Riyad s’installe dans la conversation sans lever l’ambiguïté statutaire
L’Arabie saoudite est entrée dans la séquence diplomatique des BRICS sur Gaza avant que son appartenance formelle au groupe ne soit décrite de manière uniforme par les institutions concernées. Le prince héritier Mohammed ben Salmane a participé, le 21 novembre 2023, à la réunion extraordinaire conjointe des dirigeants des BRICS et des pays invités consacrée au Moyen-Orient, avec un accent particulier sur Gaza. Le geste était politiquement clair : Riyad voulait peser sur un format du Sud global au moment où les enceintes occidentales étaient accusées d’impuissance ou de partialité.
Le statut, lui, l’est moins. Le portail officiel de la présidence indienne des BRICS en 2026 affirme que l’Arabie saoudite est devenue membre à part entière en janvier 2024. Pourtant, les comptes rendus officiels saoudiens d’avril et de juillet 2025 présentent encore le Royaume comme un « pays invité à rejoindre les BRICS ». Cette divergence entre sources d’autorité ne peut être effacée par une formule commode. Elle signifie qu’une participation opérationnelle est établie, tandis que la clôture juridique et politique du processus d’adhésion demeure insuffisamment documentée dans les publications disponibles.
Cette ambiguïté n’annule pas l’importance de la séquence. Elle la rend plus intéressante. Riyad peut tester les bénéfices d’une proximité avec les BRICS — accès politique aux grandes puissances non occidentales, diversification des coalitions, visibilité sur la réforme de la gouvernance mondiale — sans annoncer une rupture avec Washington ni assumer publiquement toutes les obligations d’un membre. Gaza sert alors à la fois de cause diplomatique, de test d’autonomie stratégique et de langage commun avec une large partie du Sud.
De Johannesburg à Rio, Gaza devient un terrain de convergence
Au sommet de Johannesburg d’août 2023, les BRICS ont invité six États à rejoindre le groupe, dont l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis et l’Iran. La réunion extraordinaire de novembre a ensuite associé les membres et les invités autour de Gaza. Dans son intervention, Riyad a mis en avant le sommet arabe et islamique organisé quelques jours auparavant, l’urgence d’un cessez-le-feu, la protection des civils, l’acheminement de l’aide et la perspective de deux États.
Le 29 avril 2025, le vice-ministre saoudien des affaires étrangères, Waleed Elkhereiji, a participé à Rio de Janeiro à la réunion des ministres des affaires étrangères des BRICS. Le communiqué de l’Agence de presse saoudienne rappelait l’invitation reçue à Johannesburg et employait explicitement la formule de pays invité à rejoindre le groupe. Le représentant saoudien a demandé une action plus affirmée des BRICS face aux crises internationales et a présenté les initiatives du comité ministériel arabo-islamique conduit par Riyad.
En juillet 2025, le ministre des affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, a pris part au dix-septième sommet des BRICS, toujours selon la même désignation d’invité. La déclaration des dirigeants publiée sous la présidence brésilienne a condamné les guerres, traité la catastrophe à Gaza et réclamé une réforme de la gouvernance mondiale. Riyad s’est donc inséré dans une continuité : le groupe offrait une scène, tandis que le Royaume apportait son poids arabe, énergétique et financier.
La participation saoudienne est certaine, l’adhésion reste mal harmonisée
Plusieurs éléments sont établis. L’invitation de Johannesburg est officielle. La participation de Mohammed ben Salmane à la réunion extraordinaire de novembre 2023 est attestée par l’Agence de presse saoudienne. La présence de Waleed Elkhereiji à la ministérielle de Rio et celle de Faisal ben Farhan au sommet de 2025 sont également documentées. L’engagement saoudien dans la diplomatie arabo-islamique sur Gaza, notamment autour de l’aide, de la protection des civils et de la solution à deux États, est public.
