Vingt et un ans d’accord africain, aucun siège permanent

En 2005, l’Union africaine a adopté une position commune sur la réforme du Conseil de sécurité, connue sous le nom de Consensus d’Ezulwini et précisée par la Déclaration de Syrte. Elle réclame au moins deux sièges permanents pour l’Afrique, avec toutes les prérogatives des membres permanents — y compris le veto tant qu’il existe — ainsi que cinq sièges non permanents. L’Union africaine choisirait ses représentants. Cette architecture demeure la position officielle du continent.

Le 7 avril 2026, le Comité des dix chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine, le C-10, l’a de nouveau soumise aux négociations intergouvernementales de l’Assemblée générale sous la forme d’un « modèle africain ». Le 28 juillet, l’Assemblée générale a décidé de poursuivre immédiatement les négociations lors de sa 81e session. Le processus continue. Il n’a toujours produit ni texte d’amendement de la Charte ni calendrier contraignant d’adoption.

La paralysie du titre doit donc être localisée. Le Conseil de sécurité n’est pas totalement inactif : il adopte des résolutions, renouvelle des opérations et peut agir sur des crises. La paralysie concerne surtout sa propre transformation et, dans certains dossiers, l’action bloquée par les rivalités ou le veto. L’institution dispose d’un pouvoir exécutif international considérable, mais ne peut pas réformer seule la règle qui distribue ce pouvoir.

1945 : l’Afrique objet de sécurité, jamais centre de décision

Le Conseil compte quinze membres : cinq permanents — Chine, États-Unis, Fédération de Russie, France et Royaume-Uni — et dix élus pour deux ans. Les décisions de fond requièrent neuf voix et l’absence de veto d’un membre permanent. L’Afrique dispose régulièrement de trois sièges élus, les « A3 », mais ces mandats temporaires n’offrent ni continuité institutionnelle ni pouvoir de blocage individuel. Aucun État africain ne siège de façon permanente dans l’organe chargé par la Charte de la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales.

Ce déséquilibre est un produit de 1945. La plupart des territoires africains étaient alors colonisés et ne pouvaient négocier la distribution du pouvoir mondial en leur nom. L’ordre juridique qui prétend à l’universalité a donc été constitué pendant l’absence politique forcée d’une grande partie de l’humanité. Le défaut africain n’est pas une simple sous-représentation géographique ; il est une dette constitutionnelle issue de la colonisation.

Les indépendances ont élargi l’Assemblée générale et conduit, dans les années 1960, au passage de onze à quinze membres du Conseil. Mais le noyau permanent est resté intact. L’Afrique est consultée, élue, invitée, concernée — jamais installée dans la permanence. La différence est matérielle : les diplomaties des cinq peuvent accumuler des archives, imposer un rythme, rédiger des textes, négocier des compromis sur plusieurs décennies et menacer d’un veto. Les délégations élues doivent apprendre rapidement, coordonner leurs positions et quitter la table après deux ans.

Ezulwini : une revendication maximale née d’un compromis

Le Consensus d’Ezulwini affirme que le veto devrait, en principe, être supprimé. Mais il ajoute que, tant qu’il subsiste, les nouveaux membres permanents doivent en disposer. Cette apparente contradiction est un calcul d’égalité. Accepter un siège permanent sans veto créerait une seconde classe de permanents et institutionnaliserait l’infériorité africaine. La position africaine ne célèbre pas le veto ; elle refuse d’en supporter la hiérarchie sans contrepartie.

L’Union demande également cinq sièges non permanents, portant l’élargissement total envisagé à vingt-six membres. Le modèle africain de 2026 insiste sur le « cas particulier » du continent et sur le droit de l’Union à sélectionner les pays qui le représenteraient. Cette dernière exigence protège une logique continentale contre une compétition ouverte où des puissances extérieures pourraient soutenir leur candidat préféré. L’enjeu n’est pas seulement d’ajouter deux drapeaux africains ; il est de déterminer à qui ces sièges rendraient des comptes.

L’unité de principe masque cependant des questions non résolues publiquement : quels États occuperaient les sièges, pour quelle durée, avec quelle rotation, quel mandat de consultation et quelles obligations envers l’Union ? Le modèle revendique le pouvoir de sélection, sans transformer encore ce pouvoir en procédure acceptée par tous les États membres. Cette ambiguïté n’invalide pas la demande, mais elle offre aux opposants un argument pour retarder la décision et peut nourrir des rivalités régionales.

Le verrou n’est pas rhétorique : il s’appelle article 108

Modifier la composition et les pouvoirs du Conseil exige un amendement de la Charte des Nations unies. L’article 108 impose une adoption par les deux tiers de l’Assemblée générale puis une ratification, selon les règles constitutionnelles nationales, par les deux tiers des membres de l’ONU — y compris tous les membres permanents du Conseil. Chacun des cinq détient ainsi, en pratique, un veto sur la réforme du veto.

Cette boucle explique pourquoi les négociations intergouvernementales produisent des positions, des modèles et des documents d’éléments sans aboutir à un texte négocié. Il faut rapprocher des blocs opposés sur le nombre de sièges, le statut permanent, la représentation régionale, le veto et la méthode de sélection. Puis il faut obtenir l’accord des détenteurs actuels du privilège. La paralysie n’est pas un accident administratif ; elle est inscrite dans la procédure de révision conçue pour protéger l’ordre de 1945.

