Vaduz propose au Landtag d’activer le CRS avec Dakar à partir des données de 2027. Pour le Sénégal, l’enjeu est de convertir un nouveau canal de transparence en capacité fiscale réelle, tout en protégeant des données sensibles.
Vaduz ouvre la voie à un échange fiscal bilatéral à partir des données de 2027
Le 25 août 2026, le gouvernement du Liechtenstein a adopté le rapport n° 98/2026 proposant au Landtag d’activer avec le Sénégal l’échange automatique de renseignements sur les comptes financiers selon la Norme commune de déclaration, ou CRS. La mesure n’est pas encore définitivement approuvée au 14 septembre : elle figure au point 19 de l’ordre du jour provisoire de la séance parlementaire des 30 septembre, 1er et 2 octobre 2026.
Le calendrier proposé est précis. La période de déclaration commencerait en 2027 et le premier transfert de données interviendrait en septembre 2028. Après approbation parlementaire, le gouvernement devrait notifier le Sénégal au secrétariat du mécanisme de coordination de l’OCDE et adapter en conséquence l’ordonnance liechtensteinoise sur l’échange automatique d’informations. Le nombre de partenaires CRS du Liechtenstein passerait alors à 126.
Le terme « prépare » est donc déterminant. Il est établi que le gouvernement a engagé la procédure et que l’activation est soumise au Landtag. Il n’est pas encore établi, à la date de rédaction, que la décision parlementaire a été prise ni que des données ont commencé à circuler entre Vaduz et Dakar.
Quatre conditions doivent être réunies avant qu’un seul fichier ne soit transmis
Le mécanisme repose sur deux instruments multilatéraux : la Convention concernant l’assistance administrative mutuelle en matière fiscale et l’accord multilatéral entre autorités compétentes sur l’échange automatique de renseignements relatifs aux comptes financiers, dit CRS MCAA. Une adhésion générale à ces textes ne suffit pas : chaque relation bilatérale doit être activée expressément.
Le rapport du gouvernement liechtensteinois énumère quatre conditions. Les deux États doivent avoir mis en vigueur la Convention d’assistance mutuelle, signé le CRS MCAA, confirmé qu’ils disposent du cadre législatif nécessaire et informé l’OCDE de leur volonté réciproque d’échanger automatiquement. Vaduz indique qu’après son examen 2026, le Sénégal remplit ces quatre conditions.
Le rapport ajoute un élément sensible : au moment de la proposition, le groupe d’experts du Forum mondial n’avait signalé aucune lacune concernant le respect par le Sénégal des exigences de confidentialité et de protection des données. Cette appréciation est indispensable à l’activation. Elle ne signifie pas qu’aucun risque futur n’existe ; elle signifie que le processus international de contrôle n’a pas identifié, à ce stade, de déficience justifiant un plan correctif avant l’échange.
Ce qui sera échangé : des données fiscales ciblées, pas un registre bancaire public
Le CRS organise un transfert annuel d’un ensemble prédéfini de renseignements entre administrations fiscales. Pour les comptes déclarables, les institutions financières doivent notamment transmettre l’identité et la résidence fiscale du titulaire, son numéro d’identification fiscale, le numéro du compte, l’établissement qui le tient et le solde ou la valeur du compte à la fin de la période concernée. Selon le type de compte, les données peuvent également inclure intérêts, dividendes, autres revenus et certains produits bruts de cession d’actifs financiers.
Dans le cas d’entités juridiques passives, les règles peuvent conduire à déclarer les personnes physiques qui les contrôlent lorsqu’elles sont résidentes fiscales de la juridiction partenaire. Le mécanisme vise donc à permettre à une administration de comparer les avoirs financiers offshore déclarés par ses résidents avec les informations reçues de l’étranger.
