Après avoir fondé Urgences panafricanistes et éprouvé sa capacité d’action sur le terrain mauritanien, Kémi Séba cherche à fédérer une contestation dépassant les frontières nationales. Le 7 janvier 2017, des conférences, rassemblements et marches sont organisés simultanément en Afrique, en Europe et dans la Caraïbe. La critique ancienne du franc CFA entre alors dans une nouvelle phase : celle de la mobilisation populaire transnationale.
Situation juridique actuelle
Au 14 août 2026, aucune source fiable ne confirme la libération de Kémi Séba. L’audience qui devait se tenir le 11 août à Pretoria a été renvoyée au 23 septembre 2026. Kémi Séba, son fils et leur coaccusé sud-africain demeurent détenus.
Les sources contemporaines concordent sur le maintien en détention, mais divergent sur l’origine précise du report : Anadolu évoque des coupures électriques ayant touché le tribunal de Pretoria, tandis que BIP Radio situe la panne dans l’établissement pénitentiaire, empêchant l’extraction du détenu. En l’absence de document judiciaire sud-africain directement accessible, il serait imprudent de trancher entre ces deux versions. Le fait établi demeure le renvoi de l’audience et l’absence de libération. Anadolu, 12 août 2026, BIP Radio, 11 août 2026
Une contestation que Kémi Séba n’a pas inventée
Le 26 décembre 2016, Kémi Séba et Urgences panafricanistes lancent un appel à une journée internationale contre le franc CFA, fixée au 7 janvier suivant. Le choix de la date intervient peu avant le sommet Afrique-France prévu les 13 et 14 janvier à Bamako. Il permet de placer la souveraineté monétaire dans l’espace public avant une rencontre dominée par les relations entre gouvernements.
Kémi Séba ne découvre ni ne fonde la critique du franc CFA. Avant lui, des responsables politiques, économistes et intellectuels africains avaient contesté cette architecture monétaire. Le Mali de Modibo Keïta avait créé le franc malien en 1962. Samir Amin, Joseph Tchundjang Pouémi, Nicolas Agbohou, Demba Moussa Dembélé, Kako Nubukpo et d’autres avaient étudié les rapports entre monnaie, crédit, développement et dépendance extérieure.
L’originalité de Kémi Séba se situe ailleurs : il transforme une controverse souvent confinée aux ouvrages économiques, aux universités et aux sommets institutionnels en mot d’ordre accessible aux jeunesses africaines et diasporiques. Il ne produit pas une théorie monétaire nouvelle ; il fournit une scène, un langage et un réseau à une critique déjà constituée.
Cette distinction empêche d’effacer le travail antérieur des économistes africains tout en reconnaissant la fonction particulière du militant : convertir un savoir technique en capacité de mobilisation.
Ce que recouvrait le franc CFA en 2017
Le franc CFA fut officiellement créé en décembre 1945, dans le cadre colonial français. Après les indépendances, son nom et ses institutions évoluèrent, mais deux ensembles monétaires distincts continuèrent à l’utiliser : l’Union monétaire ouest-africaine, avec la BCEAO, et l’Afrique centrale, avec la BEAC. Les Comores disposaient d’un régime monétaire séparé.
En 2017, la coopération ouest-africaine reposait toujours sur l’accord conclu entre la France et les États membres de l’UMOA le 4 décembre 1973. Le dispositif associait notamment une parité fixe avec l’euro, une garantie de convertibilité apportée par le Trésor français, la centralisation d’une partie des réserves de change et une participation française à certaines instances monétaires.
L’existence de cet accord est établie par les archives du Trésor français et par les instruments de ratification des États concernés, dont l’ordonnance béninoise du 25 février 1974. Trésor français — accords des années 1970, ordonnance béninoise de ratification
Les défenseurs du système mettaient en avant la stabilité des prix, la convertibilité de la monnaie et la réduction du risque de change. Ses critiques soulignaient la dépendance envers une garantie extérieure, l’impossibilité d’ajuster librement la politique monétaire, la faiblesse du financement des économies productives et la survivance d’institutions construites dans le prolongement de la colonisation.
Le débat ne se résumait donc pas à une opposition entre compétence économique et militantisme. Il portait sur une question politique fondamentale : qui dispose du pouvoir de définir la monnaie, le crédit et les priorités de développement des pays africains ?
Le 7 janvier : plusieurs villes, une même séquence
À Dakar, le rassemblement se tient place de l’Obélisque, devenue place de la Nation. Des centaines de participants sont signalés par plusieurs comptes rendus contemporains. Kémi Séba y intervient aux côtés de militants, d’universitaires, d’économistes et d’organisations de la société civile.
Au même moment, des conférences ou mobilisations sont annoncées à Bamako, Abidjan, Ouagadougou, Ouidah, Kinshasa, Paris, Bruxelles, Londres, Bologne, en Casamance et en Haïti. Certaines listes ajoutent d’autres lieux. Les organisateurs parlent de quatorze ou quinze pays ; les archives disponibles permettent de confirmer une mobilisation dans plusieurs villes, mais pas de reconstituer avec la même précision l’affluence et le déroulement de chacun des événements.
Il convient donc de distinguer trois faits :
- l’appel possédait bien une dimension internationale ;
- plusieurs rassemblements et conférences eurent effectivement lieu ;
- le nombre total de pays et de participants reste partiellement dépendant des bilans publiés par les organisateurs.
Cette précaution ne réduit pas la portée de l’événement. Une coordination entre plusieurs capitales africaines et diasporiques représente déjà une réalisation organisationnelle importante pour une structure fondée seulement un an plus tôt.
