Reçu par Roch Marc Christian Kaboré, le militant fait entrer son exigence souverainiste dans un palais présidentiel, sans obtenir de ralliement public.
Six mois après avoir été empêché d’entrer en Guinée, Kémi Séba est reçu au palais présidentiel burkinabè par Roch Marc Christian Kaboré. L’audience ne signifie pas que le chef de l’État adopte son programme contre le franc CFA et la Françafrique. Elle établit néanmoins qu’un militant auparavant expulsé ou refoulé est devenu un interlocuteur que le pouvoir ne peut plus simplement ignorer.
Situation judiciaire actuelle
Au 18 août 2026, aucune source fiable consultée ne confirme la libération de Kémi Séba. L’audience prévue le 11 août à Pretoria a été reportée au 23 septembre 2026. Le militant, son fils et leur coaccusé sud-africain demeurent détenus.
Les récits disponibles divergent toujours sur la localisation exacte de la panne électrique ayant empêché sa comparution. Anadolu affirme que les coupures ont affecté le tribunal de Pretoria, tandis que plusieurs médias béninois les situent dans l’établissement pénitentiaire, où elles auraient empêché l’extraction des détenus. Aucun compte rendu judiciaire directement accessible ne permet de trancher définitivement ce point.
Les procédures doivent être distinguées. En Afrique du Sud, Kémi Séba est poursuivi avec ses coaccusés pour des faits présumés liés à son séjour, à un projet de franchissement irrégulier de la frontière vers le Zimbabwe et à une entente destinée à organiser ce déplacement. Sa demande de libération sous caution a été rejetée, notamment en raison du risque de fuite retenu par la justice.
Parallèlement, le Bénin demande son extradition après son soutien public à la tentative de coup d’État de décembre 2025. Les qualifications rapportées par les sources varient et aucune décision définitive n’a encore établi sa culpabilité. L’audience du 23 septembre doit donc être considérée comme une nouvelle étape procédurale, non comme une condamnation déjà prononcée.
Ouagadougou après les frontières fermées
Lorsque Kémi Séba arrive à Ouagadougou le 20 août 2018, la circulation de sa parole en Afrique de l’Ouest est devenue un enjeu politique.
Le Sénégal l’a expulsé en septembre 2017. La Guinée l’a empêché d’entrer à Conakry en mars 2018. Le Togo vient également de lui fermer son territoire. Dans chacun de ces pays, la décision ne vise pas seulement un voyageur : elle neutralise une conférence, empêche une rencontre avec la jeunesse ou interdit la constitution momentanée d’un espace politique transnational.
Le Burkina Faso choisit une autre voie. Kémi Séba est accueilli à l’aéroport par Hervé Ouattara, président du mouvement Citoyen africain pour la renaissance, accompagné de militants. Son séjour doit se poursuivre jusqu’au 26 août et comprend une présentation de son nouveau livre ainsi que des échanges avec des étudiants à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso.
Cette autorisation possède déjà une portée. Le Burkina ne lui accorde aucun statut officiel, mais lui permet de déployer une tournée politique dans un pays où la mémoire de Thomas Sankara confère une résonance particulière aux discours sur l’impérialisme, la souveraineté et la dignité africaine.
La référence à Sankara ne doit cependant pas conduire à présenter Roch Kaboré comme son héritier politique direct. Le président burkinabè a longtemps exercé des responsabilités importantes sous Blaise Compaoré avant de rompre avec le parti au pouvoir en 2014. Son élection de 2015 intervient après l’insurrection populaire, mais son gouvernement ne constitue pas pour autant un pouvoir révolutionnaire sankariste.
Kémi Séba entre donc dans un espace chargé de mémoire, mais dirigé par un président engagé dans des équilibres institutionnels, monétaires, diplomatiques et militaires éloignés de la rupture qu’il réclame.
L’Afrique libre ou la mort, du livre à la tournée politique
Le séjour est organisé autour de L’Afrique libre ou la mort, publié quelques semaines plus tôt.
Le titre reprend une formule immédiatement associée à l’imaginaire révolutionnaire africain. Mais le livre ne sert pas seulement à raconter un parcours. Kémi Séba le présente comme un instrument destiné à donner une orientation politique à une nouvelle génération militante.
Le 22 août, au Centre national de presse Norbert-Zongo, il élargit son discours au-delà du franc CFA. Il refuse que son combat soit enfermé dans la seule question monétaire. Selon lui, la création d’une nouvelle monnaie ne produirait aucune libération si elle s’accompagnait de mauvaise gouvernance, de corruption et de dépendances économiques inchangées.
Cette précision est importante. Après le billet brûlé de Dakar, l’image publique de Kémi Séba tend à le réduire à l’adversaire spectaculaire du franc CFA. À Ouagadougou, il réaffirme que la monnaie n’est qu’un instrument parmi d’autres d’un système plus large.
