Le 31 mars 2025, une conférence de Kémi Séba consacrée à la souveraineté monétaire est empêchée à Brazzaville. Le militant et son hôte, l’opposant Destin Gavet, sont interrogés ; le premier est ensuite expulsé vers Kinshasa. Deux semaines plus tard, le gouvernement congolais assume la décision au nom de la stabilité économique. L’épisode révèle moins la force d’un discours que la fragilité politique d’un ordre monétaire que ses défenseurs soustraient au débat.

Une conférence interdite avant le premier mot

Kémi Séba arrive à Brazzaville le vendredi 28 mars 2025, en provenance de Kinshasa par le Beach. Son séjour est annoncé et médiatisé. Il intervient sur une chaîne de télévision privée et doit tenir, le lundi 31 mars, une conférence de presse consacrée à la souveraineté monétaire et au franc CFA.

La rencontre est prévue au siège du Mouvement républicain, dans le quartier Diata, à Makélékélé. Elle n’aura pas lieu.

Selon les récits concordants de deux journaux congolais, des policiers et des agents de la Centrale d’intelligence et de documentation investissent les lieux. Les journalistes présents sont sommés de partir. Kémi Séba et le président du Mouvement républicain, Melaine Destin Gavet Elengo, sont conduits pour interrogatoire. Après plusieurs heures, Destin Gavet retrouve la liberté ; Kémi Séba fait l’objet d’une décision d’expulsion et est reconduit vers Kinshasa. Cette chronologie est documentée par La Semaine Africaine et L’Horizon Africain.

En revanche, le texte intégral de la mesure d’expulsion, sa motivation juridique précise et les éléments matériels éventuellement invoqués par les services de sécurité n’ont pas été retrouvés dans le domaine public. Cette absence interdit d’affirmer que le dossier administratif était vide. Elle interdit tout autant de lui prêter des preuves que le public ne peut ni connaître ni discuter.

Le lieu et les acteurs donnent à l’affaire sa portée politique

L’événement ne se déroule ni dans une réunion clandestine ni dans un espace sans identité politique. La conférence devait se tenir dans les locaux d’un parti d’opposition légalement constitué. Son organisateur, Destin Gavet, dirige le Mouvement républicain et se présente déjà, au début de 2025, comme prétendant à l’élection présidentielle de 2026. Il représente également Urgences panafricanistes au Congo.

Ce cadre est déterminant. En empêchant la rencontre, les autorités ne limitent pas seulement l’expression d’un visiteur étranger. Elles interviennent dans les locaux d’un parti congolais, écartent des journalistes et interrogent une personnalité engagée dans la compétition politique nationale. La décision atteint donc simultanément la liberté d’expression de Kémi Séba, la liberté d’action d’une organisation congolaise, le travail de la presse et le droit du public à entendre une controverse économique.

La question posée par la conférence concernait directement les citoyens : qui décide de la monnaie, selon quels objectifs, avec quels contrôles et au bénéfice de quelles économies ?

Un gouvernement peut défendre le franc CFA, en souligner la stabilité ou contester les solutions proposées par ses adversaires. Mais une démocratie ne peut réduire la politique monétaire à une compétence réservée aux gouverneurs de banque centrale. La monnaie détermine aussi le crédit, le commerce, les prix, les marges budgétaires et la capacité d’un pays à choisir sa trajectoire de développement.

Interdire le débat ne répond à aucune de ces questions. Cela transforme une controverse économique en épreuve d’autorité.

Le gouvernement transforme la monnaie en question de sécurité

Pendant deux semaines, la décision demeure principalement racontée par les personnes visées et par la presse régionale. Puis, le 14 avril 2025, le porte-parole du gouvernement, Thierry Moungalla, la défend publiquement lors de la « Quinzaine du gouvernement ».

Il présente Kémi Séba comme un « provocateur professionnel » et justifie l’interdiction par le risque que le thème du franc CFA ferait peser sur la stabilité du pays. Le compte rendu publié par Les Échos du Congo-Brazzaville lui attribue même cette affirmation : critiquer une monnaie utilisée dans un pays constituerait un délit, celle-ci étant un élément central de la stabilité économique et financière. Une vidéo publiée sur la page officielle du ministre conserve son intervention.

Cette justification est le point politique central de l’affaire. Elle ne reproche publiquement à Kémi Séba ni appel à la violence, ni opération clandestine, ni projet matériel d’atteinte aux institutions. Le danger invoqué réside dans la critique de la monnaie elle-même et dans les effets politiques que cette parole pourrait produire.

Le gouvernement ne réfute donc pas le discours : il le classe parmi les menaces.

Si la stabilité d’une monnaie dépend de l’impossibilité d’en discuter publiquement, cette stabilité n’est plus seulement économique ; elle devient un régime de parole. L’autorité décide alors non seulement de la politique monétaire, mais aussi des opinions autorisées à son sujet.

