L’avènement des abysses polynésiens : un séisme géopolitique silencieux

Une recomposition stratégique majeure s’opère actuellement dans les profondeurs de l’océan Pacifique, loin des regards de la communauté internationale. Les Îles Cook, État autonome en libre association avec la Nouvelle-Zélande, se positionnent méthodiquement comme l’un des principaux laboratoires mondiaux de l’exploration des minerais critiques sous-marins. Ce positionnement, justifié sur la scène internationale par les besoins anticipés de la transition énergétique et des chaînes industrielles liées aux batteries, bouscule l’ordre établi de la gouvernance océanique et pourrait redessiner, à terme, certains équilibres miniers internationaux.

Pour le continent africain, acteur central et historique de l’approvisionnement mondial en minerais terrestres, cette ambition polynésienne constitue un risque économique potentiel qu’il convient de mesurer avec précision. La mise sur le marché de quantités importantes de cobalt, de manganèse, de nickel ou de cuivre issus des abysses pourrait accroître l’offre mondiale et exercer une pression sur les cours des minerais correspondants.

Cette menace n’est cependant ni immédiate ni uniforme. Les nodules du bassin de Penrhyn sont surtout caractérisés par leur teneur en cobalt et en manganèse, tandis que leurs teneurs en cuivre et en nickel sont relativement plus faibles. Une éventuelle exploitation des ressources des Îles Cook exposerait donc plus directement la République démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt, que la Zambie, dont la vulnérabilité minière repose principalement sur le cuivre. Une expansion plus générale de l’exploitation sous-marine, notamment dans la zone de Clarion-Clipperton, pourrait en revanche produire des effets plus larges sur les marchés du nickel, du cuivre, du cobalt et du manganèse.

Face à l’émergence éventuelle de cette nouvelle industrie, l’Afrique se trouve engagée dans une course diplomatique et industrielle. Le contrôle de l’océan ne relève plus exclusivement de la sécurité des voies maritimes de surface : il concerne désormais l’accès aux ressources stratégiques, la connaissance scientifique des fonds marins, les technologies de collecte et la maîtrise des chaînes de raffinage.

L’affirmation selon laquelle l’exploitation des fonds marins serait indispensable à la transition écologique mondiale demeure toutefois contestée. Elle repose sur des projections de demande, de substitution technologique et de rentabilité qui ne sont pas encore stabilisées. L’amélioration des technologies de recyclage, l’évolution des chimies de batteries et la réduction de l’utilisation du cobalt pourraient modifier sensiblement les besoins futurs.

L’architecture d’une souveraineté océanique et juridique

L’avancée des Îles Cook ne repose pas sur une simple proclamation politique, mais sur l’édification progressive d’un cadre législatif spécialisé. L’archipel a adopté une première législation consacrée aux minerais sous-marins en 2009, avant de la remplacer par le Seabed Minerals Act 2019. Le gouvernement a ainsi structuré son autorité sur une zone économique exclusive d’environ deux millions de kilomètres carrés, placée sous juridiction nationale et administrée, pour les questions minières sous-marines, par la Seabed Minerals Authority.

Sous l’impulsion du Premier ministre Mark Brown, le Parlement a adopté en 2024 une modification de cette législation. Contrairement à certaines interprétations, le mot mining, ou exploitation minière, n’a pas été remplacé par l’expression minerals harvesting. L’amendement a introduit la « récolte de minerais » comme une catégorie particulière de l’exploitation minière, destinée à distinguer la collecte de nodules posés sur les sédiments des opérations de forage ou d’excavation de la roche. La Seabed Minerals Authority précise elle-même que la récolte demeure juridiquement une forme de mining.

Cette distinction peut contribuer à présenter la collecte des nodules comme une opération différente de l’extraction minière terrestre traditionnelle. Elle ne supprime cependant ni les risques environnementaux ni les obligations réglementaires applicables à une éventuelle exploitation commerciale.

La loi Marae Moana Act 2017 a parallèlement établi une aire marine couvrant l’ensemble de la ZEE. Des zones de protection s’étendant sur 50 milles marins autour des quinze îles interdisent les activités commerciales relatives aux minerais sous-marins, ainsi que la pêche commerciale à grande échelle, à proximité immédiate des territoires habités.

