La Tanzanie et l’Ouganda ont confié à leurs compagnies pétrolières nationales et à Vitol Bahrain la préparation d’un pôle régional à Tanga. L’accord est réel, tout comme les infrastructures déjà en construction autour d’EACOP ; mais le raffinage, le stockage additionnel et les conduites bidirectionnelles restent à financer. La bataille décisive portera sur la maîtrise publique des tarifs, des contrats et de la valeur ajoutée.

Tanga passe du terminal d’exportation à l’ambition de marché régional

Le 6 août 2026, à Dar es Salaam, les présidents Samia Suluhu Hassan et Yoweri Kaguta Museveni ont assisté à la signature d’un protocole d’accord entre la Tanzania Petroleum Development Corporation, l’Uganda National Oil Company et Vitol Bahrain E.C. Le document vise à développer le Tanga Regional Energy Hub. Les signataires étaient Mussa Makame pour TPDC, Proscovia Nabbanja pour UNOC et Tom Baker pour Vitol Bahrain.

Fait établi — le protocole existe et les trois parties sont identifiées par les deux gouvernements. Les communiqués lui associent stockage, raffinage, logistique, négoce et distribution. Ils le présentent comme le prolongement d’EACOP, l’oléoduc destiné à acheminer le brut ougandais jusqu’à Chongoleani, au nord du port de Tanga.

Analyse — Tanga n’est plus pensé comme le seul point de sortie maritime d’un brut enclavé. L’ambition consiste à y superposer transformation, stockage et arbitrage régional. Elle pourrait donner à la Tanzanie un rôle de plateforme et à l’Ouganda une seconde géographie commerciale, sans constituer déjà un hub opérationnel.

Un accord tripartite greffé sur un corridor déjà construit

Le socle matériel est EACOP : 1 443 kilomètres entre Kabaale, dans la région de Hoima, et Chongoleani, dont 1 147 kilomètres en Tanzanie. Le système est conçu pour une capacité maximale de 246 000 barils par jour. Il comprend six stations de pompage, deux stations de réduction de pression, un terminal maritime, des réservoirs et une jetée de chargement atteignant une profondeur d’eau de 23 mètres. Sa société de projet est détenue à 62 % par TotalEnergies, à 15 % par UNOC, à 15 % par TPDC et à 8 % par CNOOC.

Le 7 août 2026, EACOP Ltd indiquait un avancement global de 91 % et une progression vers la préparation opérationnelle. Cette donnée de la société de projet documente une infrastructure très avancée, non le commencement de flux commerciaux. Une annonce bilatérale de février envisageait encore un démarrage du transport en juillet. Au 28 août, aucune communication institutionnelle consultée ne confirmait que le pétrole circulait jusqu’à Tanga.

Le port dispose de deux postes à quai totalisant 450 mètres, d’un tirant d’eau publié de 13 mètres, d’une capacité annuelle annoncée de 3 millions de tonnes et d’une jetée pétrolière de 300 000 tonnes à Raskazone. La Tanzania Ports Authority classe toujours le terminal de Chongoleani parmi les installations en construction. Ces actifs donnent une assise au projet ; ils ne financent pas les capacités futures de raffinage et de stockage.

Le protocole ouvre des études, pas encore des vannes

Les autorités ougandaises ont fourni un calendrier plus précis que le communiqué tanzanien. Les études de faisabilité et de conception d’avant-projet du pipeline de produits raffinés et de son terminal de stockage devaient être achevées avant la fin de 2026. L’étude du gazoduc envisagé entre la Tanzanie et l’Ouganda devait, elle, être conclue en octobre. Le ministre tanzanien de l’Énergie, Deo Ndejembi, a décrit une conduite multi-produits bidirectionnelle, capable de déplacer des carburants dans l’un ou l’autre sens selon la demande.

Zone d’incertitude — le texte intégral du protocole n’était pas publié dans les sources institutionnelles consultées. Ne sont donc pas établis : capital, capacités, emplacement d’une raffinerie, tracé des conduites, engagements d’achat, tarifs d’accès, calendrier et partage des risques. Aucun bouclage financier ni décision finale d’investissement n’a été annoncé pour l’ensemble du hub.