Brazzaville, ville de l’accord de 1972

Le choix de Brazzaville donne à l’épisode une profondeur historique particulière. La convention de coopération monétaire entre la France et les États membres de la Banque des États de l’Afrique centrale a été signée dans cette ville le 23 novembre 1972, puis publiée en France par le décret du 27 juillet 1977.

La République du Congo appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Elle utilise le franc CFA d’Afrique centrale, le XAF, émis par la BEAC. D’après la présentation institutionnelle de la Banque de France, sa parité est fixée à 655,957 francs CFA pour un euro et sa convertibilité est garantie de manière illimitée par le Trésor français. La même source précise que la France désigne deux administrateurs au conseil d’administration de la BEAC et deux membres de son Comité de politique monétaire, comme chacun des six États de la CEMAC.

L’euro n’est donc pas extérieur à la question. Depuis 1999, il constitue l’ancre du franc CFA. La Direction générale du Trésor rappelle en outre que toute modification de la nature ou de la portée de ces accords requiert l’accord du Conseil de l’Union européenne.

Cette architecture ne signifie pas que Paris décide seul de la monnaie d’Afrique centrale : les gouvernements africains et les institutions de la CEMAC y exercent leurs propres responsabilités. Elle montre cependant que le franc CFA demeure un ordre institutionnel partagé avec la France et articulé à l’Union européenne.

Les défenseurs du système peuvent invoquer la stabilité des prix, la prévisibilité du change et la garantie de convertibilité. Ses opposants peuvent questionner l’ancrage fixe, la gouvernance, l’autonomie du crédit ou la continuité historique avec la zone monétaire coloniale. Ces positions doivent être éprouvées par les faits. Mais aucune ne peut être déclarée illégitime avant discussion.

Une mesure confrontée aux garanties constitutionnelles

La Constitution congolaise du 25 octobre 2015 garantit la libre expression et diffusion des opinions et prohibe la censure à son article 25. Son article 27 reconnaît les libertés d’association, de réunion, de cortège et de manifestation dans les conditions fixées par la loi.

Les articles 9 et 11 protègent contre l’arrestation arbitraire et imposent l’information de la personne arrêtée sur les raisons de la mesure et sur ses droits. L’article 49 accorde aux étrangers régulièrement établis les mêmes droits et libertés, sous réserve des traités, des lois et de la réciprocité.

Ces garanties ne suppriment pas le pouvoir d’un État de réglementer l’entrée et le séjour des étrangers, de protéger l’ordre public ou de sanctionner une infraction définie par la loi. Elles imposent cependant une question de proportionnalité : quel acte précis justifiait d’empêcher préventivement une conférence, d’interroger son organisateur congolais et d’expulser le conférencier ?

À ce jour, les documents accessibles ne permettent pas d’examiner la base juridique de l’expulsion, la nécessité de la mesure ni l’existence d’un recours. Le gouvernement a donné une justification politique ; il n’a pas rendu public un dossier juridique permettant d’en contrôler la solidité.

Qualifier une personne de provocateur ne remplace pas l’identification d’un trouble concret. Présenter la critique monétaire comme une menace ne démontre pas que la conférence aurait causé un danger réel et imminent.

La charge démocratique de l’explication appartient ici à l’autorité qui a empêché la parole. Plus une mesure limite des libertés publiques, plus son fondement doit être précis, accessible et contrôlable.

Ce que le dossier ne prouve pas sur la France

Aucun courrier diplomatique ni aucune note interne accessibles au public ne permettent d’établir une intervention française. En l’état du dossier, aucune preuve publique ne permet donc d’identifier une directive de Paris. La décision documentée et publiquement assumée est celle des autorités congolaises.

Cette prudence n’oblige pas à rendre invisible la structure politique protégée par la décision. La conférence visait une monnaie née de l’histoire coloniale, gouvernée dans un cadre régional auquel la France demeure institutionnellement associée et arrimée à l’euro. En empêchant la réunion, Brazzaville a objectivement protégé cette architecture. Cela ne démontre pas que l’expulsion ait été décidée à la demande de la France.

Cette distinction est indispensable. Le néocolonialisme ne fonctionne pas nécessairement par une succession d’ordres écrits venus de l’ancienne puissance coloniale. Il peut aussi se reproduire lorsque des élites et des gouvernements africains font leurs les institutions héritées, associent leur stabilité à leur conservation et répriment eux-mêmes ceux qui les contestent. Dans cette configuration, la responsabilité africaine n’est ni secondaire ni fictive. Elle est centrale.

Il reste légitime d’enquêter sur les échanges diplomatiques éventuels. Il faudrait obtenir la décision d’expulsion, sa note de présentation, les comptes rendus internes de la chaîne décisionnelle congolaise et, s’ils existent, les échanges avec des partenaires étrangers.

