Un accord réel, mais un pacte encore à éprouver
Le 24 juillet 2026, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ont annoncé un accord de coopération couvrant la période 2026-2028. Le fait est établi par la communication institutionnelle de l’OIM et par les éléments diffusés par Africa CDC. L’accord vise à rapprocher la surveillance épidémiologique, la préparation aux urgences, la coopération transfrontalière et l’accès aux services de santé pour les migrants, les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et les populations mobiles. Il existe donc bien un cadre formel. En revanche, le mot « pacte », employé dans le titre du référentiel, ne doit pas laisser croire qu’un traité continental, ratifié par les États africains et directement opposable aux administrations nationales, serait entré en vigueur.
L’enjeu est considérable. En Afrique, les frontières politiques traversent des bassins de vie, des marchés, des couloirs pastoraux, des routes commerciales et des communautés familiales plus anciennes que les États contemporains. Une épidémie peut suivre ces circulations, mais les personnes en mouvement ne peuvent être réduites à des vecteurs de risque. La solidité du dispositif se mesurera donc à une double capacité : détecter plus tôt les menaces sanitaires et protéger les droits, la dignité ainsi que l’accès aux soins de celles et ceux qui franchissent une frontière. Toute lecture exclusivement sécuritaire trahirait l’objectif de santé publique annoncé.
De Kampala à l’accord 2026-2028, une architecture se dessine
Fait documenté. Le rapprochement de 2026 ne surgit pas de nulle part. En décembre 2024, la Commission de l’Union africaine, l’OIM et leurs partenaires avaient réuni à Kampala des responsables de la santé et de la migration afin de construire une approche continentale commune. Le communiqué de l’Union africaine identifiait déjà les programmes transfrontaliers d’Africa CDC, le programme conjoint UA-OIM sur la migration et la nécessité d’élaborer une stratégie africaine sur la migration et la santé. Il insistait aussi sur une faiblesse structurelle : les politiques migratoires ignorent souvent la santé, tandis que les politiques sanitaires traitent insuffisamment la mobilité humaine.
L’accord de 2026 peut donc être lu comme un mécanisme opérationnel reliant deux compétences complémentaires. Africa CDC possède le mandat continental de coordination sanitaire et travaille avec les instituts nationaux de santé publique. L’OIM dispose d’équipes déployées le long de nombreux corridors de mobilité, dans des zones frontalières et auprès de populations déplacées. Selon les informations institutionnelles disponibles, leur coopération doit renforcer l’alerte, la préparation, le partage d’informations et la continuité des services. Cette complémentarité est documentée ; la manière exacte dont les responsabilités seront réparties pays par pays ne l’est pas encore publiquement.
Ce que les documents permettent réellement d’affirmer
Faits établis. La période annoncée est 2026-2028. Les bénéficiaires explicitement visés comprennent les migrants, les déplacés internes et les populations mobiles. Les domaines rendus publics comprennent la surveillance des maladies, la préparation et la réponse aux urgences, la collaboration transfrontalière et l’accès équitable aux services de santé. Le dispositif se place ainsi au croisement de la sécurité sanitaire et de la mobilité. Il correspond aussi à l’objectif 15 du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, qui appelle à garantir l’accès des migrants aux services essentiels.
Fait non établi. Les documents accessibles ne permettent pas de confirmer l’existence d’un financement global dédié, d’une liste définitive de pays pilotes, d’indicateurs communs de performance, d’un calendrier de déploiement par corridor ni d’un régime public détaillé de gouvernance des données. Aucun élément consulté ne démontre non plus que les contrôles sanitaires aux points d’entrée deviendraient automatiquement obligatoires dans tous les États membres de l’Union africaine. Ces décisions relèvent encore des autorités nationales, de leurs lois et de leurs obligations internationales, notamment du Règlement sanitaire international.
La prudence s’impose également sur le vocabulaire de la surveillance. Une surveillance épidémiologique peut reposer sur des données agrégées, des alertes communautaires, des laboratoires, des dossiers cliniques ou des systèmes numériques interconnectés. Ces catégories n’ont pas les mêmes effets sur les libertés. Sans publication des protocoles, il serait excessif d’affirmer que l’accord crée une base de données nominative continentale ou, à l’inverse, qu’il l’exclut définitivement.
La ligne de crête entre prévention et sécuritisation
Analyse. L’intérêt sanitaire du partenariat est solide : une alerte qui s’arrête à la frontière administrative laisse au pathogène un avantage temporel. L’intégration des communautés mobiles dans les systèmes de prévention peut améliorer la détection, la vaccination, l’orientation vers les soins et le suivi des contacts. Elle peut aussi éviter que des populations déjà fragilisées soient exclues des campagnes publiques au motif qu’elles ne disposent pas du bon document, résident temporairement dans une zone ou traversent un espace contrôlé par plusieurs administrations.
Le risque inverse est tout aussi réel. Lorsque santé, frontière et sécurité sont réunies, une infrastructure conçue pour prévenir une épidémie peut servir à renforcer le tri migratoire, la traçabilité individuelle ou l’exclusion. L’histoire sanitaire mondiale montre que la peur de la contagion peut légitimer des restrictions disproportionnées. L’Union africaine elle-même a souligné en 2024 que les migrants sont fréquemment considérés à tort comme des vecteurs de maladie alors qu’ils sont souvent exposés à des risques créés par les conditions du trajet, l’absence de soins, la précarité et la violence.