EACOP montre l’écart entre intention et exécution : accord intergouvernemental en 2017, accords avec les États hôtes en 2021, pacte d’actionnaires effectif en 2022, licences, études environnementales, contrat de transport et financement. Le protocole du 6 août est une porte d’entrée politique et commerciale, non l’équivalent de cette architecture juridique.

Trois réseaux peuvent déplacer le centre de gravité énergétique

Le premier réseau transporte du brut de l’intérieur du continent vers l’océan Indien. Le deuxième, encore à l’étude, ferait circuler des produits raffinés dans les deux directions entre Tanga et l’Ouganda. La raffinerie de Hoima, prévue pour 60 000 barils par jour, servirait la transformation ougandaise, tandis que Tanga élargirait stockage, commerce et débouchés.

Un axe gazier pourrait inverser la logique du brut en faisant remonter du gaz tanzanien vers l’Ouganda. Le 18 juin 2026, la Banque mondiale a aussi approuvé 250 millions de dollars pour la partie ougandaise d’une interconnexion électrique de 400 kilovolts, longue d’environ 260 kilomètres et annoncée à 1 000 mégawatts. La Banque projette 452 gigawattheures échangés annuellement entre les deux pays en 2031.

Cette ligne n’est pas un actif du hub, mais documente un espace bilatéral multi-énergies. Si les projets convergent, l’Afrique de l’Est gagnera surtout un second système de corridors, sans déplacement mécanique de Mombasa vers Tanga.

La structure actuelle impose de la prudence. UNOC indique que l’Ouganda importe environ 95 % de ses produits pétroliers — près de 2,96 milliards de litres par an — par Mombasa et le réseau de Kenya Pipeline Company. La demande mensuelle est estimée à 240 millions de litres. Les ports tanzaniens jouent encore un rôle complémentaire.

La route tanzanienne a montré sa valeur de secours : lors de perturbations en mai 2025, UNOC y a fait passer environ 35 millions de litres. L’entreprise a aussi reconnu que la distance plus longue et les coûts de transport avaient eu un effet marginal sur les prix à la pompe. La diversification renforce la résilience, pas nécessairement le coût le plus bas.

Surtout, UNOC indique avoir acquis 20,15 % de Kenya Pipeline Company et rappelle qu’un accord de mai 2024 lui ouvre le réseau kenyan. Fait documenté — Kampala investit simultanément dans Mombasa et dans l’option tanzanienne. La « redéfinition » des flux est donc une stratégie de portefeuille : concurrence entre corridors, itinéraires de repli et pouvoir de négociation accru pour un État enclavé.

La souveraineté se négociera dans les contrats et les compétences

TPDC et UNOC placent deux compagnies publiques africaines au cœur du protocole. Elles peuvent capter dividendes, droits portuaires, tarifs et compétences, sans garantir le contrôle. Celui-ci dépendra des droits de vote, des exclusivités, de l’accès des tiers et des garanties au partenaire privé.

Le rôle de Vitol Bahrain mérite un contrôle renforcé, sans présumer d’une irrégularité. Le 14 novembre 2023, un comité du Parlement ougandais indiquait qu’UNOC manquait alors de capacité financière pour acheter directement aux raffineries et qu’un accord faisait de Vitol son fournisseur exclusif pour cinq ans. Le comité contestait la justification du choix et le risque de monopole. Cela ne prouve aucun abus à Tanga, mais justifie de publier sélection, bénéficiaires effectifs, conflits d’intérêts et méthode de fixation des marges.

La souveraineté se mesurera aussi dans l’ingénierie, les laboratoires, le négoce et le financement. EACOP indiquait qu’à la fin de 2024 plus de 8 000 Ougandais et Tanzaniens travaillaient sur le projet et que 500 millions de dollars avaient été dépensés localement. Ces chiffres ne distinguent pas emplois temporaires, permanents et valeur technologique : le hub devra publier des indicateurs plus fins.

