Dar es Salaam et Kinshasa ne négocient pas le même dossier
Une commission mixte et un forum d’affaires en Tanzanie, une rencontre agricole avec un représentant congolais à Hanoï : les contacts de septembre 2026 attestent une activité diplomatique vietnamienne tournée vers deux partenaires africains. Ils n’établissent pas encore, dans les deux pays, une accélération mesurée des capitaux effectivement investis. Le titre du référentiel doit être accompagné de cette réserve : l’intensification des démarches est documentée ; les nouveaux décaissements ne le sont pas. [1][2]
Pour les producteurs, les entreprises et les administrations africaines, le critère pertinent n’est pas le nombre de rencontres. Il est de savoir quelles capacités productives et techniques resteront disponibles localement après la signature des documents. Un partenariat peut ouvrir des débouchés tout en maintenant une économie dans la fourniture de matières premières ; il peut aussi permettre un apprentissage et une transformation sur place. Les pièces contractuelles doivent départager ces possibilités.
Une relation ancienne, une séquence diplomatique resserrée
La coopération entre la Tanzanie et le Viêt Nam ne commence pas cette année. L’Autorité tanzanienne de l’investissement et des zones économiques spéciales, TISEZA, rattache le forum du 22 septembre à une relation diplomatique établie en 1965. Sa communication confirme la tenue de cette rencontre à Dar es Salaam et son orientation vers le commerce, l’agriculture, les technologies et l’investissement. [3]
La chronologie précise déborde la période du 25 au 27 septembre indiquée dans le référentiel. Les travaux de la commission mixte se déroulent à Dar es Salaam du 21 au 23 septembre ; une partie de la délégation vietnamienne poursuit ses activités à Arusha les 24 et 25. Le 27 correspond notamment à la publication d’un compte rendu. Une date d’article de presse ne doit pas devenir artificiellement la date d’un investissement. [4]
L’implantation technologique possède, elle aussi, un précédent concret : les services de télécommunications de Halotel, liés à Viettel, ont été lancés en Tanzanie en octobre 2015. Leur existence permet de parler d’une présence économique ancienne. Elle ne démontre pas que chaque nouvelle annonce diplomatique constitue une extension de réseau déjà financée. [5]
À l’échelle de la coopération agricole, un groupe de travail Sud-Sud associant le Viêt Nam et des partenaires africains a été lancé à Hanoï le 29 mai 2026. Le Cirad, qui a participé à cette réunion, le décrit comme une plateforme reliant recherche, politiques publiques et actions de terrain. Il s’agit d’un dispositif de coopération, distinct d’un fonds d’investissement dont les dépenses seraient déjà réalisées. [6]
Des accords commerciaux en Tanzanie, des propositions techniques pour la RDC
La délégation présente en Tanzanie comprenait des entreprises aux activités différentes. Le compte rendu de la commission mentionne des prospections immobilières, des échanges sur les produits agricoles et la participation de Halotel. Il rapporte surtout la signature par Intimex d’un accord de coopération avec Akros Cashew Factory et d’un mémorandum avec le groupe tanzanien METL. La signature est un fait rapporté ; les montants, les obligations de construction et les échéanciers financiers ne sont pas fournis dans ce document. [7]
Des acteurs tanzaniens apparaissent également comme interlocuteurs économiques, et non comme simples bénéficiaires : TANICA, la Bourse de marchandises TMX, l’organisme chargé de la noix de cajou et la Commission nationale de l’irrigation participent aux échanges. Leur présence signale des intérêts sectoriels distincts, depuis la commercialisation jusqu’aux équipements productifs. Elle ne permet pas encore de connaître leur poids dans les accords conclus. [8]
Le dossier congolais se situe à une autre étape. Le 25 septembre, le vice-ministre vietnamien de l’Agriculture et de l’Environnement Đặng Ngọc Điệp rencontre l’ambassadeur de la République démocratique du Congo, François Balumuene Nkuna. Les domaines évoqués comprennent les cultures vivrières, l’aviculture, l’aquaculture, les échanges techniques et les liens entre organismes de recherche et de formation. Le communiqué décrit des propositions de coopération ; il ne fournit pas de contrat chiffré attestant un investissement technologique ou agricole nouveau en RDC. [9][2]
Il faut ainsi distinguer trois réalités : une entreprise déjà implantée, un accord commercial annoncé et une coopération technique en discussion. Les réunir sous une seule somme d’« investissements » ferait disparaître leur nature économique et leur degré d’avancement.
