À Rogun, un don décisif dans un chantier qui reste hors norme
Le 30 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé un don de 300 millions de dollars de l’Association internationale de développement pour la deuxième phase du programme hydroélectrique de Rogun, au Tadjikistan. Cette décision consolide un projet que Douchanbé présente comme le socle de sa sécurité énergétique et comme une future source de recettes d’exportation vers l’Asie centrale. Elle ne signifie pourtant ni que l’ouvrage est intégralement financé, ni que ses risques techniques, budgétaires, sociaux et transfrontaliers ont disparu.
Rogun est un pari de souveraineté : convertir l’eau d’un pays enclavé en électricité, en industrie et en influence régionale. C’est aussi un test de gouvernance des mégaprojets. Le don réduit la pression immédiate sur la dette, tout en inscrivant le chantier dans une surveillance multilatérale plus exigeante.
Pour l’Afrique, l’intérêt n’est pas de copier un barrage de 335 mètres. Il est d’observer comment un État à revenu intermédiaire inférieur tente de combiner financement concessionnel, expertise internationale, contrôle de la sécurité d’un grand barrage, partage des bénéfices et gestion des populations déplacées. L’expérience de Rogun montre surtout qu’une infrastructure dite souveraine ne l’est réellement que si son financement, ses contrats d’électricité et ses conséquences sociales restent gouvernables par l’État et contrôlables par la société.
Un fleuve, une pénurie hivernale et trois décennies de volonté politique
Le projet est implanté sur le Vakhsh, affluent de l’Amou-Daria. Sa conception remonte à l’époque soviétique, mais la dislocation de l’URSS, la guerre civile tadjike et les contraintes financières ont interrompu puis retardé sa réalisation. Le chantier a été relancé par étapes sous la présidence d’Emomali Rahmon, dans un pays où l’hydroélectricité fournit l’essentiel de la production électrique mais où les déficits saisonniers et la fragilité des réseaux ont longtemps pesé sur les ménages et les entreprises.
Selon les documents de la Banque mondiale relatifs à la deuxième phase, Rogun doit atteindre une puissance installée de 3 780 mégawatts et produire en moyenne 14 400 gigawattheures par an. La production annoncée représenterait environ 60 % de la production électrique actuelle du Tadjikistan. L’institution estime que l’ouvrage améliorera l’accès à une électricité plus fiable pour quelque dix millions de personnes et soutiendra les échanges avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Ce sont des résultats attendus, non des acquis.
Trois cents millions de dollars fléchés, pas un chèque en blanc
Le don doit financer travaux civils, équipements électromécaniques, sûreté, mesures environnementales et sociales et réinstallation. Avec la première phase, l’apport du Groupe de la Banque mondiale atteint 650 millions de dollars, bien moins que les quelque 6,29 milliards estimés pour l’ensemble du programme ; la seule deuxième phase est chiffrée à environ 2,9 milliards.
La distinction est capitale. La tranche approuvée est un don de l’IDA, et non un prêt commercial. Elle allège le coût du capital et limite l’endettement direct associé à cette tranche. Incertain : le coût final du programme, le calendrier d’achèvement et la répartition définitive des apports entre bailleurs. Les grands barrages sont exposés aux dépassements de coûts, aux retards géologiques et à l’inflation des équipements ; Rogun n’échappe pas à cette catégorie de risques.
La Banque mondiale projette plus de 30 000 emplois directs et indirects et prévoit qu’une part des recettes futures alimentera un mécanisme de partage des bénéfices en faveur des populations vulnérables. La formule précise, son assiette, ses bénéficiaires, ses organes de contrôle et son calendrier public d’exécution restent insuffisamment documentés. Sans règles opposables et traçables, le partage des bénéfices pourrait demeurer une promesse périphérique face aux impératifs de remboursement, de maintenance et d’exportation.
Le vrai test se joue dans les contrats, les déplacements et le contrôle public
L’enquête conduit d’abord au risque budgétaire. En mai 2026, la Banque mondiale indiquait que 940 millions de dollars de cofinancements avaient été sécurisés en plus de sa première tranche de 350 millions. Les conseils de la Banque européenne d’investissement et de la Banque asiatique de développement devaient encore examiner leurs opérations en 2026–2027, et d’autres phases restaient à décider. Le programme complet n’était donc pas intégralement financé.
Le deuxième test est social. Des documents préparatoires de la Banque mondiale indiquent que plus de 46 000 personnes vivant dans ou près de l’emprise du futur réservoir doivent être réinstallées sur la durée du programme. La qualité d’une réinstallation ne se mesure pas au seul versement d’une indemnité : elle dépend de l’accès durable au foncier, à l’eau, aux écoles, aux soins, aux marchés et à des revenus au moins équivalents. Les indicateurs agrégés ne suffiront donc pas ; il faudra suivre les griefs, les délais de paiement, la situation des femmes, les titres fonciers et la restauration effective des activités.
Le troisième test concerne la sécurité et l’eau. La Banque mondiale classe le risque environnemental et social de la deuxième phase au niveau « élevé » et applique sa politique relative aux voies d’eau internationales. Les États riverains ont été informés dans le cadre de la procédure prévue par l’institution, après une notification plus complète lors de la première phase. Cette conformité procédurale ne règle toutefois pas à elle seule les arbitrages saisonniers entre production électrique et irrigation. La légitimité régionale dépendra de données hydrologiques partagées, de mécanismes de règlement des différends et de règles de fonctionnement acceptées en aval.