La difficulté porte sur la qualification de membre. Le portail officiel BRICS 2026, administré sous présidence indienne, inclut l’Arabie saoudite parmi les membres à part entière depuis janvier 2024. Les communiqués saoudiens postérieurs continuent pourtant d’employer le vocabulaire de l’invitation. Aucun instrument public unique, comparable à un traité de ratification, n’a été identifié dans les sources consultées pour résoudre cette contradiction.
Il faut rappeler que les BRICS ne sont pas une organisation fondée sur un traité constitutif détaillant une procédure d’adhésion uniforme, un secrétariat permanent doté d’une personnalité propre et une hiérarchie normative comparable à celles de l’Union africaine ou des Nations unies. Le groupe fonctionne principalement par consensus politique et par présidences tournantes. Cette souplesse favorise l’élargissement, mais elle rend les frontières du statut moins lisibles.
Gaza offre à Riyad une autonomie diplomatique à coûts maîtrisés
La première fonction de la séquence BRICS est symbolique. En participant à un format associé au Sud global, Riyad montre que sa politique étrangère ne se réduit plus à l’architecture de sécurité américaine. Le Royaume peut soutenir la cause palestinienne, dialoguer avec Pékin et Moscou et entretenir ses relations occidentales. Cette multipolarité n’est pas un basculement de camp ; c’est une stratégie de portefeuille.
La deuxième fonction est régionale. L’Arabie saoudite entend conserver un leadership arabe face à la concurrence du Qatar, des Émirats arabes unis, de la Turquie et de l’Iran. Gaza lui permet de fédérer une position arabo-islamique sans normaliser immédiatement ses relations avec Israël. La participation aux BRICS élargit l’audience de cette position au-delà du monde arabe.
L’enquête fait également apparaître une asymétrie. Riyad peut multiplier les enceintes ; les États africains aux capacités diplomatiques plus faibles doivent souvent choisir où engager leurs équipes et leurs ressources. Si l’agenda BRICS sur Gaza se construit principalement entre grandes puissances et capitaux du Golfe, l’Afrique risque d’être citée comme composante du Sud global sans peser sur les modalités de financement, de médiation ou de reconstruction.
Les membres africains disposent d’un levier qu’ils n’ont pas encore mutualisé
L’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie siègent dans le groupe élargi. Elles représentent trois positions géopolitiques différentes : puissance normative et contentieuse pour Pretoria, État frontalier de Gaza et gestionnaire du canal de Suez pour Le Caire, puissance de la Corne dépendante des accès maritimes pour Addis-Abeba. Leur coordination pourrait transformer une présence arithmétique en bloc de proposition.
Sur Gaza, une plateforme africaine au sein des BRICS pourrait défendre quatre priorités : respect du droit international humanitaire, accès humanitaire durable, financement transparent de la reconstruction et association des entreprises du Sud à des conditions vérifiables. Elle pourrait aussi relier le dossier palestinien aux crises africaines afin d’éviter une hiérarchie implicite des victimes. Le Soudan, l’est de la République démocratique du Congo et le Sahel souffrent eux aussi de déficits de financement et d’attention diplomatique.
L’arrivée saoudienne ouvre une opportunité financière, mais aussi un rapport de force. Les fonds souverains et entreprises du Golfe investissent dans les ports, l’agriculture, l’énergie et les infrastructures africaines. Les gouvernements du continent doivent négocier des contenus locaux, des transferts de compétences, des clauses de dette soutenable et une gouvernance des données. Une relation qualifiée de Sud-Sud ne devient équitable ni par géographie ni par rhétorique.
Une contradiction officielle empêche toute certitude sur le statut final
La participation saoudienne aux réunions des BRICS sur Gaza est vérifiée. L’existence de l’invitation de 2023 l’est également. En revanche, l’achèvement formel de l’adhésion reste incertain, car les portails BRICS et les communiqués saoudiens emploient des qualifications incompatibles après janvier 2024.