La valeur ajoutée se décide entre le champ et l’usine
Les échanges d’Arusha rendent visible une question centrale. Selon le ministère vietnamien, les autorités locales ont insisté sur la transformation des produits agricoles. Dans le même compte rendu, un représentant d’Intimex manifeste un intérêt pour la vente de riz et l’achat de café et de noix de cajou bruts. Ces orientations peuvent coexister ; elles ne produisent pas nécessairement la même répartition de la valeur. [4]
Le mécanisme à examiner est simple. Exporter une matière première procure un revenu au producteur et au négociant. Transformer cette matière peut ouvrir d’autres activités : préparation, conservation, conditionnement, maintenance et commercialisation. Mais l’existence d’une usine ne garantit pas non plus que tous les revenus demeurent sur place. Il faudrait connaître son actionnariat, ses achats, ses emplois, ses contrats et ses distributions de bénéfices.
La mesure des investissements exige la même discipline. Le Tanzania Investment Report 2025, publié par les institutions tanzaniennes, inscrit 69,6 millions de dollars de stock d’investissements directs provenant du Viêt Nam à fin 2024. Cette mesure statistique historique ne se confond pas avec un coût d’infrastructures annoncé par une entreprise, un engagement pluriannuel ou la valeur brute d’un projet. Elle ne permet ni de confirmer ni de réfuter une accélération des flux en septembre 2026. [10]
Dans les télécommunications, le contrôle ne se réduit pas davantage au nombre d’antennes. La propriété des équipements, les compétences de maintenance, l’accès aux données, les conditions de licence et les possibilités de changer de fournisseur constituent des dimensions différentes. Les contrats correspondants n’étant pas disponibles dans ce dossier, aucun bilan de souveraineté numérique ne peut être attribué aux rencontres de septembre.
Les priorités africaines précèdent les offres extérieures
La RDC ne doit pas apparaître comme un espace agricole indifférencié attendant un opérateur étranger. Pour le forum d’investissement 2026 de l’initiative Main dans la main de la FAO, le gouvernement congolais présente ses propres dossiers, articulés autour de filières et de corridors : maïs, aviculture, aquaculture, cacao et café. Ces projets constituent un cadre congolais de recherche de partenaires ; la documentation consultée ne permet pas de les attribuer au Viêt Nam. [11]
Cette distinction conserve l’initiative africaine au centre de l’analyse. La bonne question n’est pas seulement : « Que souhaite apporter Hanoï ? » Elle est aussi : « Quelles priorités les institutions congolaises et tanzaniennes ont-elles définies, et quelles conditions imposent-elles aux partenaires ? » Le choix des filières, des sites et des bénéficiaires doit pouvoir être examiné du point de vue des sociétés concernées.
Dans le numérique, la stratégie de transformation digitale de l’Union africaine pour 2020–2030 vise précisément une économie inclusive dans laquelle le continent ne serait pas seulement consommateur de technologies. Les partenariats peuvent être appréciés à partir de cette ambition propre, plutôt qu’à partir du seul discours de leurs fournisseurs. La diversification des partenaires constitue une possibilité ; l’acquisition durable de capacités doit, elle, être démontrée. [12][13]
L’étiquette « Sud-Sud » ne garantit donc ni égalité contractuelle ni dépendance. Elle décrit un espace de coopération. Ses effets dépendent notamment de la capacité des chercheurs, producteurs, entreprises et autorités africaines à négocier, apprendre, conserver des droits et disposer d’alternatives.
Des pièces manquantes empêchent encore le bilan financier
Pour les accords annoncés en Tanzanie, il manque les versions intégrales, la valeur des engagements, la distinction entre achats commerciaux et investissements, le calendrier des versements et les engagements de transformation locale. En RDC, aucun accord de financement ou programme d’exécution détaillé n’a été obtenu à partir de la rencontre du 25 septembre. L’absence de ces pièces n’établit pas qu’aucun projet n’existe ; elle interdit de le présenter comme déjà financé.