La journée ne prend pas partout la même forme. Dakar connaît un rassemblement public ; ailleurs, il s’agit de conférences économiques, de réunions militantes ou de rencontres communautaires. Le « Front anti-CFA » est alors moins une organisation centralisée qu’une coalition temporaire reliant des groupes autonomes autour d’une revendication commune.
La souveraineté convertie en langage populaire
À Dakar, Kémi Séba défend le principe selon lequel chaque peuple doit pouvoir disposer de sa monnaie. Sa rhétorique ne se limite pas aux taux de change ou aux réserves obligatoires. Elle rattache le franc CFA à une histoire plus vaste : colonisation, contrôle des ressources, subordination des élites et impossibilité pour l’Afrique de définir librement ses priorités.
Cette simplification comporte une force et une limite.
Sa force réside dans sa capacité à rendre visible une architecture monétaire habituellement présentée comme inaccessible au grand public. Des mots tels que « parité », « convertibilité », « compte d’opérations » ou « réserves de change » cessent d’appartenir uniquement aux banques centrales. Ils deviennent des questions de citoyenneté et de souveraineté.
Sa limite tient au risque de faire croire que la suppression du franc CFA suffirait à produire l’indépendance économique. Sortir d’une monnaie exige de choisir une échelle — nationale, sous-régionale ou continentale —, d’organiser les paiements, d’assurer la confiance, de définir le régime de change, de financer les importations et de protéger les économies contre les mouvements spéculatifs. La souveraineté monétaire est un pouvoir à construire, non un simple changement de nom.
Kémi Séba s’appuie précisément sur des économistes africains pour donner une profondeur technique à la campagne. Mais le mouvement ne porte pas encore un plan monétaire unique. Certains participants défendent des monnaies nationales ; d’autres privilégient une monnaie ouest-africaine indépendante ; d’autres encore envisagent l’Eco de la CEDEAO. La coalition se rassemble plus facilement sur le refus du système existant que sur l’architecture de remplacement.
Une bataille également menée contre les dirigeants africains
La mobilisation vise la France, mais elle interpelle aussi les gouvernements africains. Le maintien du franc CFA ne relève pas d’une décision française unilatérale : il repose également sur des accords acceptés et administrés par les États membres.
Cette réalité déplace une partie de la responsabilité vers les pouvoirs africains. Kémi Séba accuse certaines élites de préserver un système qui sécurise leurs relations financières et diplomatiques au détriment d’une souveraineté plus exigeante. Son discours est particulièrement dur envers les présidents défendant publiquement la monnaie.
Cette critique rejoint une dimension centrale du panafricanisme : l’indépendance ne peut être réduite au remplacement d’administrateurs européens par des dirigeants africains si les structures de décision demeurent extérieures aux besoins des populations. Mais elle ne dispense pas d’examiner les choix réels des États, leurs divergences et leurs contraintes économiques. Tous les gouvernements de la zone ne disposent ni du même poids ni des mêmes intérêts.
Une victoire d’agenda, pas encore une victoire monétaire
Le 7 janvier 2017 n’abolit pas le franc CFA. Aucun gouvernement ne quitte alors la zone monétaire. Aucun nouvel instrument de paiement africain n’est créé. Mesurée à son objectif final, la mobilisation n’obtient donc pas de résultat institutionnel immédiat.
Elle remporte néanmoins une victoire politique : le franc CFA devient un sujet de mobilisation populaire transnationale. Urgences panafricanistes démontre qu’elle peut relier des villes, des intervenants et des publics différents. Kémi Séba confirme sa transformation : il n’est plus seulement un chroniqueur intervenant sur les plateaux africains, mais l’animateur d’une campagne continentale.
Dans les jours suivants, il annonce que 2017 sera l’année d’une « insurrection organisée et intelligente » des peuples africains. Le vocabulaire signale une stratégie : coordonner les pressions, envisager le boycott de produits français et multiplier les journées internationales. Une nouvelle mobilisation est prévue le 11 février, puis une journée de valorisation de la production africaine le 2 avril.
La réforme annoncée en décembre 2019 par la BCEAO supprimera, pour l’UMOA, la centralisation des réserves au Trésor français, le compte d’opérations et la présence française dans les organes de décision, tout en conservant la parité fixe avec l’euro et la garantie française. Ces modifications prouvent que les sujets soulevés en 2017 correspondaient à des mécanismes institutionnels réels.
Elles ne permettent cependant pas d’attribuer la réforme à Kémi Séba seul : le processus résulte de négociations interétatiques, de travaux économiques anciens et d’une contestation collective beaucoup plus large. BCEAO — réforme du franc CFA
Le 7 janvier marque ainsi moins la naissance de la critique anti-CFA que son changement d’échelle. La prochaine étape sera plus spectaculaire et plus risquée : le 19 août 2017, à Dakar, Kémi Séba fera passer la contestation du discours à la transgression symbolique en brûlant un billet de 5 000 francs CFA.
Sources principales
- Accords de coopération monétaire des années 1970 — Trésor français
- Ordonnance béninoise du 25 février 1974 ratifiant l’accord monétaire
- Annonce de la mobilisation internationale du 7 janvier 2017
- Compte rendu du rassemblement de Dakar, 9 janvier 2017
- Reportage vidéo et déclaration de Kémi Séba à Dakar
- Ndongo Samba Sylla — analyse du franc CFA, LSE Africa
- Situation judiciaire de Kémi Séba au 12 août 2026

