DANEMARK | DIPLOMATIE ET SÉCURITÉ AFRICAINE
Deux journées consécutives pour relier guerre, protection et faim
Pendant sa présidence du Conseil de sécurité en août 2026, le Danemark a construit une séquence diplomatique qui a placé le Soudan puis le lien général entre conflit et insécurité alimentaire au centre des travaux du Conseil. Le 24 août, à la demande de Copenhague, le Conseil a tenu un briefing public sur le Soudan, présidé par le ministre des Affaires étrangères Lars Løkke Rasmussen. Le lendemain, le Danemark a organisé son débat signature de présidence, « Food Under Fire », consacré au rôle du Conseil face aux crises alimentaires provoquées ou aggravées par les conflits.
La formulation doit rester précise. Le Soudan figurait déjà régulièrement à l’agenda du Conseil : le Danemark n’a donc pas créé un nouveau dossier. Son action a consisté à obtenir une réunion supplémentaire centrée sur la protection des civils et les conséquences humanitaires, puis à inscrire le cas soudanais dans un débat transversal sur la résolution 2417 de 2018, qui reconnaît le cercle vicieux entre conflit armé et faim.
Cette articulation donne au sujet une portée africaine particulière : le Soudan devient un exemple de la manière dont la guerre détruit marchés, infrastructures, agriculture et accès à l’aide, tout en alimentant déplacements et instabilité régionale.
Le 24 août, le Soudan revient au premier plan sous présidence danoise
Le briefing du 24 août a été formellement consacré aux rapports du Secrétaire général sur le Soudan et le Soudan du Sud. Rosemary DiCarlo, Secrétaire générale adjointe aux affaires politiques et à la consolidation de la paix, et Tom Fletcher, Coordonnateur des secours d’urgence, ont exposé une nouvelle dégradation du conflit. DiCarlo a indiqué que 13 millions de personnes avaient fui leur domicile, dont environ 8,7 millions déplacées à l’intérieur du pays.
Dans son intervention, Lars Løkke Rasmussen a insisté sur les attaques contre les civils et les infrastructures essentielles. Il a rappelé les frappes de drones touchant marchés, hôpitaux, réseaux d’eau, centrales électriques et habitations, et appelé à une trêve humanitaire conduisant à un cessez-le-feu durable. Il a également soutenu un processus politique « soudanais et dirigé par les Soudanais », tout en appelant à renforcer la pression sur les acteurs qui alimentent la guerre.
Le ministre danois a annoncé ce jour-là 100 millions de couronnes danoises supplémentaires d’aide humanitaire, soit environ 15,6 millions de dollars dans son discours. La séquence associe ainsi présidence du Conseil, demande de réunion et financement humanitaire.
Il serait toutefois excessif d’en déduire que cette mobilisation a modifié le rapport de forces militaire. Les sources établissent une action diplomatique et humanitaire ; elles ne démontrent pas encore un effet sur la conduite des belligérants.
La faim soudanaise est directement reliée à la dynamique du conflit
Les données institutionnelles donnent un contenu concret au lien entre guerre et faim. Le 15 mai 2026, la FAO, le Programme alimentaire mondial et l’UNICEF estimaient que près de 19,5 millions de personnes au Soudan — environ deux personnes sur cinq — faisaient face à une insécurité alimentaire aiguë de phase 3 ou supérieure selon l’IPC. Plus de cinq millions se trouvaient en phase d’urgence et environ 135 000 en situation de catastrophe.
La même analyse n’identifiait pas, à cette date, de zone actuellement classée en famine, mais signalait un risque de famine dans 14 zones du Darfour et du Kordofan dans un scénario de détérioration. Les évaluations publiées ensuite ont averti que le nombre de personnes en phase catastrophe pouvait encore augmenter pendant la période de soudure.
Les agences des Nations unies identifient comme facteurs principaux la violence, les déplacements et les restrictions d’accès humanitaire. Le conflit affecte aussi terres cultivées, marchés, routes, entrepôts et systèmes d’eau. La faim résulte ainsi de la destruction ou de la paralysie des systèmes permettant de produire, acheter et recevoir de la nourriture.
Cette relation factuelle explique pourquoi le Danemark a pu faire du Soudan un exemple central de son débat thématique du lendemain.
Le 25 août, Copenhague transforme un cas africain en question de sécurité internationale
Le 25 août, le Conseil a ouvert sa 10213e séance sous le titre « Food Under Fire: The Security Council’s Role in Mitigating Global and Local Food Crises ». Le débat était fondé sur une note conceptuelle transmise le 4 août par la représentante permanente du Danemark, sous la cote S/2026/650. António Guterres, Carl Skau, directeur exécutif par intérim du PAM, et Perrine Benoist, représentante de la société civile, ont ouvert les échanges.
Dans son intervention, Lars Løkke Rasmussen a rappelé que la résolution 2417 avait, en 2018, associé explicitement conflit armé et insécurité alimentaire et condamné l’utilisation de la famine des civils comme méthode de guerre. Il a souligné que le nombre de personnes exposées à la faim provoquée par les conflits avait fortement augmenté depuis lors et cité le Soudan parmi les situations où agriculture, entrepôts humanitaires et accès à l’aide avaient été attaqués ou entravés.
Carl Skau a repris le même diagnostic : les conflits demeurent le principal moteur de la faim et le cycle conflit-faim s’accélère. Pour le PAM, la destruction des cultures et des marchés, le blocage de l’aide et l’effondrement des économies locales peuvent pousser les populations à se déplacer ou aggraver l’instabilité.
Le Danemark a ainsi utilisé sa présidence pour inscrire une crise africaine dans une question plus large de paix et de sécurité internationales, sans créer de nouvelle compétence juridique pour le Conseil.