Hypothèse solide. Si Africa CDC conserve la direction sanitaire et si les États africains imposent des règles de finalité, de proportionnalité, de durée de conservation et de contrôle indépendant, l’accord peut renforcer la souveraineté sanitaire du continent. Cette conclusion reste conditionnelle : aucune confirmation formelle n’a été trouvée sur un mécanisme continental de recours pour une personne dont les données auraient été mal utilisées ou qui aurait subi une mesure discriminatoire.
Pour l’Afrique, la souveraineté se joue dans les données et les laboratoires
L’angle afrocentré ne consiste pas à refuser la coopération internationale. Il consiste à demander qui définit les priorités, qui héberge les données, qui contrôle les algorithmes d’alerte, qui finance les laboratoires et qui possède les compétences techniques après la fin du programme. Une architecture dépendante de plateformes extraterritoriales ou de financements temporaires pourrait améliorer la réponse immédiate tout en maintenant la dépendance stratégique. À l’inverse, un dispositif ancré dans les instituts nationaux de santé publique, les centres régionaux d’Africa CDC, les laboratoires africains et des règles africaines de gouvernance des données renforcerait une capacité durable.
La diaspora africaine est également concernée. Les crises sanitaires ne suivent pas une opposition simple entre continent et extérieur : étudiants, travailleurs, familles, commerçants et voyageurs relient quotidiennement les deux espaces. Des protocoles compatibles et transparents peuvent réduire les décisions improvisées, les quarantaines arbitraires et la stigmatisation. Mais la diaspora doit être traitée comme partenaire de prévention, de recherche et de financement, non comme population à surveiller de l’extérieur.
Analyse stratégique. L’accord pourrait servir de socle à des « corridors sanitaires » où les services de prévention accompagnent la mobilité au lieu de la bloquer. Pour être souverain, ce modèle devrait garantir l’interopérabilité sans cession incontrôlée des données, la portabilité des informations cliniques avec consentement, la protection des personnes sans statut régulier et la disponibilité locale des diagnostics. Il devrait enfin distinguer clairement les données nécessaires à la santé publique de celles recherchées pour le contrôle migratoire.
Budget, responsabilités et droits : les pièces encore absentes
Zone d’incertitude. Le texte intégral de l’accord, ses annexes techniques, son budget consolidé et sa matrice de résultats n’ont pas été identifiés dans les sources publiques consultées. Il reste donc impossible de mesurer la part de financement apportée par chaque institution, la dépendance éventuelle à des bailleurs tiers et les obligations précises imposées aux partenaires nationaux. L’expression « accès équitable » est politiquement importante, mais elle devra être traduite en critères vérifiables : gratuité ou tarification, non-discrimination, couverture linguistique, consentement, orientation vers les soins et recours effectif.
Il faut aussi connaître l’autorité responsable en cas d’erreur. Si une alerte conduit à fermer un passage frontalier, à isoler une communauté ou à partager des informations personnelles, qui rend compte de la décision ? Les ministères de la Santé, de l’Intérieur et de la Protection sociale ne possèdent pas toujours les mêmes objectifs. Sans protocole commun, l’interopérabilité technique peut précéder l’interopérabilité juridique. Cette asymétrie pourrait fragiliser les droits et la confiance, deux conditions pourtant indispensables à une surveillance efficace.
Trois trajectoires possibles d’ici à 2028
Projection conditionnelle. Dans le scénario le plus favorable, plusieurs corridors frontaliers mettent en commun des alertes anonymisées, des équipes rapides, des laboratoires de référence et des services mobiles. Les délais de détection diminuent, les personnes en mouvement accèdent plus tôt aux soins et les instituts africains conservent la maîtrise technique. Dans un scénario intermédiaire, des projets pilotes utiles demeurent dispersés, faute de financement stable et d’harmonisation juridique. Dans le scénario le plus défavorable, la priorité donnée au contrôle frontalier détourne le partenariat vers une surveillance des personnes, alimente la méfiance et réduit la coopération communautaire.
La conclusion doit rester au niveau des preuves. L’accord OIM-Africa CDC est une avancée institutionnelle documentée, pas encore une transformation mesurée. Sa valeur se vérifiera dans les budgets, les protocoles de données, la participation des communautés, la capacité des laboratoires et les résultats sanitaires publiés. La sécurité sanitaire africaine ne sera souveraine que si elle protège simultanément le continent contre les épidémies et les personnes mobiles contre l’arbitraire.
Les pièces institutionnelles qui fondent l’analyse
- Source – Organisation internationale pour les migrations, « Africa CDC and IOM Sign New Partnership to Strengthen Africa’s Health Security », 24 juillet 2026.
- Source – Africa CDC, présentation institutionnelle de l’accord coopératif 2026-2028 avec l’OIM, juillet 2026.
- Source – Commission de l’Union africaine, « African Union, IOM, Partners Call for Unified Strategy to Address Migration and Health in Africa », 20 décembre 2024.
- Source – Nations unies, Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, objectif 15.
- Source – Organisation mondiale de la santé, Règlement sanitaire international (2005), version amendée applicable.