Il distingue ainsi une dimension exogène — rapports asymétriques avec les puissances occidentales, contrôle monétaire et pillage des ressources — d’une dimension endogène constituée par les responsabilités des élites africaines. La Françafrique ne se maintient pas uniquement par la volonté de Paris : elle repose aussi sur des gouvernements, des administrations et des intérêts africains qui la rendent possible.
Cette articulation permet au souverainisme de ne pas devenir une simple dénonciation de l’étranger. Un pays peut remplacer une monnaie héritée de la colonisation tout en conservant une économie dépendante, des institutions fragiles et une classe dirigeante peu responsable devant sa population.
Faire de la jeunesse une force politique
Le second axe de la tournée concerne la jeunesse et la société civile.
Kémi Séba affirme que celle-ci ne doit plus se considérer comme extérieure à la vie politique. Elle peut organiser des campagnes, contrôler la conduite des dirigeants et peser sur les élections. Urgences panafricanistes annonce même son intention de soutenir les candidatures présidentielles qui défendraient une politique souveraine.
Le passage est décisif dans l’évolution de son mouvement. Le Front anti-CFA avait démontré sa capacité à organiser simultanément des mobilisations dans plusieurs capitales. Il lui restait à convertir cette force d’agitation et de sensibilisation en pouvoir capable d’influencer les choix publics.
Soutenir des candidats suppose cependant davantage qu’une audience numérique. Il faut déterminer les critères de souveraineté, évaluer les programmes, connaître les rapports de force nationaux, former des cadres et préserver l’autonomie du mouvement face aux ambitions personnelles.
À Ouagadougou, aucune procédure publique de sélection des candidats, aucun programme économique complet et aucun dispositif de contrôle des engagements n’est encore présenté. La stratégie est annoncée ; son architecture reste à construire.
Cette limite ne retire pas sa portée à l’ambition. Kémi Séba ne se contente plus d’exiger que les gouvernants l’écoutent. Il commence à envisager une force populaire capable de distinguer, soutenir ou sanctionner les dirigeants selon leur attitude envers la souveraineté africaine.
La question devient alors inévitable : comment passer de la conférence tenue devant des étudiants à l’espace où les décisions d’État sont effectivement prises ?
Une audience au cœur du pouvoir burkinabè
Le 26 août, Kémi Séba est reçu par Roch Marc Christian Kaboré.
Les photographies et plusieurs comptes rendus contemporains confirment la rencontre. Le militant remet au président burkinabè un exemplaire de L’Afrique libre ou la mort. Les échanges auraient porté sur l’ouvrage et sur le combat politique conduit par Urgences panafricanistes.
Cette fois, il ne s’agit plus d’un ancien chef d’État retiré du pouvoir, comme Nicéphore Soglo à Cotonou. Roch Kaboré préside effectivement le Burkina Faso. Il siège dans les instances de la CEDEAO et de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Il participe aux décisions régionales concernant le franc CFA, la sécurité du Sahel et les relations avec la France.
L’audience fait donc franchir un seuil au militant.
En 2017, Kémi Séba avait incendié un billet dans la rue avant d’être conduit devant la justice puis expulsé. En mars 2018, il avait été retenu à l’aéroport de Conakry sans pouvoir rejoindre les organisations qui l’attendaient. À Ouagadougou, il accède au lieu symbolique où s’exerce la puissance présidentielle.
Cette entrée ne provient ni d’une élection ni d’une nomination. Elle résulte de la pression accumulée par la mobilisation, de sa visibilité médiatique et de la légitimité qu’il a acquise parmi les Africains souverainistes qui se reconnaissent dans son combat.
Un président en exercice pouvait refuser de le recevoir. Roch Kaboré choisit de lui ouvrir la porte. Ce choix constitue en lui-même une reconnaissance politique.
Une rencontre qualifiée de « décisive », mais sans engagements publics
Après l’audience, Kémi Séba publie un message affirmant que la résistance africaine est davantage entendue qu’on ne pourrait l’imaginer. Il ajoute que certaines élites comprennent qu’elles ne pourront rien accomplir sans elle.
Il décrit surtout la rencontre comme une « réunion décisive » et annonce que, si les promesses sont tenues, le panafricanisme en sortira renforcé dans les mois suivants.
La formulation établit que Kémi Séba estime avoir reçu des assurances. Elle n’en révèle cependant ni le contenu, ni le calendrier, ni les responsables de leur exécution.
Aucun communiqué détaillé de la présidence burkinabè n’a été retrouvé. Aucun procès-verbal accessible ne précise les sujets abordés. Aucun accord signé, groupe de travail, réforme monétaire ou engagement budgétaire n’est rendu public à l’issue de l’entretien.
