Du Fonds italien pour le climat aux garanties SACE et aux cofinancements de la BAD, enquête sur la mise en mouvement financière du Plan Mattei en Afrique.
Le Plan Mattei entre dans l’épreuve des décaissements
Une stratégie financière ne devient opérationnelle que lorsqu’un emprunteur éligible, un projet préparé et un partage du risque se rencontrent. Le Plan Mattei dispose d’une enveloppe annoncée de 5,5 milliards d’euros, mais ce chiffre additionne des instruments différents : ressources du Fonds italien pour le climat, crédits et dons de la coopération, garanties, participations et cofinancements. Le fait est établi ; l’idée d’une réserve immédiatement disponible pour treize ou quatorze pays serait trompeuse. Chaque opération doit passer par ses règles propres, ses diligences et une décision de financement.
L’activation observée depuis 2024 repose sur un réseau : Cassa Depositi e Prestiti pour le financement du développement et la gestion du Fonds climat, SACE pour l’assurance-crédit et les garanties favorisant l’offre italienne, l’AICS pour la coopération, la Banque africaine de développement pour l’instruction et le cofinancement, ainsi que des banques commerciales ou régionales. Cette pluralité élargit la palette, mais elle complique la lecture du coût réel et du bénéficiaire économique de chaque ligne.
Crédit souverain, capital privé et garantie export : trois logiques
Une ligne souveraine finance un État ou une entité publique et peut alourdir la dette si elle n’est pas concessionnelle. Un investissement en fonds propres supporte davantage de risque, mais réclame une rémunération et des droits de gouvernance. Une garantie SACE protège le prêteur ou l’exportateur contre certains défauts et peut améliorer le taux ; elle favorise souvent l’achat de biens ou services italiens. Confondre ces instruments masque la distribution des risques entre contribuables italiens, budgets africains, banques et investisseurs.
Le Fonds italien pour le climat, géré par CDP, a annoncé en 2024 des premières interventions en Afrique et au Moyen-Orient pour 419 millions d’euros, dans l’énergie, les infrastructures durables et l’agro-industrie. CDP et la Banque africaine de développement ont en parallèle prévu 400 millions d’euros pour des fonds investissant dans les PME, la sécurité alimentaire et les infrastructures, avec un objectif de 750 millions après mobilisation de tiers. Ce sont des engagements encadrés, non une preuve que chaque euro a atteint l’économie réelle.
Les premiers tuyaux financiers sont désormais identifiables
Le système s’est densifié avec la plateforme GRAf, le mécanisme Processus de Rome–Plan Mattei, un accord de cofinancement entre l’Italie et la Banque africaine de développement et plusieurs protocoles associant SACE à des banques ou institutions actives en Afrique. La logique est de multiplier les portes d’entrée : dette publique pour les infrastructures souveraines, capitaux intermédiés pour les entreprises, garanties pour les exportateurs et assistance technique pour rendre les projets bancables.
Cette activation est établie lorsqu’elle repose sur un contrat ou une décision publiée. Lorsqu’il s’agit d’un plafond à mobiliser, elle doit être distinguée des financements effectivement engagés, tandis que les emplois ou effets attendus restent à démontrer. Les annonces les plus récentes parlent de pipelines, de coopération et de programmes sectoriels ; elles ne fournissent pas toujours les taux, maturités, périodes de grâce, sûretés, clauses de devise ou critères d’appel d’offres. L’information disponible montre donc une mise en mouvement incontestable, mais encore inégale dans sa transparence.
Le verrou réel se trouve avant la banque
L’enquête financière ramène à la préparation des projets. Beaucoup d’infrastructures africaines échouent moins par absence de capitaux que par études incomplètes, incertitude réglementaire, faiblesse de l’acheteur public, risque de change ou insuffisance de recettes prévisibles. Le Fonds spécial hébergé par la Banque africaine de développement peut réduire ce goulet en finançant études, assistance et cofinancement. Mais rendre un projet bancable peut aussi conduire à augmenter les tarifs, fournir une garantie souveraine ou orienter l’actif vers un client export solvable.