Des demandes officielles peuvent être adressées aux ministères congolais compétents, à l’ambassade de France et au ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères ; une question parlementaire pourrait également contraindre Paris à prendre position. Mais une enquête sérieuse doit partir de ces pièces, non remplacer leur absence par une certitude.

Un silence international qui fait partie du dossier

La faible couverture internationale de l’affaire mérite d’être relevée. La revue documentaire effectuée n’a pas retrouvé de traitement identifiable par les grandes agences de presse ou les principaux médias internationaux généralistes consultés. Elle n’a pas davantage retrouvé de réaction publique clairement attribuable au gouvernement français, à l’ambassade de France, à l’Union africaine, à la CEMAC ou à la BEAC.

Ce constat doit rester exactement ce qu’il est : le résultat d’une recherche dans le corpus public accessible, et non la preuve d’une coordination ou d’une volonté organisée d’étouffement. L’absence peut tenir à la brièveté de l’interpellation, à l’absence d’une dépêche d’agence, au statut controversé de Kémi Séba ou à la sous-couverture habituelle des atteintes aux libertés publiques en Afrique centrale.

Elle n’en demeure pas moins significative sur le plan éditorial.

Une conférence consacrée à une monnaie reliée à l’euro est interdite. Des services de sécurité investissent le siège d’un parti d’opposition. Un futur candidat à la présidentielle est interrogé. Un militant connu internationalement est expulsé. Puis un ministre explique que la critique de la monnaie peut déstabiliser le pays. Malgré cette accumulation, l’affaire reste essentiellement documentée par des médias congolais, béninois et ouest-africains.

Cette asymétrie révèle une hiérarchie de l’attention. Les discours occidentaux célèbrent volontiers la liberté d’expression comme valeur universelle ; ils deviennent beaucoup plus discrets lorsqu’une liberté africaine est restreinte autour d’une institution qui relie encore l’Afrique à l’Europe.

Le silence ne prouve pas qui a décidé. Il contribue toutefois à déterminer quels événements deviennent des affaires internationales et lesquels restent enfermés dans leur espace régional.

L’interdiction devient elle-même un argument

Les autorités congolaises voulaient empêcher une conférence sur le franc CFA. Elles ont finalement produit une démonstration politique plus puissante que la réunion elle-même : la monnaie peut être présentée comme trop sensible pour être soumise à la contradiction.

L’épisode du 31 mars ne valide pas automatiquement toutes les analyses économiques de Kémi Séba. Il ne prouve pas davantage une instruction française. Il établit autre chose : à Brazzaville, le pouvoir a choisi l’interdiction, l’interrogatoire et l’expulsion plutôt que le débat, puis il a relié ce choix à la protection de la stabilité monétaire.

Ce précédent dépasse la personne du militant. Si contester le franc CFA peut être assimilé à une déstabilisation, économistes, journalistes, partis, syndicats et citoyens doivent se demander jusqu’où s’étend la zone interdite. Une politique monétaire est-elle encore souveraine lorsqu’elle ne peut être publiquement discutée par les populations qui en supportent les effets ?

La souveraineté ne consiste pas seulement à transférer une compétence d’une capitale étrangère vers une capitale africaine. Elle suppose que les Africains puissent examiner leurs institutions, en contester les résultats et choisir collectivement de les conserver, de les réformer ou de les remplacer. Sans ce droit, l’africanisation des organes ne garantit pas l’émancipation politique.

Le 31 mars 2025, Kémi Séba a été expulsé de Brazzaville. Mais la question qu’il venait poser est restée sur place : un ordre monétaire peut-il durablement se dire africain s’il doit être protégé du débat africain ?

Sources finalisées

Sources primaires et institutionnelles

  1. Intervention officielle de Thierry Moungalla, 14 avril 2025.
  2. Constitution de la République du Congo, articles 9, 11, 25, 27 et 49.
  3. Banque de France — Partenariats Afrique-France.
  4. Direction générale du Trésor — Accords de coopération monétaire.
  5. Légifrance — Décret n° 77-877 du 27 juillet 1977.

Documentation de l’événement

  1. La Semaine Africaine, 6 avril 2025.
  2. L’Horizon Africain, 1er avril 2025.
  3. Les Échos du Congo-Brazzaville, 15 avril 2025.
  4. Actu Cameroun, 31 mars 2025.
  5. Koaci, 1er avril 2025.

Limites documentaires

  • Le texte intégral de la décision d’expulsion et sa motivation juridique n’ont pas été rendus publics.
  • Aucun document public consulté ne permet d’établir une directive française.
  • Aucune réaction officielle publique de la France, de l’Union africaine, de la CEMAC ou de la BEAC n’a été identifiée.
  • La chaîne décisionnelle et l’existence d’une éventuelle coordination extérieure demeurent donc non établies.

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