africains de 2026 convergent déjà avec la philosophie du Compact.
En juillet, les dirigeants de l’AfPI réunis à Luanda ont appelé à faire évoluer l’inclusion financière de la simple mesure de l’accès vers l’usage réel, la santé financière, la résilience et l’amélioration des conditions de vie. Ils ont explicitement demandé de passer de l’intention politique à des résultats mesurables.
En juin, la Banque centrale du Lesotho et l’AFI avaient organisé à Maseru un atelier destiné à préparer une stratégie nationale de finance verte inclusive. Les travaux ont porté sur la capacité de l’épargne, de l’assurance et du crédit à renforcer la résilience des populations vulnérables, avec une attention aux femmes, jeunes, communautés rurales et PME.
Quelques semaines plus tôt, une table ronde AFI–V20 avait réuni notamment des responsables d’Angola, d’Eswatini, de Namibie, du Lesotho, du Kenya, de Madagascar et du Rwanda autour des problèmes d’exécution : manque de financement, capacités institutionnelles limitées et insuffisance des données. Ces travaux ont directement alimenté la préparation du futur Compact.
Le lien africain est donc direct : plusieurs régulateurs du continent participent au même écosystème de politiques, de groupes de travail et de mise en œuvre.
L’intérêt potentiel porte notamment sur les taxonomies adaptées aux économies nationales, le financement des PME, les garanties, l’assurance climatique, la finance agricole et les méthodes permettant d’intégrer les risques environnementaux sans exclure davantage les emprunteurs à faibles revenus.
Port Moresby ne fournit cependant pas un modèle prêt à transposer. Les structures bancaires, monnaies, capacités réglementaires et risques climatiques varient considérablement d’un État africain à l’autre.
Un cadre volontaire ne résout ni le déficit de capitaux ni les contraintes bancaires
Plusieurs limites empêchent de considérer le Compact comme une rupture déjà accomplie.
Premièrement, son caractère volontaire signifie que l’adoption ne garantit pas une exécution homogène par les membres de l’AFI.
Deuxièmement, la plateforme d’exécution doit encore démontrer sa capacité à convertir les besoins nationaux en assistance technique et en financements supplémentaires.
Troisièmement, les 15 millions d’euros associés aux dispositifs papouasiens constituent une opération nationale importante, mais ils ne découlent pas du Compact lui-même : leur préparation est antérieure à son adoption. Le Compact peut faciliter la diffusion et le passage à l’échelle de ce type d’instruments ; il ne faut pas lui attribuer rétroactivement leur financement.
Quatrièmement, les données publiques disponibles ne permettent pas encore de mesurer précisément combien de ménages ou PME ont reçu de nouveaux financements grâce aux facilités nationales, ni le taux de défaut, l’effet de levier obtenu ou la quantité d’investissement climatique additionnel générée.
Enfin, l’introduction de taxonomies et de règles environnementales peut accroître les exigences documentaires pesant sur les banques et les emprunteurs. Si ces normes deviennent trop complexes par rapport aux capacités locales, elles pourraient ralentir plutôt qu’accélérer l’accès au financement. Le Compact reconnaît précisément la nécessité de cadres proportionnés et adaptés aux réalités nationales.
Après Port Moresby, le succès sera comptable, bancaire et social
Si l’Implementation Platform fonctionne comme prévu, le Port Moresby Compact pourrait produire trois changements mesurables.
Le premier serait institutionnel : davantage de banques centrales passeraient de déclarations générales sur la finance verte à des taxonomies, règles prudentielles, systèmes de données et programmes de supervision réellement opérationnels.
Le deuxième serait financier : garanties, refinancements et partenariats avec banques de développement pourraient entraîner une augmentation des prêts verts distribués par les établissements locaux.
Le troisième serait social : des ménages, PME, agriculteurs et entrepreneurs actuellement mal desservis pourraient accéder à des produits leur permettant d’investir dans la résilience climatique ou de mieux absorber les chocs.
Aucun de ces résultats n’est garanti.
Le Compact fournit désormais un cadre permettant de les rechercher et, surtout, de demander qu’ils soient suivis plutôt que supposés.
Pour les pays africains comme pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée, son apport le plus important pourrait finalement résider dans ce déplacement du critère de réussite : une politique de finance verte inclusive ne devrait plus être évaluée uniquement à l’existence d’une stratégie ou d’une taxonomie, mais aux capitaux effectivement mobilisés et aux populations qui peuvent réellement y accéder.
Port Moresby a donné un nom à cette nouvelle phase. L’évaluation commence maintenant.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
Alliance for Financial Inclusion — texte du Port Moresby Compact du 2 septembre 2026 ; documentation sur son adoption, son articulation avec le Sharm El Sheikh Accord et les initiatives africaines de l’AFI.
Bank of Papua New Guinea — communiqués et discours relatifs au Port Moresby Compact, au Global Policy Forum 2026, au Green Finance Summit, à la taxonomie, aux normes de prêts verts et aux mécanismes nationaux de finance verte.
Green Finance Centre Papua New Guinea — documentation sur la lettre d’intention de 15 millions d’euros conclue avec l’AFD et le GGGI et sur le rôle des Green Refinancing et Green Guarantee Facilities.
Alliance for Financial Inclusion — Afrique — travaux de l’African Financial Inclusion Policy Initiative et programme de mise en œuvre de la finance verte inclusive au Lesotho.