Le système italien poursuit simultanément une politique de développement et une politique d’internationalisation de ses entreprises. Cette dualité n’est pas illégitime ; elle doit être déclarée et négociée. Si une garantie est conditionnée à des fournitures italiennes, le pays africain doit comparer le coût total avec une procédure ouverte. Si le risque de change reste public tandis que les revenus privés sont protégés, le partage devient asymétrique. L’activation du crédit doit donc être évaluée en coût complet, pas seulement au taux nominal.
Faire du financement un instrument de souveraineté africaine
Les gouvernements africains peuvent améliorer leur position en regroupant les besoins dans des programmes nationaux et régionaux, en publiant des cadres de priorisation et en préparant plusieurs options de financement concurrentes. Une ligne de crédit utile doit renforcer une chaîne de valeur locale, prévoir la maintenance, financer les compétences et éviter les garanties générales qui socialisent les pertes. Les banques centrales et ministères des Finances doivent modéliser le risque de change et intégrer les passifs conditionnels aux analyses de soutenabilité de la dette.
Pour le secteur privé africain, l’intermédiation par des fonds ne suffit pas. Il faut connaître la taille minimale des tickets, les exigences de rentabilité, la juridiction des véhicules et la place réservée aux gestionnaires africains. La plateforme GRAf peut ouvrir du capital à des PME, mais son impact dépendra du nombre d’entreprises locales financées, de leur localisation, du genre des dirigeants, des emplois formels et du transfert technologique. Ces indicateurs devraient devenir contractuels et publics.
Taux, devises et bénéficiaires effectifs à rendre publics
Les informations restant à confirmer sont nombreuses : ventilation exacte des 5,5 milliards, part engagée et décaissée, chevauchement éventuel entre lignes, coût budgétaire des garanties, prêts annulés ou restructurés et répartition par pays. Les conditions des premières opérations du Fonds climat ne sont pas toutes accessibles au même niveau de détail. Il manque aussi une base unique permettant de relier financement italien, cofinancement multilatéral et contrepartie africaine.
L’identité des bénéficiaires effectifs des véhicules privés et des sous-traitants doit être publiée. Il faut également vérifier si les appels d’offres réservent une part aux entreprises locales et si les prêts sont libellés en euros, dollars ou monnaies africaines. Sans cette information, aucune conclusion robuste n’est possible sur la soutenabilité. La coopération financière ne se mesure pas à l’annonce, mais à la valeur nette créée après intérêts, importations, rapatriement des dividendes, coûts de couverture et maintenance.
De la ligne ouverte au projet transformateur
Trois trajectoires sont possibles. Dans la première, les guichets italiens et la Banque africaine de développement mutualisent l’instruction, abaissent le risque et financent des actifs productifs dont les revenus restent majoritairement en Afrique. Dans la deuxième, les lignes fonctionnent mais soutiennent surtout des exportations italiennes, avec une faible diffusion technologique. Dans la troisième, les projets demeurent bloqués au stade des études parce que les garanties souveraines, les tarifs ou les autorisations ne sont pas réunis.
Le meilleur scénario suppose un tableau de bord trimestriel, des fiches standardisées de conditions financières et un droit d’audit pour les institutions africaines. Il faut aussi développer des instruments en monnaie locale et des mécanismes de partage du risque avec les banques africaines. Sous réserve de cette discipline, le Plan Mattei peut transformer une mosaïque de guichets en capacité d’investissement. À défaut, la sophistication financière pourrait masquer une dépendance accrue à la dette et aux fournisseurs extérieurs.
Les pièces à lire avant de parler de milliards
- Présidence du Conseil des ministres italien, documents de programmation du Plan Mattei et présentation de ses instruments financiers.
- Cassa Depositi e Prestiti, rapport annuel 2024 et plan stratégique 2025-2027.
- CDP et Banque africaine de développement, accord relatif à la plateforme GRAf, juillet 2024.
- Banque africaine de développement, documentation du mécanisme Processus de Rome–Plan Mattei et accords de cofinancement.
- SACE, accords institutionnels conclus dans le cadre du Plan Mattei.
- Ministère italien de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, documentation du Fonds italien pour le climat.
- FMI et Banque mondiale, cadres de soutenabilité de la dette applicables aux pays bénéficiaires.
Ces sources établissent les instruments. Les contrats de prêt, garanties et rapports d’exécution restent indispensables pour juger leur coût complet.

