Scène illustrative d’un paiement par téléphone dans un commerce tunisien, avec une agente qui accompagne une personne âgée.AFR-015 — Illustration éditoriale générée.

La Banque centrale de Tunisie élargit les possibilités offertes aux établissements de paiement et renforce leurs obligations. Le relèvement des plafonds et l’ouverture à distance peuvent faciliter les usages numériques. Leur effet dépendra des tarifs, de l’acceptation chez les commerçants et de la protection concrète des clients.

Une réforme du paiement, dont l’usage reste à construire

La circulaire de la Banque centrale de Tunisie n° 2026-10, datée du 25 septembre, refond les règles d’activité des établissements de paiement. La BCT présente cette évolution comme un moyen de développer les paiements numériques, réduire le recours aux espèces et élargir l’inclusion financière. Elle s’appuie, selon son communiqué, sur l’expérience acquise depuis le démarrage effectif de ces établissements en 2021. [1]

Le changement est important pour les entreprises qui proposent ces services et pour les personnes qui les utilisent. Il ne suffit pourtant pas d’autoriser davantage d’opérations pour que les ménages abandonnent certaines habitudes de paiement. Il faut que le service soit accessible, accepté, compréhensible et suffisamment fiable pour être utilisé au quotidien.

Le dossier doit ainsi être lu à deux niveaux. Les dispositions réglementaires établissent des possibilités et des obligations. La progression réelle de l’usage, l’évolution des coûts et l’amélioration de la protection des utilisateurs demanderont des observations après leur mise en œuvre. Aucun de ces résultats n’est acquis du seul fait de la publication.

Le cadre de 2018 est remplacé, plusieurs garanties existaient déjà

La circulaire n° 2018-16 du 31 décembre 2018 organisait déjà trois niveaux de comptes, leur identification, la gouvernance des établissements et la séparation des fonds des clients. Elle autorisait l’ouverture à distance des deux premiers niveaux, sous conditions, et exigeait la présence physique pour le troisième. La réforme de 2026 modifie donc une architecture existante plutôt qu’elle ne crée un secteur sans antécédent réglementaire. [2]

La BCT a signalé un rectificatif de la version française, publié le 28 septembre 2026. Il concerne la numérotation de deux articles, sans modification du contenu ni de la portée. La banque précise que cette version française rectifiée est celle à retenir. Cette précision évite de travailler à partir d’un fichier initial dont les renvois seraient incorrects. [1]

L’article 52 prévoit le remplacement du texte de 2018 et une entrée en vigueur dans un délai de trois mois à partir de la publication. [3] Il convient de conserver cette formulation sans transformer la date de signature en preuve d’une application immédiate et complète. La mise en conformité des procédures, des conventions et des outils informatiques doit être distinguée de la simple annonce.

Les nouveaux plafonds changent la taille des usages possibles

L’article 17 fixe les plafonds de solde à 1 500 dinars pour le niveau 1, réservé aux personnes physiques, 5 000 pour le niveau 2 et 20 000 pour le niveau 3. Les retraits en espèces sont limités à 3 000 dinars par jour au niveau 2 et à 10 000 au niveau 3 ; aucun plafond quotidien spécifique n’est fixé pour le niveau 1. [3]

Dans le texte de 2018, les plafonds de solde étaient de 500, 1 000 et 5 000 dinars, tandis que les limites quotidiennes portaient sur l’ensemble des sorties de fonds : 250, 500 et 1 000 dinars. [2] La comparaison doit donc porter à la fois sur les montants et sur la nature de l’opération limitée. Un plafond de retrait en espèces n’est pas un plafond identique sur tous les paiements.

Le solde maximal représente une somme pouvant se trouver sur le compte, pas un revenu accordé au titulaire. Il ne garantit pas non plus un volume mensuel de transactions. Cette distinction évite de présenter le relèvement comme une aide financière ou comme une capacité de paiement indépendante de l’argent effectivement disponible.

Pour un petit commerce ou un travailleur recevant plusieurs paiements, des plafonds plus élevés peuvent réduire la fréquence des mouvements nécessaires. Le gain pratique dépendra toutefois des besoins, des commissions et de la possibilité de réutiliser les fonds. Un montant réglementaire plus élevé n’a que peu d’effet si les partenaires commerciaux exigent toujours un autre moyen de règlement.

La commodité numérique repose sur une séparation des fonds

La séparation des avoirs de la clientèle et des ressources d’exploitation est une garantie structurante. Dès 2018, le cadre imposait un compte global unique auprès d’une banque, un dépôt au plus tard le jour ouvrable suivant la réception et l’interdiction de financer l’exploitation avec ces fonds. [2] Présenter ce principe comme entièrement nouveau en 2026 effacerait la continuité réglementaire.

La nouvelle circulaire vise explicitement les comptes clients et commerçants et impose un rapprochement documenté entre leurs soldes et le compte global. [3] L’intérêt de ce mécanisme est de rendre contrôlable la correspondance entre les sommes inscrites dans les systèmes de l’établissement et celles qui doivent être conservées pour les utilisateurs.

Cette obligation ne signifie pas que tout incident est impossible. Une règle de conservation des fonds, un système informatique disponible et une réponse rapide aux réclamations remplissent des fonctions différentes. Une plateforme peut détenir les fonds tout en rencontrant un problème de service ; une interface fluide ne prouve pas, inversement, la qualité de tous les contrôles financiers.

L’évaluation doit donc suivre plusieurs questions : les soldes concordent-ils, les écarts sont-ils traités, les opérations sont-elles traçables et les clients savent-ils à qui s’adresser ? Le nombre de téléchargements d’une application ne répond à aucune de ces questions. La confiance durable dépend de la capacité à résoudre un problème autant que de la facilité d’un paiement réussi.

