L’État syrien post‑Assad face au risque de féodalités armées
Sous la présidence d’Ahmed al‑Sharaa, amorcée au début de l’année 2025, l’État syrien post‑Assad traverse une phase de refondation institutionnelle d’une extrême vulnérabilité, scrupuleusement documentée par les instances de l’ONU. L’intégration partielle des milices kurdes au Trésor national, l’ajournement inexpliqué de la nouvelle Assemblée du Peuple en juillet 2026, et la détention centralisée de 5 989 fonctionnaires de l’ancien régime traduisent la difficulté du pouvoir central à imposer sa souveraineté face à des logiques factionnelles et régionales toujours prédominantes.
Assemblée reportée sine die, salaires des FDS, 5 989 détenus
La transition politique syrienne s’appuie sur une Déclaration Constitutionnelle qui prévoit l’établissement d’une nouvelle Assemblée du Peuple de 210 membres. Conformément à ce processus indirect, 140 sièges ont été pourvus par des collèges électoraux locaux. Le 1er juillet 2026, le président Ahmed al‑Sharaa a émis le Décret Présidentiel No. 143 nommant les 70 députés restants. Cependant, le 5 juillet 2026, la Haute Commission Électorale pour l’Assemblée du Peuple a brusquement annoncé le report à une date ultérieure de la session inaugurale, initialement fixée au 6 juillet, sans fournir d’explication statutaire.
Sur le plan de la sécurité et de la justice, le Conseil de Sécurité de l’ONU, par la voix de l’Envoyé spécial adjoint pour la Syrie, Claudio Cordone, a dressé le 22 juin 2026 un bilan institutionnel contrasté :
- Le gouvernement de transition détient officiellement 5 989 personnes associées à l’ancien régime, en attente de poursuites judiciaires.
- Un accord conclu le 29 janvier 2026 entre le gouvernement central et les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) connaît une mise en œuvre concrète : quatre brigades intégrées des FDS reçoivent désormais leurs salaires directement via les structures financières nationales.
- À l’inverse, la « feuille de route de Souweïda », destinée à pacifier le sud du pays (récemment marqué par des affrontements communautaires armés), souffre d’une absence totale de progrès matériel.
Un Parlement paralysé par les frictions de la coalition au pouvoir
L’ajournement sine die de la session inaugurale de l’Assemblée du Peuple révèle les immenses frictions internes d’un régime de coalition hétéroclite. La composition finale de l’assemblée, amalgamant des anciens commandants de factions armées, des figures de l’opposition politique historique, des chefs tribaux et des technocrates, expose l’incapacité de l’exécutif à harmoniser ces blocs antagonistes. Le report traduit un blocage politique sévère quant à l’élection du bureau de l’assemblée et à la distribution du pouvoir législatif.
L’analyse des rapports de l’ONU concernant les 5 989 détenus met en lumière les paradoxes de la justice transitionnelle menée par l’administration al‑Sharaa. Si le gouvernement central cherche à endiguer la justice expéditive et les vengeances privées (soutenues par des fatwas étatiques criminalisant la vengeance), le retard dans la promulgation d’une loi de justice transitionnelle englobante frustre les populations. Les manifestations éclatant à Idleb, Alep, Hama et Damas exigent des poursuites rapides, non seulement contre les fidèles de l’ère Assad, mais l’ONU souligne le besoin impératif que cette loi couvre tous les auteurs de crimes sans distinction de factions.
Coopter les Kurdes par le salaire, échouer à pacifier Souweïda
D’un point de vue d’analyse structurelle, le nouveau gouvernement de Damas déploie une stratégie asymétrique pour restaurer le monopole de la violence légitime. L’intégration des milices kurdes (FDS) par la distribution de salaires via le trésor public est une tactique éprouvée de cooptation financière. En rattachant les combattants du nord‑est (zone riche en hydrocarbures et en ressources hydriques) à la paie de l’État central, Damas neutralise économiquement les velléités d’autonomie politique totale.
Toutefois, l’échec de la pacification institutionnelle à Souweïda expose les limites de cette méthode. L’État syrien post‑guerre civile demeure un agrégat de fiefs où l’autorité du président al‑Sharaa s’arrête là où les solidarités tribales et ethno‑religieuses imposent leur propre loi de maintien de l’ordre. La transition politique syrienne, comme l’affirment les Nations Unies, se maintient « sur le fil du rasoir ». L’incapacité à forger un récit national inclusif perpétue un risque de partition latente, offrant aux acteurs géopolitiques voisins d’infinies opportunités de déstabilisation par procuration.
Blocage législatif, insécurité militaire, asphyxie économique
Le blocage de l’Assemblée du Peuple hypothèque la légitimité démocratique du nouveau régime. Sans parlement fonctionnel pour débattre et adopter les lois de transition, la présidence gouverne par décret, perpétuant le centralisme autoritaire que la révolution prétendait abolir.
L’intégration militaire inachevée laisse l’armée régulière syrienne face à des structures de commandement parallèles. La reprise des tensions ou de l’hostilité entre les brigades intégrées des FDS et l’armée centrale menacerait directement les infrastructures stratégiques du nord‑est.
L’absence d’une chambre législative gèle l’adoption du budget de l’État et des nouvelles lois sur les investissements. Cette paralysie repousse les programmes de reconstruction nationaux et aggrave l’hyperinflation et la dépréciation monétaire qui asphyxient la population syrienne.
La gestion des 5 989 détenus sans cadre de justice transitionnelle clairement adopté par un pouvoir législatif expose l’État à des accusations de détention arbitraire ou de justice des vainqueurs, compromettant la réconciliation nationale.
Les motifs du report parlementaire et le sort des détenus restent opaques
La mécanique institutionnelle interne demeure hautement opaque. Aucune donnée officielle n’est disponible concernant les motifs juridiques précis ayant justifié la décision de la Haute Commission Électorale d’annuler la première session de l’assemblée le 5 juillet. De même, le statut légal exact, les conditions de détention et les preuves retenues contre les 5 989 individus incarcérés ne font l’objet d’aucune publication détaillée par le Ministère de la Justice syrien.
Sans Parlement ni réconciliation, la transition condamnée à l’échec
La Syrie se trouve à un point de bascule existentiel. Si l’administration centrale ne parvient pas à débloquer l’impasse parlementaire et à matérialiser les accords d’intégration des périphéries (Souweïda et le reste des forces du Nord‑Est), le pays risque de régresser vers un modèle de féodalités armées vaguement chapeautées par Damas. Comme le souligne l’ONU, sans l’établissement urgent de l’état de droit et d’institutions véritablement inclusives, l’État syrien s’avérera incapable de gérer le retour massif des réfugiés et de résister aux interférences extérieures, condamnant la transition à un échec systémique.

