La Haye a contribué à transformer l’alerte sur El Obeid en enquête internationale. La ville n’est pas tombée, mais les frappes, les déplacements et la dégradation de ses infrastructures maintiennent un risque aigu pour les civils.
El Obeid devient le test de prévention que La Haye ne veut pas manquer
Le 23 juin 2026, les Pays-Bas se sont joints à la France, à l’Allemagne, à l’Irlande, à l’Italie, à la Norvège et au Royaume-Uni pour demander l’arrêt immédiat de l’attaque des Forces de soutien rapide (RSF) contre El Obeid, capitale du Kordofan du Nord. La déclaration souligne alors l’existence de signes crédibles d’une offensive imminente, après plusieurs semaines de frappes de drones ayant tué des civils et provoqué des pénuries de carburant, de nourriture et d’eau.
La position néerlandaise repose sur un avertissement explicite : ne pas reproduire à El Obeid les défaillances qui ont précédé les atrocités d’El Fasher. Le texte exige que les civils puissent quitter la ville en sécurité, que l’accès humanitaire soit rapide et sans entrave, et que les RSF comme les Forces armées soudanaises (SAF), ainsi que leurs alliés, respectent le droit international humanitaire. Il appelle également les soutiens extérieurs qui alimentent la guerre à cesser leurs appuis.
Au 13 septembre, aucune source institutionnelle consultée n’établit qu’une offensive terrestre décisive des RSF ait abouti à la prise d’El Obeid. En revanche, l’alerte ne peut être considérée comme dépassée : les frappes de drones, les combats autour de la ville, les déplacements et la dégradation des infrastructures ont continué durant l’été. La menace s’est donc transformée en pression prolongée plutôt qu’en épisode clos.
Des frappes de drones à la menace d’encerclement, l’alerte s’est matérialisée autrement
Dès le 18 juin, le secrétaire général des Nations unies signalait le déploiement d’importants renforts des RSF autour d’El Obeid et le risque d’une offensive terrestre susceptible d’exposer un grand centre urbain à des violences de masse. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a ensuite documenté quinze frappes de drones dans et autour de la ville entre le 6 et le 28 juin, faisant au moins 45 morts et 41 blessés parmi les civils. Le bilan réel pouvait être supérieur.
La guerre n’est cependant pas unilatérale. Les mécanismes onusiens attribuent des frappes et violations graves aux deux camps dans différentes régions du Soudan. Autour d’El Obeid, la pression immédiate documentée durant l’été provient largement de frappes des RSF visant ou affectant l’électricité, les dépôts de carburant, les réseaux d’eau et d’autres infrastructures essentielles. Cette destruction ne se mesure donc pas seulement en morts et blessés : elle réduit la capacité des hôpitaux à fonctionner, rend l’eau plus difficile d’accès et complique les transports et l’aide.
En août, les Nations unies indiquaient que les combats dans le Kordofan du Nord continuaient à provoquer des déplacements vers El Obeid. Plus de 107 000 personnes déplacées vivaient alors dans la localité de Shikan, dont plus de 83 000 dans la ville elle-même, tandis que 60 à 150 familles supplémentaires arrivaient quotidiennement. Ces chiffres ne doivent pas être confondus avec les estimations plus larges du nombre total de personnes déplacées hébergées dans l’agglomération : ils correspondent à un périmètre et une date précis.
Les Pays-Bas transforment l’appel diplomatique en initiative au Conseil des droits de l’homme
La Haye ne s’est pas limitée à la déclaration du 23 juin. Le 3 juillet, devant le Conseil des droits de l’homme, la représentante permanente néerlandaise à Genève, Erica Schouten, a décrit comme imminente la menace d’un assaut des RSF contre El Obeid. Elle a surtout insisté sur la violence sexuelle liée au conflit, qu’elle qualifie de grave violation du droit international susceptible, selon les faits, de relever des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.
Cette intervention s’inscrit dans le rôle des Pays-Bas au sein du Sudan Core Group, avec l’Allemagne, l’Irlande, la Norvège et le Royaume-Uni. Le 6 juillet, ces cinq États ont présenté le projet de résolution A/HRC/62/L.48 consacré spécifiquement à la situation des droits humains dans et autour d’El Obeid. Le Conseil l’a adopté sans vote.