Ces données ne sont pas destinées au public. Elles sont échangées entre autorités compétentes dans un cadre soumis à des obligations de confidentialité, de sécurité de l’information et d’utilisation fiscale appropriée. L’activation Liechtenstein–Sénégal ne doit donc pas être décrite comme une publication des comptes de ressortissants sénégalais ou liechtensteinois, mais comme un canal administratif de coopération fiscale.
Pour Dakar, l’enjeu est la capacité à transformer l’information en recettes fiscales
Le Sénégal s’était engagé en janvier 2024 à commencer l’échange automatique de renseignements sur les comptes financiers au plus tard en septembre 2025. Toutefois, le rapport « Transparence fiscale en Afrique 2026 » indique qu’à la fin de 2025, huit pays africains échangeaient effectivement de manière automatique et que le Sénégal figurait encore, avec cinq autres pays, parmi les juridictions engagées à le faire dans les années à venir. L’écart entre l’engagement initial et cette photographie institutionnelle est documenté ; les sources consultées n’en établissent pas la cause précise.
L’activation avec le Liechtenstein peut donc être lue comme un élément supplémentaire de préparation opérationnelle. Son intérêt pour Dakar dépendra cependant moins du nombre de partenaires notifiés que de l’usage réel des données. Les administrations doivent pouvoir intégrer les fichiers CRS aux contrôles fiscaux, rapprocher les informations avec les déclarations nationales, identifier les incohérences et conduire, lorsque la loi le permet, des vérifications ou redressements.
L’expérience africaine montre que cet usage peut produire des résultats budgétaires. En 2025, les pays du continent ont identifié 417 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires grâce aux différents mécanismes d’échange de renseignements et aux programmes de divulgation volontaire associés. Depuis 2009, le total cumulé atteint 4,6 milliards d’euros. Ces montants concernent l’Afrique collectivement et ne peuvent pas être attribués au Sénégal.
Le cas liechtensteinois illustre le déplacement du débat sur les places financières
Le Liechtenstein a introduit l’échange automatique avec l’Union européenne en 2016 puis élargi progressivement son réseau hors UE. Le gouvernement présente cette politique comme un pilier de sa stratégie de place financière : maintenir un niveau élevé de conformité aux standards internationaux afin d’assurer prévisibilité juridique et accès aux marchés.
L’ajout du Sénégal est symboliquement intéressant car il étend une architecture longtemps structurée autour des économies européennes et des grandes places financières à un partenaire africain engagé dans la mobilisation des ressources nationales. Pour Dakar, l’enjeu n’est pas que le Liechtenstein soit nécessairement la principale destination des avoirs financiers sénégalais — aucune donnée publique consultée ne permet de l’affirmer — mais qu’aucune juridiction partenaire ne constitue un angle mort simplement parce que les flux y seraient modestes.
Pour Vaduz, la relation est également un test de réciprocité. Le CRS MCAA repose sur des échanges entre autorités partenaires lorsque les conditions sont remplies. Le rapport 98/2026 indique que le Sénégal satisfait les prérequis d’activation vis-à-vis du Liechtenstein. Il ne publie toutefois aucune estimation du nombre de comptes qui seraient concernés ni du volume d’actifs correspondant.
Les garanties de confidentialité doivent rester aussi importantes que la lutte contre l’évasion
L’extension de l’échange automatique pose un double impératif : améliorer la capacité fiscale sans créer un risque disproportionné pour les données personnelles et financières. Le gouvernement liechtensteinois fait précisément de la confidentialité l’une des conditions préalables à toute nouvelle activation. Le Global Forum évalue les systèmes de sécurité, les règles d’accès, l’usage approprié des informations et la capacité institutionnelle des juridictions participantes.
Cette exigence est particulièrement importante lorsqu’un pays développe encore ses outils techniques et ses procédures internes. Un fichier CRS contient des informations suffisamment sensibles pour que toute faiblesse dans la gestion des accès, la cybersécurité, la conservation ou la traçabilité des consultations puisse avoir des conséquences importantes. À l’inverse, des exigences de sécurité trop lourdes ou mal adaptées peuvent ralentir l’intégration de pays en développement dans le système international.
