Un redressement qui ne se mesure pas encore dans la croissance

Le mot « redressement » exige une mise au point. Le Yémen ne connaît pas, en 2026, une reprise établie à l’échelle du pays. Le 16 juillet, le Fonds monétaire international a projeté une contraction du PIB de 1,5 %, cinquième baisse annuelle consécutive, contre une croissance de 0,5 % envisagée en avril. Le redressement observable est institutionnel : reprise du dialogue financier, amélioration d’outils budgétaires et recherche d’un cadre monétaire plus stable.

Une administration peut restaurer des procédures sans que les ménages retrouvent du revenu. L’accord conclu au niveau des services du FMI sur un programme de suivi de dix-huit mois constitue un jalon institutionnel, non une injection de capitaux ni une preuve de reconstruction. Il reste soumis à l’approbation de la direction du Fonds.

La trajectoire yéménite dépend simultanément de trois espaces : le territoire fragmenté entre autorités rivales, l’environnement régional marqué par la guerre et la mer Rouge, enfin l’économie mondiale des prix alimentaires, énergétiques et du fret. Pour l’Afrique, cette combinaison n’est pas périphérique. Le détroit de Bab el-Mandeb relie directement la péninsule Arabique à Djibouti, à l’Érythrée et à la Corne de l’Afrique ; toute rupture y renchérit les échanges, fragilise les approvisionnements et déplace du trafic autour du cap de Bonne-Espérance.

Dix années de guerre ont produit deux économies concurrentes

La Banque mondiale estime que le PIB réel par habitant a chuté de 58 % depuis 2015. Elle évalue à environ 17 millions le nombre de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire et à 18 millions celles qui n’ont pas accès à une eau et à un assainissement sûrs. Ces ordres de grandeur décrivent une économie de survie : l’épargne est consommée, les enfants quittent l’école, le travail informel remplace les emplois stables et les transferts des proches deviennent une infrastructure sociale.

L’arrêt des exportations pétrolières en 2022 a privé l’administration reconnue d’une source déterminante de recettes et de devises. Selon le FMI, la contraction du PIB, proche de 10 % en 2023, s’est modérée à 0,5 % en 2025. Mais cette amélioration relative ne signifie pas que le niveau d’activité antérieur a été retrouvé. Elle indique seulement que la vitesse de la chute s’est réduite.

En avril 2026, le FMI présentait encore l’économie comme sortant progressivement de cette profonde récession. La guerre régionale déclenchée à la fin de février, la dégradation des termes de l’échange, les pénuries d’énergie et la faiblesse de la demande ont ensuite invalidé ce scénario. La révision de juillet, de +0,5 % à −1,5 %, donne la mesure de la dépendance du Yémen à des facteurs qu’il ne contrôle ni militairement ni financièrement.

Les chiffres solides dessinent une stabilisation encore étroite

Quatre faits sont documentés. Premièrement, le FMI a repris en 2026 ses consultations au titre de l’article IV avec le Yémen après une interruption de onze ans. Cette reprise révèle une capacité institutionnelle minimale à produire des données et à soutenir un dialogue technique, mais elle ne vaut pas normalisation politique.

Deuxièmement, les services du Fonds et les autorités yéménites ont annoncé le 16 juillet un accord sur les politiques susceptibles d’étayer un programme de suivi de dix-huit mois. Le dispositif vise les finances publiques, le cadre monétaire, le secteur bancaire et la transparence. Un programme suivi par les services n’emporte pas, par lui-même, de financement du FMI.

Troisièmement, les autorités ont libéralisé en mai le taux de change douanier afin de rapprocher les droits et la taxe générale sur les ventes de la valeur effective des importations. Elles prévoient aussi d’intégrer au budget des recettes et dépenses jusque-là hors bilan, de renforcer le contrôle des entreprises publiques et de progresser vers un compte unique du Trésor. Ce sont des instruments classiques de consolidation de l’État ; leur effet social dépendra du séquençage et des protections accordées aux biens essentiels.

Quatrièmement, le FMI projette pour 2026 un déficit courant voisin de 3,4 % du PIB et des réserves inférieures au niveau jugé adéquat. Les transferts de la diaspora et l’appui des bailleurs doivent continuer à financer une facture d’importations largement humanitaire. Le soutien budgétaire saoudien améliore la trésorerie, mais il confirme aussi une dépendance diplomatique.

Sur le plan humanitaire, l’évaluation des Nations unies publiée au début de 2026 rappelle que 17,1 millions de personnes se trouvaient déjà en situation de crise alimentaire ou pire entre mai et août 2025. Les projections pour le début de 2026 maintenaient plus de la moitié de la population dans des niveaux de crise ou d’urgence, avec un risque de catastrophe dans certaines zones. L’insuffisance des financements humanitaires ne peut donc pas être traitée comme une variable secondaire d’un programme macroéconomique.

La réforme budgétaire se heurte au prix politique de chaque rial

L’enquête conduit à un paradoxe. Les mesures proposées sont cohérentes du point de vue de l’administration publique : accroître les recettes, limiter le financement monétaire du déficit, rapprocher les taux de change, surveiller les banques et rendre visibles les ressources publiques. Pourtant, dans une économie où les importations nourrissent la population et où le revenu réel a été laminé, la même réforme peut produire un choc immédiat sur le prix du pain, du carburant ou des médicaments.

Le taux de change douanier en est l’exemple le plus net. Une base douanière plus réaliste augmente les recettes de l’État et réduit les arbitrages opaques. Mais elle renchérit mécaniquement la valeur taxable des marchandises si aucune compensation n’est organisée. Le succès ne se mesurera donc pas seulement au rendement fiscal : il faudra suivre les prix de détail, les exemptions, les transferts sociaux et les écarts entre ports.