Pour l’Afrique, protéger les systèmes alimentaires devient une question de sécurité
La lecture africaine du débat est stratégique. Dans de nombreux conflits, la vulnérabilité alimentaire résulte moins d’une absence absolue de ressources que de la destruction des systèmes qui permettent de les produire et de les distribuer. Au Soudan, les marchés, les routes, les points d’eau, les terres agricoles et les infrastructures énergétiques sont directement affectés. Les populations rurales perdent à la fois leurs revenus, leurs récoltes et l’accès aux circuits commerciaux.
La protection de ces systèmes devient donc une composante de la sécurité nationale et régionale. Un effondrement agricole prolongé augmente la dépendance aux importations et à l’aide extérieure, renchérit les prix et provoque des déplacements vers les villes ou les pays voisins. À l’échelle de la Corne de l’Afrique, du Sahel et de la mer Rouge, ces mouvements peuvent créer de nouvelles pressions sur les services publics, le foncier, l’eau et l’emploi.
La résolution 2417 offre un cadre international utile lorsqu’elle permet de documenter les attaques contre les biens indispensables à la survie, les restrictions d’accès ou l’utilisation de la faim comme instrument de guerre. Mais la souveraineté africaine exige que l’alerte et la réponse ne dépendent pas seulement de données ou de décisions extérieures.
L’enjeu est donc aussi de renforcer les systèmes africains de surveillance alimentaire, les réserves, les chaînes logistiques régionales et la capacité des institutions nationales et de l’Union africaine à agir avant que la crise alimentaire n’atteigne le seuil de catastrophe.
Un agenda diplomatique ne vaut pas encore action contraignante
L’activisme danois d’août ne doit pas être confondu avec une décision contraignante nouvelle du Conseil. Le briefing du 24 août n’a pas abouti à un cessez-le-feu imposé. Le débat du 25 août a réaffirmé l’importance de la résolution 2417 et mis en avant plusieurs outils — alerte précoce, sanctions ciblées, responsabilité et technologies de suivi — mais il n’a pas produit, à lui seul, un nouveau régime juridique spécifique au Soudan.
Les divisions entre membres du Conseil demeurent un obstacle, notamment sur l’extension des sanctions, les flux d’armes, les soutiens extérieurs et l’équilibre entre souveraineté, protection des civils et accès humanitaire.
Il faut également distinguer la faim résultant de la désorganisation générale de la guerre d’une utilisation intentionnelle de la famine comme méthode de guerre. Le droit international interdit cette dernière, mais l’établissement d’une responsabilité individuelle exige des éléments précis sur l’intention, les ordres, les actes et leurs auteurs. Les discours politiques peuvent appeler à la responsabilité sans que chaque situation ait déjà été juridiquement qualifiée.
Enfin, les données alimentaires évoluent rapidement. Les chiffres de l’IPC correspondent à des périodes d’analyse et à des hypothèses données. Ils doivent être actualisés au fur et à mesure que l’accès, les combats et les récoltes changent.
Le test sera la capacité du Conseil à passer de l’alerte à la prévention
La présidence danoise a cherché à déplacer le débat d’une logique de réaction vers une logique d’alerte précoce. Copenhague défend l’idée que le Conseil devrait agir lorsque des schémas d’attaques contre l’agriculture, les marchés ou l’aide annoncent une dégradation alimentaire, plutôt que d’attendre la confirmation d’une famine. Le recours à l’imagerie satellitaire et aux outils numériques figure parmi les pistes avancées pour documenter les entraves lorsque l’accès physique est impossible.
Pour le Soudan, la valeur de cette approche dépendra de conséquences concrètes : amélioration de l’accès humanitaire, protection des routes et marchés, réduction des attaques contre les infrastructures civiles et augmentation des financements. Une alerte mieux documentée ne suffit pas si les parties conservent les moyens de bloquer les secours ou de poursuivre les destructions.
Le rôle de l’Union africaine, de l’IGAD et des États voisins sera également déterminant. Une architecture de prévention crédible doit combiner médiation politique, données alimentaires, soutien aux producteurs, protection des civils et mécanismes de responsabilité.
Le Danemark a donc effectivement contribué à mettre en relation, au plus haut niveau du Conseil, la guerre soudanaise et le risque alimentaire. Il reste à démontrer que cette mise à l’agenda peut produire des décisions capables de modifier les conditions sur le terrain.
Les sources institutionnelles qui établissent la séquence danoise
Le socle documentaire principal est constitué des communications de la Mission permanente du Danemark auprès des Nations unies. Sa page consacrée à la présidence d’août 2026 annonce explicitement un débat de haut niveau sur le conflit et la faim afin d’améliorer l’application de la résolution 2417. Les discours de Lars Løkke Rasmussen des 24 et 25 août établissent respectivement la position danoise sur le Soudan et les objectifs du débat « Food Under Fire ».
Les Nations unies documentent les deux séances : la 10211e réunion du Conseil du 24 août sur le Soudan et la 10213e réunion ouverte le 25 août sur le maintien de la paix et de la sécurité internationales. La note conceptuelle S/2026/650, transmise par le Danemark, fixe le cadre du débat sur l’insécurité alimentaire liée aux conflits.
Les données soudanaises proviennent principalement de la FAO, du PAM et de l’UNICEF, notamment leur évaluation commune de mai 2026 sur les 19,5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et les zones exposées au risque de famine.
La documentation est robuste pour établir la séquence diplomatique et la gravité du lien entre conflit et faim. Elle ne permet pas encore d’attribuer à l’initiative danoise un effet mesurable sur la conduite des parties au conflit ou sur l’évolution future des indicateurs alimentaires.