La résolution demande à la mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan de conduire, dans les limites de ses ressources, une enquête urgente sur les violations du droit international des droits de l’homme, du droit international humanitaire et les crimes internationaux présumés commis à El Obeid et dans ses environs. Elle demande aussi au Haut-Commissariat de présenter une mise à jour au Conseil. La diplomatie néerlandaise a donc contribué à faire passer le dossier d’une alerte politique à un mécanisme formel de documentation et de responsabilité.
En septembre, l’enquête confirme une ville sous pression mais reste inachevée
Le 7 septembre, lors de la 63e session du Conseil des droits de l’homme, la mission d’établissement des faits a indiqué que l’enquête urgente demandée en juillet était toujours en cours. Son président a toutefois confirmé que des frappes répétées des RSF avaient affecté à El Obeid l’électricité, le carburant et d’autres infrastructures indispensables à l’eau, aux soins de santé et aux transports. Les civils continuaient à subir une menace aérienne répétée, des déplacements et une pression croissante sur des services déjà fragilisés.
La déclaration néerlandaise du même jour élargit l’analyse. La Haye dit être profondément préoccupée par l’usage croissant des drones par les parties au conflit et par les réseaux extérieurs fournissant armes, combattants, formation et soutien logistique. Elle appelle tous les États à s’abstenir d’actions qui alimentent ou prolongent la guerre et insiste sur la préservation des preuves en vue de poursuites pénales et d’éventuelles réparations.
Ce point est important pour l’évaluation de la position néerlandaise. En juin, l’objectif était d’empêcher une offensive annoncée ; en septembre, il devient également de documenter les méthodes de guerre, les soutiens transnationaux et les responsabilités. Le fait que la ville ne soit pas tombée ne signifie donc pas que la prévention a réussi : les dommages accumulés et les risques d’atrocités restent documentés.
L’enjeu humanitaire dépasse la ville : El Obeid est un nœud pour tout le Kordofan
El Obeid n’est pas seulement un objectif militaire. Sa position en fait un centre logistique et humanitaire reliant plusieurs parties du Kordofan, le Darfour et les axes vers le centre du Soudan. Toute rupture durable de ses routes ou de ses infrastructures affecte donc des populations au-delà de la ville. Le Programme alimentaire mondial avertissait le 17 juillet qu’El Obeid devenait un nouvel épicentre de la crise de déplacement et de faim.
Le PAM indiquait que la ville, qui comptait habituellement plus d’un demi-million d’habitants, accueillait désormais un nombre très important de personnes déplacées, avec des camps saturés et des pénuries de nourriture, d’eau et de carburant. L’agence avait fourni une assistance alimentaire à plus de 100 000 personnes dans les camps de la ville, tout en soulignant que de nombreux autres déplacés restaient à couvrir. Début août, les Nations unies signalaient également que près de 73 000 déplacés à El Obeid avaient reçu une aide alimentaire récente.
Pour les Pays-Bas, qui ont déjà financé massivement l’aide au Soudan et soutiennent le Sudan Humanitarian Fund, la protection des civils et l’accès humanitaire se rejoignent. Mais l’aide ne peut compenser la destruction des infrastructures ni garantir l’accès si les routes deviennent impraticables ou délibérément bloquées. La priorité reste donc de protéger l’espace humanitaire, les personnels, les convois et les services civils.
La position néerlandaise combine protection, justice et pression sur les soutiens extérieurs
Trois dimensions structurent désormais l’action néerlandaise. La première est la protection immédiate : arrêt des opérations mettant les civils en danger, accès humanitaire, protection des personnes souhaitant partir et respect de celles qui restent. La deuxième est la responsabilité. Les Pays-Bas défendent la mission internationale d’établissement des faits et demandent que les éléments recueillis soient conservés de manière à pouvoir être utilisés dans de futures procédures judiciaires ou mécanismes de réparation.
La troisième dimension porte sur les acteurs extérieurs. La déclaration du 23 juin appelait déjà ceux qui alimentent la guerre à cesser leur soutien. En septembre, La Haye revient sur les réseaux d’armes, de combattants, de formation et de logistique identifiés par la mission. Cette continuité montre que la diplomatie néerlandaise considère l’internationalisation matérielle du conflit comme un facteur central de sa durée.