Le second risque tient au périmètre statistique. Le FMI précise que ses données révisées sur le Yémen reflètent le territoire sous contrôle du gouvernement internationalement reconnu. Les présenter comme un compte national exhaustif serait trompeur. La masse monétaire, les recettes portuaires, les prélèvements, l’emploi et les prix diffèrent selon les zones. Dans ces conditions, une moyenne nationale peut masquer l’économie politique réelle du conflit.

Le troisième point concerne le pétrole. Sans reprise durable des exportations, l’ajustement budgétaire repose principalement sur les recettes intérieures, alors que la dépense publique a déjà été fortement comprimée. Taxer davantage une base productive appauvrie peut stabiliser un compte à court terme tout en retardant la reprise. La priorité devrait être la protection des services essentiels, la transparence des recettes portuaires et un mécanisme crédible de partage des revenus à l’échelle du pays.

La Corne de l’Afrique ne peut plus regarder l’autre rive comme un dehors

Pour Djibouti, l’Érythrée, la Somalie, l’Éthiopie enclavée et le Soudan, la mer Rouge forme un espace économique commun avec le Yémen. Les ports, le transport de conteneurs, les câbles, les importations céréalières et les mouvements de population relient les deux rives. Une crise prolongée peut réduire les escales, augmenter les primes de risque et détourner les navires vers le sud de l’Afrique. L’Égypte subit alors la baisse du trafic du canal de Suez ; l’Afrique australe reçoit davantage de navires sans toujours disposer des capacités de soutage, de réparation et de gestion portuaire nécessaires.

L’intérêt africain consiste d’abord à obtenir une place politique dans la gouvernance de la mer Rouge. Les États du continent ne devraient pas être réduits au rôle de bases logistiques pour des coalitions extérieures. L’Union africaine dispose déjà de la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050 et de la Charte de Lomé. Le déficit réside dans la coordination opérationnelle : partage d’information, sécurité portuaire, protection des équipages africains, plans de continuité et diplomatie commune sur la liberté de navigation.

Le troisième enseignement est budgétaire. Le Yémen montre qu’une réforme techniquement correcte peut échouer si elle ne protège pas les ménages et ne rétablit pas la légitimité du prélèvement. Pour les pays africains sortant d’un conflit, la séquence compte : publier les recettes, payer les agents essentiels, sécuriser les importations vitales, reconstruire la statistique, puis élargir l’assiette. Inverser cette hiérarchie expose à transformer la stabilisation en austérité sans État.

Ce que les données ne permettent toujours pas d’affirmer

La qualification « redressement » est probable au seul niveau des procédures de gestion, mais incertaine pour l’économie réelle. La contraction projetée de 1,5 % en 2026 est une estimation du FMI susceptible de nouvelles révisions. Elle ne couvre pas avec la même qualité toutes les zones du pays.

L’approbation finale du programme de suivi n’était pas acquise au 5 août. Son contenu détaillé, ses repères quantitatifs et les éventuelles mesures correctrices n’étaient pas tous publics dans le communiqué de juillet. Il serait donc non vérifiable d’affirmer que le programme est déjà entré en vigueur ou qu’il apportera des fonds.

La stabilisation envisagée pour 2027 est une projection conditionnelle : elle suppose une amélioration de l’environnement régional et une reprise graduelle de la demande. La date d’un retour des exportations pétrolières reste incertaine. L’évolution du contrôle des ports, des flux douaniers et des deux systèmes monétaires l’est également.

Affirmation contrôléeQualificationFondement
Le PIB devrait reculer de 1,5 % en 2026VérifiéeProjection publiée par le FMI le 16 juillet 2026
Un accord existe sur un programme de suivi de dix-huit moisVérifiéeAccord au niveau des services, soumis à approbation
Le Yémen est entré dans une reprise économique nationaleIncertaineDonnées fragmentées et contraction encore projetée
Le programme du FMI apporte un financement nouveauNon vérifiableUn programme suivi par les services n’est pas un prêt
Une stabilisation est possible en 2027ProbableScénario conditionnel du FMI, exposé aux risques régionaux

Trois trajectoires, dont une seule ouvre une reconstruction durable

Trois trajectoires se dessinent. Une stabilisation administrative sans règlement politique peut limiter la chute sans recréer un marché national. Un choc régional prolongé renchérirait l’énergie et l’alimentation, épuiserait les devises et repousserait la stabilisation de 2027. Seule une désescalade assortie d’un partage transparent des revenus, de la protection des importations essentielles et d’une reconstruction progressive des institutions ouvrirait une reprise durable.

Pour l’Afrique, la conclusion opérationnelle est claire : la sécurité de Bab el-Mandeb doit être pensée comme une politique continentale de commerce, d’énergie et de souveraineté, pas seulement comme une question navale confiée aux puissances extérieures. Le redressement yéménite, s’il advient, sera aussi une condition de résilience pour la façade orientale du continent.

Les institutions qui étayent l’enquête

  • Fonds monétaire international, « Accord au niveau des services avec le Yémen sur un nouveau programme suivi par les services », 16 juillet 2026.
  • Fonds monétaire international, « Le Conseil d’administration conclut les consultations de 2025 au titre de l’article IV avec le Yémen », 3 avril 2026.
  • Fonds monétaire international, Perspectives économiques régionales — Moyen-Orient et Asie centrale, avril 2026.
  • Banque mondiale, page-pays Yémen et note sur la fragilité économique persistante, données consultées le 5 août 2026.
  • Nations unies, Évaluation humanitaire du Yémen pour 2026, février 2026.
  • Administration américaine d’information sur l’énergie, analyse des points de passage pétroliers mondiaux, données 2026.
  • Union africaine, Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050 et Charte de Lomé.

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