L’inclusion se mesure du côté des usagers tunisiens

Le Global Findex 2025 de la Banque mondiale estime que 37,8 % des adultes tunisiens de 15 ans et plus détenaient un compte en 2024 ; la part déclarant un compte de monnaie mobile était de 2,6 %. [4] Ces catégories peuvent se recouper et ne doivent pas être additionnées. Ce sont des résultats d’enquête antérieurs à la réforme, pas un bilan de l’activité des établissements au mois de novembre 2026.

Ces données permettent de poser la question de l’accès, mais le modèle pertinent doit être apprécié à partir des contraintes des ménages et des commerçants tunisiens. Une personne peut détenir un compte et l’utiliser rarement. Une autre peut avoir besoin d’un accompagnement pour comprendre les frais, vérifier une opération ou récupérer l’accès à son service.

La BCT indique que le nouveau cadre étend l’ouverture à distance à l’ensemble des catégories de comptes, avec identification renforcée, authentification à plusieurs facteurs et vérification de la présence effective du client. Elle rappelle également l’obligation d’adapter la communication aux personnes illettrées ou ayant des besoins spécifiques. [1] L’efficacité devra être appréciée en regardant les parcours réels, y compris les échecs d’ouverture et les demandes d’assistance.

L’accès des commerçants est tout aussi décisif. Un réseau qui permet de recevoir des fonds, de payer un fournisseur et de comprendre les commissions peut favoriser un usage régulier. Si les opérations utiles restent difficiles ou coûteuses, le client peut revenir aux espèces. Cette possibilité constitue un test économique du dispositif, non un jugement préalable sur la réussite de la réforme.

Pour les entreprises tunisiennes du paiement, l’enjeu est également de conserver des compétences sur la sécurité, le service client et la maîtrise des données. Le recours à un prestataire peut être utile ; il ne dispense pas d’examiner la capacité de contrôler le service, de changer de fournisseur ou de rétablir l’activité après un incident.

Les règles sont publiques, les résultats opérationnels restent à mesurer

La documentation réglementaire est accessible et permet de vérifier les changements. Elle ne fournit pas un audit individuel de chaque opérateur. Pour juger leur conformité et la qualité du marché, il faudrait examiner les rapports de contrôle, les statistiques d’incidents, les délais de résolution des réclamations et les conventions réellement proposées aux clients.

Il manque aussi une comparaison des tarifs et de leur poids pour différents usages : petits paiements fréquents, transferts occasionnels, encaissements commerciaux ou retraits. Un tarif faible par opération peut représenter une charge différente selon le nombre et la taille des transactions. Aucun classement des établissements n’est établi ici faute d’un relevé homogène et daté de leurs offres.

Les données du Findex renseignent la demande à partir d’une enquête auprès des personnes. Les relevés d’activité des opérateurs comptent des comptes ou des opérations. [4⁠–⁠5] Ils ne mesurent pas spontanément la même chose : une personne peut utiliser plusieurs services et un compte ouvert peut rester peu actif. La progression de l’inclusion devra être évaluée avec des indicateurs compatibles, sans confondre inscriptions et utilisateurs réguliers.

Enfin, aucune enquête indépendante postérieure à la mise en œuvre complète du nouveau cadre n’a été examinée. Les attentes de la BCT sont donc attribuées à l’autorité qui porte la réforme. Les avantages envisagés sont analysés comme des mécanismes possibles, sans leur donner le statut d’effets déjà démontrés.

Le succès dépendra des paiements qui restent réellement numériques

Une première trajectoire serait une utilisation plus régulière : les clients conservent la possibilité de payer numériquement, les commerçants acceptent le service et les incidents sont traités. Les relèvements de plafonds soutiendraient alors des usages que les anciennes limites rendaient moins pratiques. Il faudrait le vérifier par les comptes actifs et les types de paiements réalisés.

Une deuxième trajectoire verrait les fonds entrer dans les comptes puis être retirés rapidement, sans développement comparable des achats ou règlements numériques. Ce résultat ne signifierait pas nécessairement que le service est inutile : un transfert peut déjà rendre un service réel. Il inviterait cependant à distinguer l’accès à un canal de transfert de la transformation des habitudes de paiement.

Une troisième trajectoire serait une croissance rapide accompagnée de difficultés de service ou de protection des utilisateurs. Les contrôles et la correction des incidents deviendraient alors déterminants. Le cadre de 2026 élargit les possibilités du secteur ; sa valeur pour les Tunisiens se mesurera à la liberté de payer simplement, au coût supporté et à la sécurité des fonds.

Les textes et l’enquête de référence sur l’accès financier

[1] Banque centrale de Tunisie, La Banque Centrale de Tunisie modernise le cadre réglementaire des établissements de paiement en faveur de l’inclusion financière, communiqué relatif à la circulaire n° 2026-10, avec note sur le rectificatif du 28 septembre 2026, consulté le 7 novembre.

[2] BCT, circulaire n° 2018-16 du 31 décembre 2018, notamment articles 14–15 et 20–23, version française diffusée par la banque centrale.

[3] BCT, circulaire n° 2026-10 du 25 septembre 2026, version française rectifiée publiée le 28 septembre, notamment articles 17–18, 24–26 et 52, PDF officiel de 46 pages.

[4] Banque mondiale, The Little Data Book on Financial Inclusion 2025, fiche Tunisie, données d’enquête 2024 : détention de compte et compte de monnaie mobile.

[5] Banque mondiale, Global Findex Database 2025, présentation méthodologique et catalogue de l’enquête Tunisie 2024, référence TUN_2024_FINDEX_v02_M.

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