Il convient toutefois de respecter la limite de preuve. Le fait que des réseaux extérieurs soient documentés ne permet pas d’attribuer automatiquement chaque frappe d’El Obeid à un fournisseur précis ni d’établir une chaîne de commandement étrangère pour chaque attaque. De même, appeler à mettre fin aux soutiens extérieurs n’est pas, en soi, la preuve que la pression diplomatique exercée par La Haye a modifié les flux d’armes ou la conduite des belligérants.
Ce qu’il faudra observer pour savoir si l’alerte a réellement produit un effet
Le premier indicateur sera militaire : une réduction durable des frappes et des combats autour d’El Obeid, plutôt qu’une simple absence de prise de la ville. Le deuxième sera humanitaire : stabilité des routes d’accès, fonctionnement de l’eau et de l’électricité, accès aux hôpitaux, capacité des agences à acheminer de l’aide et ralentissement des déplacements forcés.
Le troisième indicateur concerne la justice. L’enquête spécifique de la mission d’établissement des faits doit encore être achevée. Il faudra vérifier si elle permet d’identifier des schémas d’attaque, des chaînes de responsabilité et des éléments exploitables par des juridictions ou mécanismes internationaux et nationaux. Les Pays-Bas ont fait de la préservation des preuves un objectif explicite ; ce résultat peut être mesuré plus précisément que l’effet politique d’une déclaration diplomatique.
Enfin, l’évolution du soutien extérieur sera déterminante. Le scénario le plus favorable serait une combinaison de désescalade autour d’El Obeid, protection effective des civils, accès humanitaire stable et réduction des flux militaires extérieurs. Le scénario défavorable serait celui d’une ville non conquise mais progressivement épuisée par les drones, les ruptures d’approvisionnement et l’afflux de déplacés. Au 13 septembre, les informations publiques restent compatibles avec ce second risque et ne permettent pas de conclure à une stabilisation.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
Cette analyse repose prioritairement sur la déclaration conjointe publiée par le gouvernement néerlandais le 23 juin 2026 ; les interventions des représentants des Pays-Bas au Conseil des droits de l’homme les 3 juillet et 7 septembre ; la résolution A/HRC/62/L.48, présentée par le Sudan Core Group et adoptée sans vote le 6 juillet ; les communications du secrétaire général et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme sur El Obeid ; les mises à jour de la mission internationale indépendante d’établissement des faits ; ainsi que les informations du Programme alimentaire mondial et des Nations unies sur la situation humanitaire et les déplacements.
Ces sources établissent l’alerte néerlandaise, la poursuite des frappes et des déplacements, le rôle des Pays-Bas dans la saisine renforcée du Conseil des droits de l’homme et l’existence d’une enquête spécifique toujours en cours. Elles ne permettent pas encore de démontrer l’effet causal de la pression diplomatique néerlandaise sur les décisions militaires des belligérants, ni de conclure que la menace d’une offensive ou d’atrocités de masse autour d’El Obeid a disparu.
Sources institutionnelles retenues
• Gouvernement des Pays-Bas — Déclaration conjointe sur la situation à El Obeid, Soudan, 23 juin 2026.
• Représentation permanente du Royaume des Pays-Bas à Genève — débat urgent sur El Obeid, 3 juillet 2026.
• Conseil des droits de l’homme des Nations unies — résolution A/HRC/62/L.48 sur El Obeid, adoptée le 6 juillet 2026.
• Représentation permanente du Royaume des Pays-Bas à Genève — dialogue interactif avec la Mission d’établissement des faits, 7 septembre 2026.
• Mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan — présentation au Conseil des droits de l’homme, 7 septembre 2026.
• Secrétaire général des Nations unies — déclaration sur le Soudan et El Obeid, 18 juin 2026.
• Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme — débat urgent sur El Obeid, 3 juillet 2026.
• Programme alimentaire mondial — alerte sur El Obeid comme épicentre de déplacement et de faim, 17 juillet 2026.
• Nations unies — points de presse sur les déplacements vers El Obeid et l’aide humanitaire, août 2026.