Ce que les États africains devraient exiger avant le premier béton
Rogun offre une leçon immédiate aux pays africains engagés dans de grands barrages : séparer la décision politique, le financement de chaque phase et la preuve de viabilité commerciale. Un projet peut être stratégiquement justifié sans que toutes ses modalités soient soutenables. Le financement concessionnel doit être attaché à des jalons vérifiables — sécurité, réinstallation, marchés publics, interconnexions, contrats de vente — plutôt qu’à la seule progression physique du chantier.
L’Afrique dispose d’un important potentiel hydroélectrique, mais ses bassins sont fréquemment partagés. Le Nil, le Niger, le Congo, le Sénégal, le Zambèze ou la Volta rappellent qu’une politique énergétique nationale peut produire des effets au-delà des frontières. La souveraineté hydrique ne consiste pas à ignorer les voisins ; elle consiste à négocier depuis une position techniquement documentée, avec des règles de données, de compensation et d’arbitrage qui empêchent la captation du fleuve par la puissance financière ou politique la plus forte.
Le mécanisme tadjik de partage des bénéfices mérite aussi l’attention. Dans de nombreux projets africains, les collectivités riveraines supportent les déplacements, la perte des terres et les changements écologiques tandis que l’électricité alimente des centres urbains, des mines ou des exportations. Une quote-part légale et auditée des recettes, versée aux territoires affectés, pourrait transformer la notion vague de « contenu local » en droit économique durable. Encore faut-il publier la formule, les bénéficiaires, les audits et les voies de recours.
Les chiffres solides s’arrêtent là où commencent les promesses
Plusieurs éléments sont vérifiés : l’approbation du don de 300 millions de dollars ; la destination générale des fonds ; les paramètres de conception de 3 780 mégawatts, 335 mètres et 14 400 gigawattheures ; le classement élevé du risque environnemental et social ; l’existence d’un programme de réinstallation ; la coordination de plusieurs bailleurs.
Restent probables mais non acquis : l’amélioration de l’approvisionnement de dix millions de personnes, la création de plus de 30 000 emplois, le niveau futur des exportations et les recettes disponibles pour le partage des bénéfices. Ces données proviennent de projections institutionnelles et devront être comparées aux résultats après mise en service.
Sont incertains ou insuffisamment documentés : le coût final, la date d’achèvement de l’ensemble des phases, les engagements fermes de tous les cofinanceurs, les contrats d’achat d’électricité, le tarif moyen d’exportation, le calendrier détaillé des réinstallations et l’architecture opérationnelle du mécanisme de partage des revenus. Il n’est pas possible, sur la base des documents publics examinés, d’affirmer que le projet est intégralement financé ou que son équilibre commercial est définitivement sécurisé.
Enfin, l’affirmation selon laquelle Rogun supprimerait durablement tout conflit d’usage régional est non vérifiable. Le rapprochement diplomatique actuel améliore le contexte ; il ne remplace pas un régime transparent de gestion des débits dans un climat en mutation.
De la prouesse d’ingénierie à l’épreuve de la redevabilité
À court terme, la deuxième phase devrait accélérer les lots essentiels et renforcer les mécanismes de contrôle exigés par la Banque mondiale. À moyen terme, trois indicateurs seront déterminants : la progression physique réellement certifiée, la qualité de la réinstallation et la signature de contrats d’exportation bancables. À long terme, la performance devra être jugée sur la disponibilité de l’électricité, les coûts de maintenance, les bénéfices sociaux distribués et la coopération hydrique régionale — non sur la seule hauteur du barrage.
Si le Tadjikistan combine discipline budgétaire, transparence des marchés, gestion sociale crédible et accords énergétiques régionaux, Rogun peut devenir un actif de souveraineté. Si les coûts dérivent et si les recettes sont surestimées, le projet peut comprimer les dépenses sociales, accroître la dépendance envers les bailleurs et transformer un symbole national en contrainte financière durable.
Pour les décideurs africains, le verdict provisoire est donc mesuré. Rogun n’est ni un modèle prêt à importer ni un avertissement suffisant pour renoncer à l’hydroélectricité. C’est un laboratoire grandeur nature : il montre comment la puissance d’une infrastructure se déplace progressivement du chantier vers les contrats, les données et les institutions qui l’entourent. Le contrôle public de ces trois dimensions décidera de la souveraineté réelle.
Le socle documentaire qui permet de contrôler le récit
- Banque mondiale, communiqué du 30 juin 2026 sur le financement de la deuxième phase du programme hydroélectrique de Rogun.
- Banque mondiale, document d’évaluation et document d’information de la deuxième phase du programme multiphase de Rogun, 2026.
- Banque mondiale, document de restructuration de la première phase du projet, mai-juin 2026.
- Association internationale de développement et République du Tadjikistan, accord de financement de la deuxième phase, 2026.
- Banque mondiale, documents de cadrage sur les impacts cumulatifs et la réinstallation liés au réservoir de Rogun.
- Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, documentation du programme hydroélectrique de Rogun.