Il convient également de distinguer deux régimes juridiques. Les ressources du bassin de Penrhyn se trouvent dans la ZEE des Îles Cook et relèvent donc de leur juridiction nationale. L’Autorité internationale des fonds marins, ou AIFM, administre pour sa part « la Zone », c’est-à-dire les fonds marins situés au-delà des juridictions nationales. Le futur Code d’exploitation de l’AIFM ne régira donc pas directement les licences nationales délivrées dans la ZEE des Îles Cook, même si les normes internationales peuvent exercer une influence politique, technique et environnementale sur leur conception.

Les Îles Cook disposent ainsi d’un cadre réglementaire particulièrement développé pour un petit État insulaire. Leur capacité effective à surveiller en permanence les opérations de consortiums multinationaux à plusieurs milliers de mètres de profondeur dépendra néanmoins de leurs moyens scientifiques, financiers, technologiques et maritimes, ainsi que de la transparence des opérateurs.

Le trésor du bassin de Penrhyn : ressources et licences exploratoires

Le bassin de Penrhyn, situé au cœur de la ZEE des Îles Cook, abrite une concentration exceptionnelle de nodules polymétalliques. La Seabed Minerals Authority estime que l’ensemble de la ZEE pourrait contenir environ 6,7 milliards de tonnes humides de nodules.

Ce chiffre correspond à une estimation de ressources géologiques et non à des réserves minières économiquement exploitables. La qualification de « réserve » supposerait que la faisabilité technique, économique, environnementale et commerciale de l’exploitation ait été démontrée, ce qui n’est pas encore le cas. L’autorité des Îles Cook reconnaît elle-même que seule une fraction de ces ressources pourrait éventuellement être collectée.

Ces concrétions minérales, formées extrêmement lentement sur les sédiments abyssaux, présentent une signature géochimique stratégique. Les nodules des Îles Cook sont notamment caractérisés par une teneur élevée en cobalt et en manganèse, mais par des concentrations plus modestes en nickel et en cuivre que certains nodules de la zone de Clarion-Clipperton.

Dans la zone sous licence de CIC, l’estimation publiée en 2026 fait état d’environ 1,95 milliard de tonnes humides de ressources minérales présumées, avec des teneurs moyennes de 0,46 % de cobalt, 15,7 % de manganèse, 0,33 % de nickel et 0,19 % de cuivre. Le rapport précise expressément que ces ressources ne sont pas des réserves et que leur viabilité économique n’a pas été démontrée.

Indicateur stratégiqueRDCZambieÎles Cook – bassin de PenrhynZone de Clarion-Clipperton
Type principal de gisementMines terrestres de cuivre et de cobaltMines terrestres dominées par le cuivreNodules polymétalliques principalement hydrogénétiquesNodules polymétalliques hydrogénétiques et diagénétiques
Position stratégiquePremier producteur mondial de cobaltGrand producteur africain de cuivreRessource potentielle riche en cobalt et en manganèseVaste concentration de nodules riches notamment en nickel, cuivre, cobalt et manganèse
Ressources ou production de référenceEnviron 230 000 tonnes de cobalt produites en 2025Économie minière principalement exposée au cuivreEnviron 6,7 milliards de tonnes humides de nodules estimées dans la ZEEEnviron 21 milliards de tonnes de nodules constituant une occurrence géologique globale
Exposition des exportationsMinerais et métaux : environ 74,5 % des exportations de marchandises en 2023Minerais et métaux : environ 73,0 % des exportations de marchandises en 2024Projet encore au stade de l’explorationExploration dans les eaux internationales, sous administration de l’AIFM
Cadre de gouvernanceLois minières nationalesLois minières nationalesJuridiction nationale et Seabed Minerals AuthorityAIFM et Convention des Nations unies sur le droit de la mer

Les pourcentages concernant la RDC et la Zambie représentent la part des minerais et métaux dans les exportations de marchandises, selon l’indicateur de la Banque mondiale. Ils ne représentent ni la part exacte des recettes budgétaires de ces États ni la totalité de leurs revenus extérieurs. Les années de référence diffèrent en fonction des dernières données nationales disponibles.

Le 23 février 2022, l’exécutif des Îles Cook a accordé trois licences d’exploration d’une durée initiale de cinq ans à CIC Limited, CIIC Seabed Resources et Moana Minerals. Ces licences n’autorisaient aucune exploitation commerciale. Elles portaient sur l’évaluation des ressources, la mise au point des technologies et la collecte des données environnementales de référence.

En mai 2026, la Seabed Minerals Authority a annoncé la prolongation de cinq ans de la phase d’exploration, cette extension prenant effet à l’expiration des licences initiales en février 2027. Le cycle exploratoire pourrait donc se poursuivre jusqu’en février 2032. Cette prolongation ne constitue cependant pas une autorisation d’exploitation commerciale. Une entreprise souhaitant passer à la production devrait déposer une demande distincte, fournir une étude d’impact environnemental, démontrer la faisabilité de son projet et obtenir les permis environnementaux et miniers nécessaires.

L’équation économique incertaine et l’ombre géopolitique

Malgré le volontarisme institutionnel affiché, la viabilité économique du projet demeure incertaine. Une étude commandée par Greenpeace au cabinet Trytten Consulting estime que les dépenses d’investissement et d’exploitation liées à la collecte, au transport et au traitement métallurgique à très grande profondeur pourraient compromettre la rentabilité des opérations.

Selon cette étude, la valeur indicative d’une tonne sèche de nodules des Îles Cook se situerait entre 100 et 140 dollars américains. Les coûts de collecte, de remontée, de transport, de traitement, de financement et de gestion environnementale pourraient absorber ou dépasser cette valeur. Ces conclusions constituent une analyse économique défavorable, et non la démonstration définitive de l’impossibilité de toute exploitation. Elles sont contestées par les autorités des Îles Cook et devront être confrontées aux futures études de faisabilité des opérateurs.

L’absence d’usine commerciale spécialisée dans le traitement intégral de ces nodules constitue un obstacle supplémentaire. Les procédés envisagés associent généralement plusieurs étapes de pyrométallurgie et d’hydrométallurgie. Un rapport technique publié en 2026 sur le projet de Moana Minerals indiquait qu’aucune analyse complète des dépenses d’investissement, des coûts opérationnels ou des flux de trésorerie n’avait encore été achevée.

Au-delà de l’équation financière, les navires de recherche océanographique et les systèmes de cartographie bathymétrique présentent un potentiel de double usage, civil et militaire. Les mêmes données peuvent servir à la connaissance scientifique, à la prospection minérale, à la pose de câbles sous-marins ou à la préparation d’opérations navales.

Une enquête publiée en 2026 a estimé que plusieurs navires chinois associés à des programmes de recherche sur les fonds marins n’avaient passé qu’environ 6,4 % de leur temps opérationnel dans les zones d’exploration qui leur avaient été attribuées par l’AIFM. Ce constat justifie une vigilance concernant les usages possibles des données recueillies. Il ne démontre toutefois pas que ces missions minières aient constitué une couverture organisée pour des opérations militaires ou de renseignement.

En avril 2025, des agents de la Seabed Minerals Authority ont par ailleurs participé à Qingdao à une formation organisée dans le cadre du Centre conjoint de recherche et de formation de l’AIFM et de la Chine. Cette coopération peut être interprétée comme un instrument de diplomatie scientifique et de renforcement de l’influence chinoise dans le Pacifique. Elle ne suffit cependant pas à établir un alignement politique ou stratégique des Îles Cook sur la Chine.

L’offensive sous-marine : démonstration du risque pour les économies africaines

La normalisation éventuelle de l’exploitation des minerais marins pourrait menacer certains producteurs africains par un mécanisme économique identifiable : l’arrivée de volumes supplémentaires sur un marché relativement concentré pourrait créer ou accentuer un excédent d’offre, faire baisser les prix, réduire les recettes d’exportation et affecter les revenus fiscaux, les investissements miniers, les réserves de change et la valeur des monnaies nationales.

Le marché du cobalt a déjà démontré sa sensibilité à l’excédent d’offre. Selon l’US Geological Survey, l’augmentation de la production minière mondiale a créé un surplus et contribué à une diminution de 46 % du prix moyen au comptant du cobalt sur le London Metal Exchange entre 2022 et 2023. La production mondiale a approché 300 000 tonnes en 2024 et pourrait continuer à croître sous l’effet des capacités congolaises et indonésiennes.

En 2025, la production mondiale de cobalt a été estimée à environ 310 000 tonnes, dont approximativement 230 000 tonnes provenaient de la RDC. Le pays représentait ainsi près des trois quarts de l’approvisionnement minier mondial.

Un scénario de stress permet d’illustrer l’ordre de grandeur du risque. Un système industriel de collecte conçu pour traiter trois millions de tonnes humides de nodules par an — capacité nominale envisagée pour un projet distinct dans la zone de Clarion-Clipperton — appliqué théoriquement aux teneurs moyennes de la ressource de CIC produirait environ 13 800 tonnes de cobalt contenu avant pertes métallurgiques et opérationnelles.

Ce volume théorique représenterait environ :

  • 4,5 % de la production mondiale de cobalt de 2025 ;
  • 6 % de la production congolaise de la même année.

Trois systèmes de taille comparable, traitant ensemble neuf millions de tonnes humides par an, représenteraient théoriquement environ 41 400 tonnes de cobalt contenu, soit :

  • 13,4 % de la production mondiale de 2025 ;
  • 18 % de la production congolaise de 2025.

Ce calcul ne constitue pas une prévision de production des Îles Cook. Il s’agit d’un scénario arithmétique volontairement simplifié, établi avant prise en compte du taux réel de récupération, de l’humidité, des variations de teneur, des périodes d’arrêt, des contraintes environnementales, de la capacité des navires et des pertes lors du raffinage. Il montre néanmoins que quelques systèmes industriels de grande capacité pourraient introduire sur le marché des volumes suffisamment importants pour influencer les anticipations et les prix d’un minerai dont l’offre reste concentrée.

La réaction de la RDC à la précédente chute des prix confirme cette vulnérabilité. Après que les cours du cobalt eurent atteint leur plus bas niveau en neuf ans, le gouvernement congolais a suspendu les exportations en février 2025. La suspension a été remplacée en octobre 2025 par un régime de quotas, toujours applicable en 2026 et prévu au moins jusqu’à la fin de 2027. Les restrictions ont réduit l’offre disponible et contribué à une remontée substantielle des prix.

Le mécanisme de menace pour la RDC peut ainsi être présenté en cinq étapes :

  1. une production sous-marine significative augmente l’offre mondiale de cobalt ;
  2. l’anticipation d’un excédent fait pression sur les prix et sur les contrats à terme ;
  3. la valeur des exportations congolaises recule, même lorsque les volumes produits restent élevés ;
  4. les bénéfices des sociétés, les redevances, les impôts miniers et les disponibilités en devises diminuent ;
  5. les projets d’investissement, la transformation locale et les dépenses publiques deviennent plus difficiles à financer.

La menace est renforcée par la concentration structurelle des exportations congolaises. Les minerais et métaux représentaient environ 74,5 % des exportations de marchandises de la RDC en 2023. Le pays demeure donc très exposé à une baisse simultanée des cours du cuivre et du cobalt, même si cette proportion ne correspond pas directement à la part du secteur dans les recettes budgétaires.

La Zambie présente une exposition extérieure comparable : les minerais et métaux représentaient environ 73 % de ses exportations de marchandises en 2024. Cependant, son principal facteur de vulnérabilité est le cuivre. Comme les nodules des Îles Cook contiennent relativement peu de cuivre, le projet polynésien pris isolément constitue une menace moins directe pour la Zambie que pour la RDC. Le risque zambien dépend davantage de l’expansion mondiale de l’industrie sous-marine, notamment dans les zones où les nodules sont plus riches en cuivre et en nickel.

Le manganèse pourrait également constituer un canal de transmission pour le Gabon et l’Afrique du Sud. La teneur moyenne annoncée dans la zone de CIC atteint 15,7 %. Si des procédés industriels permettaient d’extraire et de commercialiser ce manganèse à grande échelle, l’offre sous-marine pourrait entrer en concurrence avec certains producteurs terrestres. La rentabilité d’une telle récupération reste toutefois à démontrer.

Le scénario de menace n’est donc ni automatique ni uniforme. Il dépendra :

  • du nombre de projets effectivement autorisés ;
  • du rythme de déploiement des navires collecteurs ;
  • des rendements métallurgiques ;
  • de la croissance mondiale de la demande ;
  • de l’évolution des batteries sans cobalt ;
  • des capacités de recyclage ;
  • des politiques de quotas adoptées par les producteurs terrestres ;
  • de la capacité africaine à transformer localement les minerais et à diversifier ses économies.

L’enjeu pour l’Afrique n’est pas seulement de bloquer l’arrivée de nouvelles ressources. Il est aussi d’éviter que la concurrence sous-marine ne la maintienne dans une position de simple exportatrice de minerais bruts. Le développement du raffinage, des précurseurs de batteries, de la fabrication de composants et des mécanismes africains de régulation de l’offre constituerait une réponse plus durable qu’une dépendance exclusive au niveau des cours mondiaux.

Le Fonds d’assistance économique : un mécanisme existant, mais encore incomplet

Le Groupe africain, qui rassemble 49 États membres de l’AIFM, défend depuis plusieurs années les intérêts des pays en développement et des producteurs terrestres susceptibles d’être affectés par l’exploitation des ressources de la Zone.

Le Fonds d’assistance économique n’est cependant pas un dispositif qu’il faudrait créer entièrement. Son principe juridique figure déjà dans l’Accord de 1994 relatif à l’application de la partie XI de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Cet accord prévoit que l’AIFM établisse un fonds destiné à assister les pays en développement producteurs terrestres dont l’économie serait gravement affectée par une baisse du prix ou du volume d’exportation d’un minerai, lorsque cette baisse résulterait des activités menées dans la Zone internationale des fonds marins.

Le financement doit provenir notamment :

  • des ressources de l’AIFM excédant ses dépenses administratives ;
  • des paiements effectués par les contractants exerçant des activités dans la Zone ;
  • des revenus éventuels de l’Entreprise de l’AIFM ;
  • de contributions volontaires.

L’assistance doit être décidée au cas par cas, en fonction de la nature et de l’ampleur des difficultés économiques constatées. L’AIFM peut également coopérer avec la Banque mondiale, des institutions financières internationales et des organisations régionales de développement.

L’enjeu diplomatique africain consiste donc moins à demander la création du principe qu’à rendre le mécanisme réellement opérationnel. Plusieurs questions demeurent ouvertes :

  • quels critères permettront d’établir qu’un pays est « gravement affecté » ;
  • comment démontrer que la baisse d’un prix ou d’un volume d’exportation résulte directement de l’exploitation sous-marine ;
  • quel niveau de ressources sera effectivement versé au fonds ;
  • quelles pertes seront considérées comme indemnisables ;
  • pendant combien de temps l’aide pourra être accordée ;
  • comment éviter que les procédures de compensation ne deviennent excessivement longues ou restrictives.

Il faut surtout préciser que ce fonds concerne les effets des activités réalisées dans la zone, placée sous administration de l’AIFM. Une perte provoquée exclusivement par une exploitation menée dans la ZEE nationale des Îles Cook ne serait pas automatiquement couverte par ce mécanisme. Une réponse à ce type de choc nécessiterait soit un accord distinct, soit un mécanisme de coopération entre États, soit un fonds international élargi à l’ensemble des nouvelles productions sous-marines.

Les montants futurs ne peuvent pas être évalués de manière fiable à ce stade. L’estimation selon laquelle chaque pays concerné recevrait moins de 100 000 dollars par an ne doit donc pas être présentée comme le montant prévisible du Fonds d’assistance. Elle provenait de modèles portant sur d’autres mécanismes de distribution et ne permet pas de calculer les indemnisations qui seraient accordées aux producteurs terrestres.

Lors d’un échange de haut niveau avec le Groupe africain, le 27 février 2025, la Secrétaire générale de l’AIFM, Leticia Carvalho, a réaffirmé l’importance de la participation africaine à la gouvernance des fonds marins. En février 2026, l’AIFM a également soutenu à Yaoundé une Académie africaine de diplomatie des grands fonds, destinée à renforcer les capacités techniques et juridiques des États du continent. Ces initiatives améliorent la représentation africaine, mais elles ne remplacent pas la nécessité d’un mécanisme financier contraignant et suffisamment capitalisé.

Les failles du narratif écologique et le spectre de l’expérience DISCOL

L’argumentaire de « l’exploitation responsable » promu par les industriels se heurte aux données disponibles sur la lenteur des processus biologiques dans les plaines abyssales. Ces écosystèmes sont caractérisés par de faibles apports énergétiques, une croissance lente des organismes et une dépendance de certaines espèces aux nodules eux-mêmes.

L’expérience scientifique DISCOL — DISturbance and reCOLonization — a été initiée en 1989 dans le bassin du Pérou afin de simuler les effets physiques d’un passage d’engins miniers sur les fonds marins.

Vingt-six ans après la perturbation, les traces des engins étaient encore clairement visibles. La structure des communautés benthiques demeurait modifiée et les organismes sessiles dépendant des substrats durs n’avaient pas retrouvé leur état antérieur. Les observations permettent donc d’affirmer qu’aucune restauration complète n’avait été constatée après vingt-six ans, mais non que toute récupération future serait définitivement impossible.

Les recherches sur les fonctions écologiques ont également observé une réduction durable de l’activité biologique. Une modélisation des réseaux trophiques a estimé que le débit total de carbone du système restait inférieur d’environ 16 % dans les traces perturbées, tandis que le recyclage du carbone par la boucle microbienne y était réduit d’environ 35 %. Ces résultats confirment la persistance de certains effets plusieurs décennies après la perturbation.

La dispersion des panaches de sédiments soulevés par les collecteurs et par les rejets des navires pourrait par ailleurs affecter les organismes benthiques et pélagiques. L’étendue, la durée et la toxicité de ces panaches dépendront des technologies utilisées, de la granulométrie des particules, de la profondeur des rejets et des courants océaniques.

Les Îles Cook ont réalisé une Évaluation environnementale stratégique pour leur ZEE. Cette démarche constitue une avancée institutionnelle, mais elle ne remplace pas les études d’impact propres à chaque site et à chaque projet. Les autorités et les participants aux consultations reconnaissent que des informations supplémentaires sont nécessaires avant toute décision relative à une exploitation commerciale.

La restauration écologique après exploitation demeure donc hautement incertaine. Dans les zones où les nodules constituent eux-mêmes un habitat, leur retrait entraînerait la disparition d’un substrat qui s’est formé sur des millions d’années et qui ne pourrait pas être recréé à l’échelle humaine.

La course de Kingston et l’impératif diplomatique africain

Au 31 juillet 2026, le Code d’exploitation de l’AIFM n’a toujours pas été adopté. La 31e session de l’Autorité, tenue en juillet 2026 à Kingston, a poursuivi l’examen de la troisième version révisée du projet de règlement et d’une liste de questions encore non résolues. Les travaux doivent se poursuivre en 2027.

La « règle de deux ans », activée par Nauru en juin 2021, avait demandé au Conseil de l’AIFM d’achever le cadre réglementaire dans un délai de deux ans. L’expiration de ce délai n’a cependant ni provoqué l’adoption automatique du Code ni ouvert librement la Zone à l’exploitation. Elle a surtout accru la pression politique et juridique sur les États membres.

Les États-Unis, qui ne sont pas parties à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ont parallèlement accéléré leur propre procédure nationale. Le 21 janvier 2026, la National Oceanic and Atmospheric Administration a adopté une réforme destinée à simplifier le traitement des demandes déposées en vertu du Deep Seabed Hard Mineral Resources Act. Ce processus national et les demandes américaines en cours alimentent le risque d’une fragmentation du régime international, sans pour autant signifier qu’une exploitation commerciale américaine à grande échelle ait déjà commencé.

Le nombre d’États demandant une pause de précaution, un moratoire ou une interdiction continue également d’augmenter. L’AIFM recensait officiellement 40 États favorables à l’une de ces positions. Après l’annonce du Kenya en juin 2026, certains décomptes publics ont porté cette coalition à 42 pays. Les chiffres peuvent varier selon que les déclarations sont qualifiées de pause, de moratoire ou d’interdiction.

Dans le Pacifique, les divergences restent profondes. Certains États insulaires considèrent les minerais sous-marins comme une possibilité de diversification économique et de financement du développement. D’autres demandent une pause ou une interdiction en raison de l’insuffisance des connaissances scientifiques. Le premier High-Level Talanoa consacré aux minerais sous-marins, organisé par le Forum des îles du Pacifique en février 2025, a précisément permis de confronter ces positions nationales.

Face à cet agenda, la réponse africaine peut s’adosser à la Charte de Lomé de 2016 sur la sûreté, la sécurité maritime et le développement en Afrique, ainsi qu’à la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050, ou Stratégie AIM 2050. Ces instruments n’ont pas été conçus exclusivement pour les minerais sous-marins, mais ils offrent une base politique permettant d’articuler sécurité maritime, économie bleue, recherche scientifique, souveraineté technologique et protection des intérêts économiques africains.

L’action diplomatique africaine devrait poursuivre plusieurs objectifs complémentaires :

  • obtenir un régime international de responsabilité environnementale juridiquement contraignant ;
  • rendre opérationnel et suffisamment financé le mécanisme d’assistance aux producteurs terrestres ;
  • faire reconnaître les effets possibles sur les prix et les économies fortement dépendantes des minerais ;
  • défendre un accès équitable aux données scientifiques et aux technologies sous-marines ;
  • intégrer la transformation industrielle africaine aux stratégies relatives aux minerais critiques ;
  • coordonner les politiques de production, de raffinage, de stockage et d’exportation des États miniers ;
  • développer des capacités africaines de surveillance maritime et de cartographie des fonds marins.

Il est également crucial de lier la protection des fonds marins à la sécurité économique des États producteurs terrestres. Tout accord international qui autoriserait une production sous-marine à grande échelle sans mécanisme crédible de responsabilité, de compensation et de partage des bénéfices risquerait d’accroître les asymétries entre les détenteurs de technologies océaniques et les économies dépendantes de l’extraction terrestre.

L’arsenal documentaire de la gouvernance sous-marine

Cette analyse repose sur les données techniques et réglementaires de la Seabed Minerals Authority des Îles Cook, sur les estimations de ressources publiées par les opérateurs, sur les documents de l’Autorité internationale des fonds marins et sur les travaux scientifiques consacrés à l’expérience DISCOL.

L’évaluation économique tient compte de l’étude de Trytten Consulting, tout en précisant son commanditaire, ses hypothèses et les contestations dont elle fait l’objet. La démonstration du risque pour les économies africaines repose sur les niveaux de production publiés par l’US Geological Survey, sur les données d’exportation de la Banque mondiale et sur un scénario de stress destiné à mesurer les ordres de grandeur, sans le présenter comme une prévision industrielle.

Les implications africaines sont enfin replacées dans le cadre de la Charte de Lomé, de la Stratégie AIM 2050, des positions du Groupe africain à l’AIFM et des politiques récentes adoptées par la RDC pour maîtriser l’offre de cobalt.

Au 31 juillet 2026, aucune exploitation commerciale n’est autorisée dans la ZEE des Îles Cook, aucune production industrielle de nodules n’y a commencé et le Code d’exploitation de l’AIFM demeure en négociation. La menace qui pèse sur les économies minières africaines relève donc encore d’un scénario prospectif. Les ordres de grandeur démontrent néanmoins que ce scénario est suffisamment crédible pour justifier une stratégie africaine anticipée, coordonnée et juridiquement structurée.

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