Il serait donc excessif d’affirmer que Roch Kaboré s’est engagé à faire sortir le Burkina Faso du franc CFA, à soutenir officiellement Urgences panafricanistes ou à appliquer le programme politique de Kémi Séba.
Il serait tout aussi inexact de réduire l’audience à une photographie dépourvue de sens. Recevoir un militant expulsé de plusieurs pays, écouter son argumentation et accepter publiquement son livre introduisent sa parole dans l’espace institutionnel. L’État reconnaît que cette contestation possède une existence politique avec laquelle il peut être nécessaire de dialoguer.
La preuve disponible permet ainsi d’établir une ouverture. Elle ne permet pas d’établir une alliance.
Être reçu ne signifie pas gouverner
Le pouvoir d’un militant réside dans sa capacité à rendre une question impossible à éviter. Celui d’un chef d’État consiste à décider, négocier et engager les institutions.
L’audience de Kosyam rapproche momentanément ces deux formes de pouvoir sans les confondre.
Kémi Séba apporte une légitimité acquise dans la confrontation : manifestations, arrestation, procès, expulsion et mobilisation numérique. Roch Kaboré détient la légitimité institutionnelle issue de l’élection présidentielle et la capacité juridique de représenter le Burkina Faso.
Mais même le président burkinabè ne peut réformer seul le système monétaire ouest-africain. Une rupture avec le franc CFA engagerait la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, les autres gouvernements de l’Union monétaire, les règles communautaires, les réserves, les banques, les contrats, la dette et les échanges régionaux.
La réception d’un militant ne constitue donc que le commencement éventuel d’un processus. Pour produire un changement, elle devrait être suivie de mandats politiques précis, d’expertise économique, de négociations régionales et de décisions contrôlables.
Aucun de ces prolongements n’est publiquement documenté après le 26 août 2018.
La victoire de Kémi Séba est ailleurs : un discours que plusieurs gouvernements cherchaient à bloquer aux frontières vient d’être porté devant un président en exercice. Il ne contrôle pas encore la décision, mais il a gagné le droit d’exposer directement son exigence de souveraineté à l’un de ceux qui la détiennent.
De l’ouverture à la rupture
La suite montrera la fragilité de cette reconnaissance.
En décembre 2019, revenu à Ouagadougou, Kémi Séba accuse Roch Kaboré d’être téléguidé par Emmanuel Macron et le qualifie de « passoire politique ». Interpellé après sa conférence, il est poursuivi pour outrage au chef de l’État et à des dirigeants étrangers.
Le 26 décembre, le tribunal de grande instance de Ouagadougou le condamne à deux mois d’emprisonnement avec sursis et à une amende de 200 000 francs CFA, également assortie du sursis. Le parquet s’était saisi sans plainte déposée par les chefs d’État visés. Aucun élément accessible ne permet cependant d’attribuer personnellement l’ouverture des poursuites à Roch Kaboré.
En octobre 2021, il est de nouveau interpellé alors qu’il se rend à Bobo-Dioulasso pour participer à une mobilisation contre la présence française au Sahel. Il est ensuite expulsé vers le Bénin. Aucun acte administratif détaillant publiquement le motif et le fondement juridique de cette décision n’a été retrouvé.
Cette trajectoire rétrospective empêche d’interpréter la rencontre de 2018 comme un ralliement durable. Kémi Séba a été écouté, mais ses exigences n’ont pas été adoptées. Lorsqu’il a ensuite directement mis en cause le président et la politique sécuritaire du Burkina, la relation s’est transformée en confrontation judiciaire puis administrative.
Le 26 août 2018 demeure pourtant un jalon essentiel. Pour la première fois dans cette phase de son parcours, un président africain en exercice reçoit officiellement le militant et le laisse introduire son programme souverainiste au cœur du pouvoir.
Kémi Séba n’entre pas encore dans les institutions pour les diriger. Il entre dans un palais pour leur parler. Cette différence résume à la fois son avancée et sa limite.
Quelques semaines plus tard, il tentera de franchir un autre seuil. À Rome, des responsables du Mouvement 5 étoiles accepteront de recevoir un dossier consacré au franc CFA et à la Françafrique. La contestation née dans les rues africaines commencera alors à circuler au sein d’un gouvernement européen — avec le risque d’être reprise au service d’intérêts qui ne sont pas nécessairement ceux de l’Afrique.
Sources principales
- Burkina24 — Arrivée de Kémi Séba à Ouagadougou, 20 août 2018
- LeFaso.net — Conférence consacrée au Front anti-CFA, 22 août 2018
- Bénin Web TV — Audience avec Roch Marc Christian Kaboré
- Senego — Déclaration de Kémi Séba après la rencontre
- Burkina24 — Condamnation prononcée le 26 décembre 2019
- LeFaso.net — Interpellation et expulsion d’octobre 2021
- Anadolu — Report de l’audience sud-africaine au 23 septembre 2026