Le document des coprésidents du 10 juin 2026 reconnaît l’urgence d’une réforme, la nécessité d’une représentation plus équitable et la priorité du cas africain. Cette convergence de langage est réelle. Elle ne tranche pourtant pas les paramètres décisifs. Le 28 juillet, l’Assemblée générale a choisi la continuité des négociations, pas l’ouverture d’une conférence de révision ni le vote d’un amendement. Le mouvement procédural ne doit pas être présenté comme une percée constitutionnelle.

Le veto : protection des puissants et impuissance organisée

Le veto devait empêcher les grandes puissances de quitter l’organisation ou d’être contraintes par une décision qu’elles combattraient. Il a donc une fonction de stabilité. Mais il permet aussi à un membre permanent de bloquer une action malgré un soutien majoritaire, notamment lorsqu’un allié ou ses propres intérêts sont en cause. L’ordre international échange l’égalité juridique contre la participation continue des plus puissants.

Pour les États africains, cette transaction est particulièrement coûteuse. Des crises africaines sont débattues dans une salle où aucune voix africaine ne possède la même capacité d’interruption. Les A3 peuvent coordonner des positions, déposer des textes et bâtir des coalitions ; ils ne peuvent annuler un veto ni garantir qu’une priorité de l’Union survive aux négociations entre permanents. La « solution africaine aux problèmes africains » reste limitée si les mandats, sanctions et financements décisifs dépendent d’un organe sans membre permanent africain.

Le remède n’est pourtant pas mécaniquement deux vetos supplémentaires. Etendre le veto peut démocratiser l’accès à un pouvoir antidémocratique sans améliorer la capacité d’agir. Ezulwini répond à cette objection par l’égalité transitoire : abolition pour tous, ou mêmes prérogatives pour les nouveaux permanents. Cette position conserve une cohérence normative, mais elle rend la réforme plus difficile à accepter pour ceux qui craignent un Conseil encore plus souvent bloqué.

Une représentation africaine ne garantit pas une politique africaine

Le mot « Afrique » recouvre cinquante-cinq États, des langues, des intérêts économiques, des alliances militaires et des traditions diplomatiques différentes. Deux sièges ne pourraient représenter automatiquement cette pluralité. Un État africain permanent pourrait défendre sa propre sécurité, son régime ou ses partenaires avant une position continentale. Les divergences entre États membres existent déjà dans les votes et les crises régionales. La couleur du drapeau ne suffit pas à décoloniser une institution.

La légitimité exige donc un mécanisme de redevabilité. Les futurs représentants devraient consulter l’Assemblée de l’Union, rendre compte au Conseil de paix et de sécurité, publier leurs explications de vote et respecter des règles sur les conflits d’intérêts. Une rotation longue ou un mandat révocable pourrait concilier continuité et contrôle continental. Ces options ne figurent pas encore comme accord opérationnel définitif. Les tester au sein de la coordination A3 rendrait la demande plus crédible avant même la réforme.

Ce que 2026 a fait avancer — et ce qu’il n’a pas décidé

Le dépôt du modèle africain a clarifié une position souvent résumée par des slogans. Il fournit aux négociations une proposition identifiable : au moins deux sièges permanents dotés des mêmes prérogatives et cinq non permanents. Le document des coprésidents reconnaît davantage le cas africain. Ces étapes renforcent la visibilité et la traçabilité de la revendication.

Elles ne révèlent pas l’existence d’un accord des P5. Les déclarations favorables à une meilleure représentation africaine peuvent diverger dès qu’il faut nommer les catégories de sièges, le veto ou les candidats. Elles ne permettent pas non plus d’annoncer une échéance. Prédire l’adoption d’une réforme lors de la 81e session dépasserait les éléments disponibles.

Passer d’une demande morale à une stratégie de pouvoir

L’Union africaine doit maintenir l’unité sur le principe tout en préparant les détails que ses partenaires utilisent pour temporiser. Elle peut établir une procédure de sélection, définir la redevabilité des futurs permanents, arrêter une position sur la rotation et chiffrer la contribution diplomatique nécessaire. Elle peut aussi rendre publiques les réponses des membres permanents à chaque composante du modèle. Transformer les déclarations générales en matrice de positions ferait apparaître les véritables points de blocage.

Enfin, une coalition des deux tiers de l’Assemblée générale doit être construite autour d’un bénéfice universel : Conseil plus représentatif, limitation responsable du veto, meilleure prévention et obligation de rendre compte. Ezulwini est la position continentale la plus stable et la plus cohérente depuis vingt et un ans. Son principal adversaire n’est pas le manque d’arguments, mais une constitution internationale qui donne aux bénéficiaires du statu quo le dernier mot. La sortie de la paralysie dépendra de la capacité africaine à rendre le coût politique de l’immobilité supérieur au coût de la réforme.

Sources institutionnelles

  • Union africaine, Consensus d’Ezulwini, Executive Council, 7e session extraordinaire, mars 2005.
  • Union africaine, Déclaration de Syrte sur la réforme des Nations unies, Assembly/AU/Decl.2(V), 5 juillet 2005.
  • Union africaine, rapport d’étape sur la représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité, Assembly/AU/7(XII).
  • Comité des dix de l’Union africaine, African Model on UN Security Council Reform, 7 avril 2026.
  • Assemblée générale des Nations unies, document d’éléments des coprésidents des négociations intergouvernementales, 10 juin 2026.
  • Assemblée générale des Nations unies, séance du 28 juillet 2026, compte rendu GA/12774.
  • Nations unies, Charte, articles 23, 27 et 108.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *