L’Afrique de l’Est a replacé la monnaie unique au centre de son horizon politique. Réunis à Kampala le 24 juillet 2026, les responsables du Comité des affaires monétaires de la Communauté d’Afrique de l’Est ont réaffirmé leur volonté d’aboutir à l’Union monétaire est-africaine. La nouvelle échéance avancée est 2031.
Mais cette date ne constitue ni une garantie d’émission ni l’annonce d’un basculement simultané des huit États partenaires vers une même devise. Elle représente une cible conditionnelle, suspendue à la convergence budgétaire, à la stabilité des prix, à la consolidation des réserves, à l’installation des institutions communes et, finalement, à une décision politique du Sommet de l’EAC.
L’enjeu dépasse la création d’un billet. Il touche à la capacité des États africains à construire une souveraineté monétaire régionale, à réduire les coûts hérités de systèmes financiers fragmentés et à organiser une solidarité économique suffisamment robuste pour résister aux crises. Or, l’examen des documents officiels révèle autant de progrès que de contradictions, de retards et de données encore impossibles à réconcilier.
Huit États concernés, mais pas nécessairement huit États au lancement
La Communauté d’Afrique de l’Est réunit aujourd’hui le Burundi, la République démocratique du Congo, le Kenya, le Rwanda, la Somalie, le Soudan du Sud, la Tanzanie et l’Ouganda. Ces huit États sont inclus dans la stratégie régionale conduisant à l’horizon 2030-2031.
Le cadre juridique est cependant plus souple que le récit politique. Le protocole sur l’Union monétaire, signé le 30 novembre 2013, permet l’adoption de la monnaie commune par au moins trois États partenaires remplissant les conditions requises. Le Sommet doit ensuite décider de la date d’adoption et du nom de la monnaie.
| Dimension | Périmètre établi |
|---|---|
| États partenaires actuels | Burundi, RDC, Kenya, Rwanda, Somalie, Soudan du Sud, Tanzanie, Ouganda |
| Périmètre stratégique de la feuille de route | Les huit États partenaires |
| Seuil juridique d’adoption initiale | Au moins trois États éligibles |
| Condition temporelle | Respect durable des critères pendant au moins trois ans |
| Autorité de décision finale | Sommet des chefs d’État de l’EAC |
Cette distinction ouvre la possibilité d’une union à plusieurs vitesses. Les huit États peuvent participer au chantier institutionnel sans être tous prêts à abandonner leur monnaie nationale au même moment.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si la monnaie sera lancée en 2031, mais quels États formeraient le premier noyau monétaire, selon quelles modalités les autres pourraient le rejoindre et comment seraient organisés les échanges avec les partenaires demeurés temporairement hors de l’union.
Une croissance dynamique, mais une inflation impossible à réconcilier
Le Comité des affaires monétaires prévoit une croissance régionale de 5,2 % en 2026, supérieure aux 4,3 % projetés par le Fonds monétaire international pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Cette performance attendue est présentée comme le résultat de la demande intérieure, des investissements et de la résistance des économies est-africaines aux perturbations internationales.
L’environnement mondial demeure pourtant instable. Le FMI projette une croissance mondiale de 3,0 % en 2026, contre une moyenne de 3,5 % sur la période 2024-2025. Les tensions au Moyen-Orient continuent d’exposer les économies importatrices aux fluctuations énergétiques, aux perturbations du transport maritime et aux ruptures d’approvisionnement.
Les données régionales disponibles ne permettent cependant pas de présenter un tableau macroéconomique entièrement stabilisé.
| Indicateur | Donnée institutionnelle | Lecture nécessaire |
|---|---|---|
| Croissance mondiale en 2026 | 3,0 % | Prévision du FMI |
| Croissance de l’Afrique subsaharienne | 4,3 % | Prévision du FMI pour 2026 |
| Croissance de l’EAC | 5,2 % | Prévision du MAC pour 2026 |
| Inflation régionale 2024-2025 selon le MAC | 9,6 % | Méthode et périmètre non publiés dans le communiqué |
| Inflation régionale 2025-2026 selon le MAC | 6,7 % | Chiffre provisoire ou projeté à expliciter |
| Inflation 2024-2025 selon le bulletin statistique de l’EAC | 23,0 % | Série officielle incompatible avec celle du MAC |
| Inflation moyenne en 2025 selon ce même bulletin | 22,9 % | Indice ne couvrant encore que six États sur huit |
| Population de l’EAC en 2025 | Environ 350 millions | Estimation officielle régionale |
La contradiction sur l’inflation est majeure. Le communiqué du Comité monétaire annonce une baisse de 9,6 % à 6,7 %, tandis que le bulletin statistique de l’EAC publie 23,0 % pour l’exercice 2024-2025 et 22,9 % pour l’année civile 2025.
Cette différence ne peut être traitée comme un simple arrondi. Elle peut provenir de périodes distinctes, de pondérations différentes, d’une moyenne limitée à certains pays ou de l’exclusion des économies connaissant les hausses de prix les plus sévères. Le bulletin précise d’ailleurs que la RDC et la Somalie ne sont pas encore intégrées à l’indice harmonisé régional.
Les écarts nationaux sont considérables. Pour 2025, le même bulletin mentionne notamment une inflation de 3,3 % en Tanzanie, 3,6 % en Ouganda et 4,0 % au Kenya, contre 34,8 % au Burundi et 114,7 % au Soudan du Sud. Une moyenne régionale peut donc changer radicalement selon la couverture géographique et le poids attribué à chaque économie.
Avant de proclamer une désinflation de l’ensemble est-africain, l’EAC doit publier la méthode, les pondérations et les valeurs nationales ayant produit les taux présentés par le Comité monétaire.
Quatre critères, mais aucun tableau public pour les huit États
Le protocole fixe quatre critères primaires de convergence.
| Critère | Seuil exigé |
|---|---|
| Inflation globale | 8 % maximum |
| Déficit budgétaire, dons inclus | 3 % maximum du PIB |
| Dette publique brute | 50 % maximum du PIB en valeur actuelle nette |
| Réserves de change | 4,5 mois d’importations au minimum |
Ces exigences doivent être respectées durablement pendant au moins trois années avant l’adoption de la monnaie.
Le problème est que le communiqué de juillet 2026 ne publie pas de tableau permettant d’évaluer chacun des huit États selon les quatre critères. Il parle de progrès inégaux et appelle à des mesures nationales correctives, sans fournir le score détaillé nécessaire à une vérification indépendante.
Il n’est donc pas possible d’affirmer, sur la seule base des documents publics disponibles, qu’aucun État ne satisfait simultanément les quatre critères. Cette conclusion exigerait une série couvrant trois années, validée pour chaque pays, avec les mêmes méthodes de calcul de la dette, du déficit, de l’inflation et des réserves.
La septième stratégie de développement de l’EAC révèle néanmoins l’ampleur du travail restant. Pour l’exercice 2025-2026, seuls quatre États disposaient d’un programme de convergence à moyen terme conforme au processus régional. L’objectif est d’en compter six en 2028-2029, puis les huit en 2030-2031. Autrement dit, l’un des principaux instruments nationaux de préparation ne devrait être généralisé qu’à proximité immédiate de l’échéance monétaire.
L’or domestique comme instrument de diversification
L’Ouganda et la Tanzanie ont engagé des programmes d’achat d’or produit localement. Ces initiatives répondent à plusieurs objectifs : diversifier les réserves, renforcer les amortisseurs extérieurs, formaliser les chaînes minières et retenir davantage de valeur dans les économies productrices.
| Pays | État du programme | Réserves documentées | Point de vigilance |
|---|---|---|---|
| Ouganda | Programme pilote de trois ans ; achats tests lancés le 17 avril 2026 | 4,0 mois d’importations à fin mars 2026 | L’or n’entre dans les réserves monétaires qu’après certification |
| Tanzanie | Programme indiqué comme établi en septembre 2022 ; lancement public annoncé le 25 septembre 2023 | 4,4 mois d’importations en avril 2026 | Chronologie officielle à distinguer entre création et démarrage public |
| Critère EAMU | — | 4,5 mois minimum | Les deux pays restaient sous le seuil aux dates considérées |
Ces programmes peuvent contribuer à réduire la concentration des portefeuilles en actifs libellés dans les devises dominantes. Ils ne constituent toutefois pas une sortie immédiate du système monétaire international ni une « dédollarisation » officiellement proclamée.
En Ouganda, la banque centrale précise que l’or acheté localement ne devient un actif de réserve qu’après certification. Sa valeur dépend également des cours mondiaux, de la qualité du raffinage, de la traçabilité, de la liquidité et des conditions d’acquisition.
La dimension souveraine du programme se mesurera donc moins à la quantité de métal annoncée qu’à la capacité des États à structurer une filière transparente, certifiée et fiscalement bénéfique aux économies locales.
Les paiements progressent plus vite que l’union monétaire
L’un des chantiers les plus concrets se situe dans l’interconnexion des systèmes de paiement. L’EAC a adopté un plan directeur destiné à réduire les coûts, raccourcir les délais et faciliter les transactions en monnaies régionales.
La mise en œuvre a commencé, mais parler d’un système régional pleinement opérationnel serait prématuré.
| Dispositif | Situation documentée | Limite actuelle |
|---|---|---|
| EAPS | Système régional lancé en 2013-2014 | Utilisation limitée et participation principalement documentée du Kenya, du Rwanda, de la Tanzanie et de l’Ouganda |
| EAPS2 | Modernisation envisagée | Étude de faisabilité et architecture encore en préparation |
| Corridor Rwanda-Tanzanie | Preuve de concept en développement | Tarification, conversion, gouvernance et gestion des risques à finaliser |
| PAPSS | Kenya, Rwanda, Tanzanie et Ouganda répertoriés en service en juin 2026 | Couverture incomplète de l’EAC ; Burundi et Somalie annoncés comme prochaines intégrations |
| Réseau régional instantané | Objectif stratégique | Pas encore disponible uniformément dans les huit États |
PAPSS permet au payeur et au bénéficiaire d’utiliser leurs monnaies locales et réduit le besoin de régler les transactions au moyen d’une devise tierce. Mais la conversion monétaire ne disparaît pas : un taux de change doit toujours être déterminé entre deux monnaies nationales distinctes.
La technologie peut diminuer les marges, le nombre d’intermédiaires et les délais. Elle ne peut pas supprimer mécaniquement le coût du change tant que plusieurs monnaies continuent de circuler. Elle ne remplace pas davantage la convergence budgétaire, la surveillance commune ou les mécanismes de solidarité nécessaires à une union monétaire.
Un commerce régional en hausse, mais encore minoritaire
Le commerce intra-EAC a atteint environ 15,1 à 15,2 milliards de dollars en 2024, selon les publications officielles disponibles. Il est passé à environ 19,3 milliards en 2025, soit une progression de l’ordre de 28 %.
Cette augmentation ne doit cependant pas masquer le poids toujours limité des échanges internes dans le commerce total du bloc.
| Année | Commerce intra-EAC | Part du commerce total |
|---|---|---|
| 2024 | Environ 15,1 à 15,2 milliards USD | 12,1 % |
| 2025 | Environ 19,3 milliards USD | 12,3 % |
Le montant progresse fortement, mais la part régionale ne gagne que 0,2 point. L’EAC échange donc davantage avec elle-même tout en restant profondément insérée dans des circuits commerciaux extérieurs.
La comparaison générale avec des blocs réalisant 60 à 70 % de commerce interne doit être maniée avec précaution. Ce niveau peut correspondre à plusieurs États européens dans le marché de l’Union européenne, mais il ne décrit pas l’ensemble des organisations asiatiques. Le commerce intra-ASEAN ne représentait, par exemple, que 21,4 % du total en 2024.
La monnaie commune pourrait réduire certaines frictions commerciales. Elle ne résoudrait cependant ni les insuffisances logistiques, ni les barrières non tarifaires, ni les différences réglementaires, ni la faible transformation industrielle régionale.
L’EAMI au centre d’une contradiction institutionnelle
L’Institut monétaire de l’Afrique de l’Est doit préparer la future banque centrale régionale. La loi instituant l’EAMI, adoptée en 2019, est entrée en vigueur le 1er juillet 2021. Pourtant, les documents officiels ne décrivent pas uniformément son état réel.
La stratégie régionale et les documents budgétaires de l’EAC continuent de présenter son opérationnalisation comme un chantier prioritaire. À l’inverse, le document ougandais préparatoire au budget 2026-2027 indique que l’Institut a été formellement opérationnalisé et qu’il est établi à Dar es Salaam.
Ces formulations peuvent renvoyer à des étapes différentes : existence juridique, choix du siège, installation administrative, nomination des dirigeants ou pleine capacité technique. Mais elles ne permettent pas d’affirmer simultanément que le siège reste indécis et que l’Institut fonctionne pleinement.
L’EAC doit publier l’acte fixant le siège, l’accord conclu avec l’État hôte, l’organigramme, les dirigeants, les effectifs, le budget et les missions déjà exécutées. Une union monétaire ne peut reposer sur une institution dont le statut opérationnel demeure difficile à lire dans les propres documents de ses membres.
La mobilité du travail et les mécanismes de stabilisation
Une monnaie commune retire aux gouvernements la possibilité d’ajuster leur compétitivité par une dévaluation nationale. En cas de choc touchant un seul pays, l’ajustement doit alors passer par la mobilité du travail, la flexibilité des prix, les politiques budgétaires ou des transferts régionaux.