Pour le Sénégal, la souveraineté fiscale suppose donc deux capacités simultanées : recevoir et exploiter l’information internationale, mais aussi la protéger selon des standards suffisamment robustes pour maintenir la confiance des partenaires. Le rapport liechtensteinois indique que le seuil de confidentialité exigé est actuellement satisfait. L’efficacité durable de cette protection devra néanmoins être confirmée par les évaluations et la pratique.
Septembre 2028 sera une échéance utile, mais pas un résultat en soi
Trois étapes doivent désormais être distinguées. La première est parlementaire : le Landtag doit approuver la notification proposée par le gouvernement. La deuxième est administrative : Vaduz doit notifier officiellement le Sénégal à l’OCDE et modifier la liste nationale de ses partenaires. La troisième est opérationnelle : les institutions financières devront produire les données relatives à 2027 afin que l’échange puisse intervenir en 2028.
Même si ces étapes sont franchies, le premier envoi ne permettra pas à lui seul de conclure que le dispositif produit des recettes fiscales supplémentaires. Il faudra connaître le nombre de comptes déclarés, la qualité des données, les rapprochements effectués par l’administration sénégalaise, les contrôles déclenchés et les montants effectivement régularisés ou recouvrés. Aucun de ces indicateurs n’est aujourd’hui disponible pour la relation bilatérale future.
Le scénario le plus favorable est celui d’un échange sécurisé, réciproque et exploitable qui renforce la capacité du Sénégal à imposer correctement les revenus et patrimoines offshore de ses résidents. Le scénario défavorable serait une activation formelle produisant peu de résultats faute de données pertinentes, de capacité analytique ou de procédures de suivi. À ce stade, seules l’architecture juridique et la préparation institutionnelle peuvent être considérées comme établies.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
Cette analyse repose principalement sur le rapport et la proposition n° 98/2026 du gouvernement du Liechtenstein, adoptés le 25 août 2026 ; sur le communiqué gouvernemental annonçant l’activation envisagée avec le Sénégal ; sur l’ordre du jour provisoire du Landtag pour la séance du 30 septembre au 2 octobre ; sur les règles et le texte consolidé du Common Reporting Standard de l’OCDE ; ainsi que sur les rapports du Forum mondial concernant l’échange automatique de renseignements et la transparence fiscale en Afrique.
Ces sources établissent le calendrier proposé, les quatre conditions d’activation, l’absence de lacune de confidentialité signalée au moment de l’examen liechtensteinois, la nature des données CRS et l’intérêt du Sénégal pour l’échange automatique. Elles ne permettent pas encore d’établir l’issue du vote du Landtag, le nombre de comptes concernés, la valeur des actifs susceptibles d’être déclarés ou les recettes fiscales que le Sénégal pourrait effectivement récupérer grâce à cette relation bilatérale.
Sources institutionnelles retenues
• Gouvernement du Liechtenstein — Rapport et proposition n° 98/2026 sur la notification des États partenaires au titre du CRS MCAA, 25 août 2026.
• Gouvernement du Liechtenstein — communiqué « Regierung verabschiedet Bericht und Antrag betreffend neuen AIA-Partnerstaat », 25 août 2026.
• Landtag du Liechtenstein — ordre du jour provisoire de la séance des 30 septembre, 1er et 2 octobre 2026, point 19.
• Administration fiscale du Liechtenstein — documentation AIA/CRS sur l’échange automatique de renseignements fiscaux.
• OCDE — Texte consolidé de la Norme commune de déclaration (CRS), édition 2025.
• Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales — engagement du Sénégal à mettre en œuvre l’échange automatique, janvier 2024.
• Forum mondial / Forum africain sur l’administration fiscale — Transparence fiscale en Afrique 2026, juin 2026.
• OCDE / Forum mondial — Examen par les pairs de l’échange automatique de renseignements sur les comptes financiers, mise à jour 2025.