Les diasporas peuvent fournir capital et expertise, mais aucun véhicule n’est annoncé. Projection conditionnelle — avec des marchés régionaux ouverts et des compagnies publiques décisionnaires, Tanga peut soutenir une intégration productive. Sinon, le hub pourrait déplacer des marges sans transformer la base industrielle.

Vingt milliards annoncés, mais presque aucun détail public

Deo Ndejembi a déclaré que le hub pourrait attirer plus de 20 milliards de dollars. Il s’agit d’un potentiel, non d’un investissement engagé. Aucun plan de financement, aucune banque, aucun apport en capital et aucun calendrier de décaissement correspondant n’étaient rendus publics.

Le périmètre est incertain. En mai 2026, la présidence ougandaise évoquait séparément une raffinerie régionale proposée de 650 000 barils par jour, évaluée entre 15 et 17 milliards de dollars, avec Tanga, Mombasa et Lamu parmi les sites étudiés. Rien n’établit si elle est incluse dans les 20 milliards, concurrente ou complémentaire. Additionner les annonces serait artificiel.

Les études d’impact d’EACOP ne valent pas automatiquement autorisation pour une raffinerie, de nouveaux réservoirs, un gazoduc ou une conduite de carburants. En juillet 2025, des experts des Nations unies ont transmis des allégations sur les effets environnementaux et humains d’EACOP ; la société a répondu et affirme appliquer les standards de ses prêteurs. Ces communications ne sont pas des jugements, mais elles montrent que contrôle indépendant, indemnisation, pollution et recours resteront centraux.

Le vrai test sera la circulation vérifiable des volumes

Quatre jalons distingueraient le hub réel du récit politique : accord détaillé ou cadre intergouvernemental ; études validées ; décision finale d’investissement financée ; contrats de construction et d’achat identifiables. Il faudra ensuite mesurer volumes, tarifs, disponibilité, achats locaux et stabilité des approvisionnements.

La Banque de Tanzanie offre un point de départ. Au trimestre clos en mars 2026, Tanga a traité 605 575,3 tonnes, soit 66,9 % de plus qu’un an auparavant et 6,2 % des volumes de son tableau des principaux ports. Ce résultat, attribué aux grands navires, précède le protocole : il ne lui est pas imputable, mais montre que Tanga n’est pas une page blanche.

La conclusion doit rester graduée. Il est établi qu’un protocole tripartite a lancé la structuration du hub et que Tanga dispose d’actifs portuaires auxquels s’ajoute un EACOP avancé à 91 %. Il est documenté que des études portent sur une conduite bidirectionnelle, un terminal de stockage et un gazoduc, tandis qu’une interconnexion électrique bénéficie d’un financement approuvé. Il reste non établi que 20 milliards de dollars seront mobilisés, qu’une raffinerie sera construite à Tanga, que les flux commerciaux basculeront depuis Mombasa ou que la valeur créée sera majoritairement captée par les économies africaines.

Les documents qui fixent le niveau de preuve

  • Tanzania Petroleum Development Corporation, communiqué Tanga Kuwa Kitovu cha Nishati cha Kikanda, 12 août 2026.
  • Ministère ougandais des Affaires étrangères et Présidence de l’Ouganda, communiqués sur le partenariat énergétique et le protocole de Tanga, 6 août 2026.
  • EACOP Ltd, présentation du système et mise à jour d’avancement à 91 %, 7 août 2026.
  • Tanzania Ports Authority, fiche technique du port de Tanga, consultée le 28 août 2026.
  • Banque de Tanzanie, Consolidated Zonal Economic Performance Report, données du trimestre clos en mars 2026.
  • Banque mondiale, décision sur RETRADE-EA et l’interconnexion Ouganda–Tanzanie, 18 juin 2026.
  • Uganda National Oil Company, communications sur Kenya Pipeline Company et sur la route tanzanienne de secours.
  • Parlement de l’Ouganda, compte rendu des débats sur le Petroleum Supply (Amendment) Bill, 14 novembre 2023.
  • Procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme des Nations unies et réponse d’EACOP Ltd, communications de 2025.

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