Le Marché commun reconnaît juridiquement la libre circulation des travailleurs. Pourtant, la stratégie de l’EAC indique qu’en 2025-2026 seuls deux États avaient domestiqué les lois régionales du travail. L’objectif est d’atteindre quatre États en 2028-2029, puis les huit en 2030-2031.
Cette donnée montre que la mobilité totale demeure un objectif, non une réalité uniforme.
Le protocole monétaire prévoit déjà un mécanisme d’alerte précoce, une facilité de stabilisation et des mesures destinées à répondre aux déséquilibres structurels. La véritable zone d’ombre concerne leur mise en œuvre : leur capitalisation, leur gouvernance, leurs critères d’intervention et la répartition des contributions entre États ne sont pas clairement exposés dans les documents publics examinés.
Sans mécanisme crédible de solidarité, une politique monétaire unique pourrait amplifier les écarts entre économies plutôt que les réduire.
Ce que l’on peut envisager, sans encore l’attribuer au MAC
Plusieurs orientations présentent un intérêt stratégique, mais ne peuvent être rapportées comme des décisions établies du Comité monétaire.
La première concerne la création d’un cadre régional pour l’intelligence artificielle et l’innovation financière. Une réglementation commune pourrait effectivement harmoniser la supervision des paiements automatisés, des données financières et des nouveaux services numériques. Aucun document primaire retrouvé ne permet toutefois d’attribuer au 29e Comité monétaire un appel précis de Michael Atingi-Ego sur ce sujet.
La deuxième concerne la diaspora. Le coût moyen d’un transfert vers l’Afrique subsaharienne atteignait 8,46 % au troisième trimestre 2025 selon la Banque mondiale. Une infrastructure régionale moins coûteuse pourrait orienter davantage de flux vers les circuits formels. Mais aucun acte public du Comité monétaire consulté ne montre qu’il aurait adopté une stratégie spécifique de « captation » des fonds de la diaspora.
Une véritable politique régionale exigerait des produits d’épargne, des obligations destinées aux diasporas, des garanties d’investissement et des règles de protection des déposants. La technologie de paiement, seule, ne garantit pas que les remises familiales deviendront automatiquement des investissements productifs.
Enfin, le MAC soutient le principe d’une évaluation par les pairs et de plans d’action nationaux. Rien ne permet encore d’affirmer que ces plans seraient juridiquement contraignants ou assortis de sanctions.
Ces trois orientations doivent donc être traitées comme des perspectives de construction institutionnelle, et non comme des décisions déjà adoptées.
2031, une épreuve de souveraineté institutionnelle
L’Union monétaire est-africaine conserve une portée historique. Elle pourrait réduire certaines dépendances de règlement, renforcer le marché régional et donner à l’Afrique de l’Est une capacité collective de négociation plus importante.
Mais la souveraineté ne consiste pas seulement à remplacer plusieurs monnaies africaines par une devise régionale. Elle suppose que les populations et les États maîtrisent les statistiques qui fondent les décisions, les institutions qui surveillent les budgets, les infrastructures qui organisent les paiements et les mécanismes qui répartissent les coûts d’une crise.
L’horizon 2031 doit donc être évalué à partir de preuves concrètes : une inflation régionalement mesurable, un scorecard de convergence pour les huit États, un EAMI pleinement identifiable, des systèmes de paiement réellement accessibles et une facilité de stabilisation financée.
L’Afrique de l’Est ne manque pas de vision politique. Son défi est désormais de transformer cette vision en architecture vérifiable. La crédibilité de la monnaie commune dépendra moins de la répétition d’une date que de la publication des conditions permettant de démontrer qu’elle est devenue possible.
Sources institutionnelles principales
- Communauté d’Afrique de l’Est — communiqué du 29e Comité des affaires monétaires
- EAC — Protocole sur l’Union monétaire est-africaine
- EAC — Septième stratégie de développement, matrice 2026/27-2030/31
- EAC — Bulletin statistique trimestriel, numéro 11
- EAC — Budget Highlights 2026-2027
- FMI — Perspectives économiques mondiales, juillet 2026
- FMI — Perspectives économiques de l’Afrique subsaharienne, avril 2026
- Bank of Uganda — programme pilote d’achat d’or domestique
- Bank of Tanzania — déclaration de politique monétaire, juin 2026
- EAC — interconnexion des paiements entre le Rwanda et la Tanzanie
- PAPSS — couverture officielle du réseau en juin 2026
- Banque mondiale — Remittance Prices Worldwide, troisième trimestre 2025