Les sources relatives à la séquence congolaise proviennent principalement du côté vietnamien. Une publication congolaise détaillant les engagements réciproques, les organismes chargés de l’exécution et les conditions de financement reste nécessaire. La présence d’une source africaine pour le forum tanzanien ne comble pas ce manque pour un autre pays.
Enfin, les organisations de producteurs, les salariés et les usagers concernés ne sont pas directement entendus dans les documents réunis. Leurs coûts, leurs attentes et leur pouvoir de négociation ne peuvent être déduits d’une photographie de délégation ou du nombre de participants. La promesse de bénéfices partagés demeure donc à éprouver.
De la prospection à l’autonomie productive : trois trajectoires possibles
Une première trajectoire serait principalement commerciale : davantage d’échanges, avec une transformation limitée dans les pays africains. Une deuxième comporterait une implantation productive accompagnée de formation, de débouchés et de capacités techniques locales. Une troisième verrait certains projets rester au stade du mémorandum, faute de financement, d’accord sur les conditions ou de faisabilité.
Ces scénarios ne sont pas des prévisions. Pour les départager, il faudra suivre les investissements effectivement versés, les équipements mis en service, les compétences transférées et les droits détenus par les partenaires africains. En agriculture, l’évolution du revenu des producteurs et des capacités de transformation compterait davantage que le seul volume exporté. Dans le numérique, l’usage effectif et la maîtrise technique importeraient autant que l’infrastructure installée.
Au 2 octobre 2026, le résultat établi est une séquence de négociation et de coopération, appuyée en Tanzanie sur une implantation antérieure. Le passage à une accélération chiffrée et comparable des investissements dans les deux pays reste à documenter.
Les sources qui distinguent l’engagement de l’exécution
Les comptes rendus du ministère vietnamien de l’Agriculture et de l’Environnement documentent les propositions faites à la RDC et les échanges d’Arusha. Les publications relatives à la commission mixte décrivent les accords commerciaux et les prospections. La communication de TISEZA corrobore le forum de Dar es Salaam, sans certifier l’exécution des projets évoqués. [2][4][7][3]
Le rapport d’investissement tanzanien fournit un repère statistique antérieur. Le dossier congolais de la FAO éclaire les priorités présentées par Kinshasa ; le Cirad documente sa propre participation au groupe de travail agricole. La stratégie numérique de l’Union africaine constitue un cadre africain d’évaluation, et non une approbation de ces partenariats particuliers. [10][11][6][12]
Références documentaires
- https://vnanet.vn/vi/anh/anh-thoi-su-quoc-te-1049/ky-hop-uy-ban-hon-hop-viet-nam–tanzania-lan-thu-hai-ve-hop-tac-kinh-te-thuong-mai-ky-thuat-khoa-hoc-van-hoa-va-xa-hoi-9052614.html
- https://en.mae.gov.vn/crop-production-plant-protection/viet-nam-congo-cooperation-to-unlock-agricultural-potential-9702.htm
- https://tz.linkedin.com/company/tanzania-investment-centre-tic-official-page
- https://mae.gov.vn/tanzania-moi-goi-doanh-nghiep-viet-nam-au-tu-vao-chan-nuoi-va-du-lich-23032.htm
- https://english.mst.gov.vn/viettel-starts-providing-services-in-tanzania-197114547.htm
- https://www.cirad.fr/en/worldwide/our-regional-offices/continental-southeast-asia/news-continental-southeast-asia/cirad-supports-south-south-agricultural-cooperation-viet-nam-africa
- https://van.nongnghiepmoitruong.vn/viet-nam–tanzania-joint-committee-meeting-seeks-new-momentum-for-investment-d832881.html
- https://www.vietnamplus.vn/dien-dan-ket-noi-doanh-nghiep-viet-nam-tanzania-tu-doi-thoai-den-hop-tac-thuc-chat-post1138062.vnp
- https://nongnghiepmoitruong.vn/hop-tac-viet-nam–congo-chuyen-hoa-tiem-nang-nong-nghiep-d833041.html
- https://www.bot.go.tz/Publications/Other/Tanzania%20Investment/en/2026041311531522.pdf
- https://www.fao.org/hand-in-hand/investment-forum-2026/democratic-republic-of-the-congo-2026/en
- https://au.int/sites/default/files/documents/38507-doc-dts-english.pdf
- https://unsouthsouth.org/knowledge-product/the-digital-transformation-strategy-for-africa-2020-2030/