Il est probable que cette ambiguïté reflète une décision politique saoudienne de maintenir le processus ouvert, ou une différence de pratique documentaire entre les présidences du groupe. Cette interprétation demeure une analyse, non un fait. Il serait non vérifiable d’attribuer à Riyad une hésitation précise sans déclaration saoudienne explicite.
L’impact concret de la séquence sur Gaza est également incertain. Les déclarations créent une pression diplomatique et une narration commune, mais aucune chaîne causale ne permet d’affirmer qu’elles ont, seules, modifié les opérations militaires, garanti l’aide ou financé la reconstruction. Les résultats doivent être mesurés sur les décisions, pas sur la seule densité des sommets.
| Affirmation contrôlée | Qualification | Fondement |
| Riyad a participé à la réunion BRICS sur Gaza en novembre 2023 | Vérifiée | Compte rendu officiel saoudien |
| Des responsables saoudiens ont siégé aux réunions BRICS de 2025 | Vérifiée | Communiqués officiels d’avril et juillet 2025 |
| L’Arabie saoudite est incontestablement membre à part entière | Incertaine | Désaccord entre sources officielles BRICS et saoudiennes |
| Gaza sert la diversification diplomatique de Riyad | Probable | Convergence des actes, sans déclaration exhaustive d’intention |
| Les BRICS ont créé un fonds saoudien de reconstruction de Gaza | Non vérifiable | Aucun dispositif institutionnel identifié |
Le test décisif sera financier, juridique et africain
Trois indicateurs permettront d’évaluer la suite. Le premier sera statutaire : une position saoudienne explicite, une liste harmonisée des membres et une participation régulière aux mécanismes internes réduiraient l’incertitude. Le deuxième sera diplomatique : l’existence d’initiatives coordonnées, assorties d’échéances et de mécanismes de suivi, distinguera une coalition d’action d’une coalition de communiqués.
Le troisième sera financier. Si la reconstruction de Gaza s’ouvre, les conditions de financement, le contrôle des marchés, la gouvernance foncière et la protection des droits des Palestiniens seront déterminants. Les capitaux saoudiens peuvent fournir une capacité rare ; ils ne doivent pas se substituer à un cadre juridique ni transformer la reconstruction en instrument de normalisation imposée.
Pour l’Afrique, la priorité est d’utiliser sa présence au sein des BRICS pour définir l’agenda, pas seulement pour le valider. Pretoria, Le Caire et Addis-Abeba peuvent articuler Palestine, réforme du Conseil de sécurité, dette, financement climatique et sécurité maritime. Une coordination avec l’Union africaine donnerait une base continentale à cette action.
L’entrée saoudienne dans la séquence est donc réelle au sens diplomatique. Sa qualification institutionnelle reste ouverte, et son effet sur Gaza ne pourra être jugé qu’à l’aune de résultats vérifiables. La multipolarité n’a de valeur pour l’Afrique que si elle accroît sa capacité de décision, et non le nombre de centres de pouvoir auxquels elle doit s’adapter.
Les documents qui fixent la chronologie
- Agence de presse saoudienne, participation du prince héritier à la réunion extraordinaire conjointe des BRICS sur le Moyen-Orient et Gaza, 21 novembre 2023.
- Agence de presse saoudienne, participation du vice-ministre Waleed Elkhereiji à la réunion des ministres des affaires étrangères des BRICS à Rio de Janeiro, 29 avril 2025.
- Agence de presse saoudienne, participation du ministre Faisal ben Farhan au dix-septième sommet des BRICS, 7 juillet 2025.
- Présidence brésilienne des BRICS, déclaration des dirigeants et communication sur Gaza et la réforme de la gouvernance mondiale, juillet 2025.
- Présidence indienne des BRICS, présentation officielle des membres du groupe, consultée le 5 août 2026.
- Gouvernement sud-africain, résultats du sommet de Johannesburg et invitation adressée aux nouveaux États, août 2023.

