Au MGIMO, le militant soutient officiellement Vladimir Poutine tout en inscrivant son choix dans sa conception de la multipolarité.
Après avoir mobilisé les diasporas contre les sanctions frappant le Mali, Kémi Séba se rend à Moscou treize jours après l’entrée de l’armée russe en Ukraine. À l’Institut d’État des relations internationales, il signe avec un responsable du forum Russie–Afrique une résolution soutenant les actions de Vladimir Poutine. L’épisode dissipe une ambiguïté : sa relation avec Evgueni Prigojine a peut-être cessé, comme il l’affirme, mais son rapprochement politique avec les institutions russes, lui, se poursuit.
Situation juridique actuelle : aucune libération confirmée
Au 30 août 2026, aucune source fiable ne confirme la libération de Kémi Séba. Les dernières informations concordantes indiquent que l’audience sud-africaine prévue le 11 août a été reportée au 23 septembre. Kémi Séba, son fils et leur coaccusé sud-africain restent détenus.
La justice sud-africaine avait refusé leur remise en liberté sous caution le 19 juin en invoquant un risque de fuite. La procédure locale concerne des infractions présumées à la législation migratoire et une entente alléguée visant à quitter irrégulièrement l’Afrique du Sud par le Zimbabwe. La demande d’extradition formulée par le Bénin constitue une procédure distincte.
Les sources divergent sur la localisation de la panne électrique ayant empêché l’audience du 11 août : certaines la situent au tribunal de Pretoria, d’autres dans l’établissement pénitentiaire, où elle aurait empêché l’extraction des détenus. Aucun procès-verbal directement accessible ne permet de trancher ce point. Le maintien en détention et le renvoi au 23 septembre sont, en revanche, confirmés. Anadolu, 12 août 2026
Du soutien au Mali à la guerre en Ukraine
Le précédent épisode s’achevait le 22 janvier 2022. À l’appel de Kémi Séba, des militants et des membres des diasporas africaines avaient manifesté dans plusieurs pays contre les sanctions imposées au Mali par la CEDEAO et l’UEMOA.
Cette mobilisation avait confirmé sa capacité à transformer une crise nationale en cause transfrontalière. Elle consolidait également son rapprochement avec les transitions sahéliennes qui cherchaient à diversifier leurs partenariats militaires, notamment en direction de Moscou.
Un mois plus tard, la Russie déclenche une guerre d’une tout autre nature.
Le 24 février 2022, les forces russes entrent massivement sur le territoire ukrainien. Vladimir Poutine présente l’opération comme une réponse à l’expansion de l’OTAN, à la situation dans le Donbass et à une menace contre la sécurité russe. L’Ukraine et la majorité des États membres de l’ONU la considèrent comme une agression contre un État souverain.
Le 2 mars, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution ES-11/1 par 141 voix contre 5, avec 35 abstentions. Le texte demande à la Russie de mettre fin à son offensive et de retirer ses forces. Les positions africaines sont partagées : plusieurs États votent pour la résolution, d’autres s’abstiennent ou ne participent pas au vote. Cette division montre qu’il n’existe pas de position africaine unique sur la guerre. Assemblée générale des Nations unies
Le 8 mars, un premier soutien exprimé sur RT France
À la veille de sa conférence moscovite, Kémi Séba intervient sur RT France.
Il estime que l’Ukraine aurait été « instrumentalisée » par l’OTAN, les États-Unis et ce qu’il appelle « l’oligarchie occidentale ». Dans son raisonnement, Moscou ne mènerait pas une offensive isolée : elle réagirait à une longue accumulation de pressions militaires, économiques et géopolitiques.
Cette lecture reprend presque entièrement le cadre interprétatif russe. Elle insiste sur l’expansion de l’OTAN et sur les interventions occidentales passées, mais laisse au second plan la décision prise par la Russie d’employer massivement la force contre un État internationalement reconnu.
Kémi Séba soulève néanmoins une contradiction réelle dans le discours occidental. Les interventions en Irak, en Libye et dans plusieurs pays africains ont durablement affaibli l’autorité morale des puissances qui invoquent désormais le droit international contre Moscou. Une partie des opinions africaines ne perçoit donc pas la guerre uniquement à travers le sort de l’Ukraine : elle l’interprète à partir d’une mémoire plus longue des interventions, des changements de régime et des sanctions imposées par les puissances occidentales.
Reconnaître cette histoire ne suffit toutefois pas à rendre automatiquement légitime toute action russe. Une politique africaine souveraine ne peut commencer son analyse du conflit ni le 24 février ni le 9 mars 2022. Elle doit considérer la séquence ouverte en 2014, l’échec de la mise en œuvre des accords de Minsk et, plus en amont, les controverses relatives aux assurances de sécurité formulées lors de la réunification allemande. Cette profondeur historique permet à l’Afrique de juger le conflit à partir des faits et de ses propres intérêts. Entretien de Kémi Séba sur RT France, 8 mars 2022
Le 9 mars, une tribune institutionnelle à Moscou
Le lendemain, Kémi Séba intervient à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, le MGIMO, établissement placé sous l’autorité du ministère russe des Affaires étrangères.
Sa conférence ouvre la rencontre « Russie–Afrique : voie jeunesse », organisée par le forum « Russie–Afrique : et après ? ». La séance est animée par Igor Tkachenko, secrétaire responsable du comité de programmation du forum. Mikhaïl Suchkov, alors directeur par intérim de l’Institut des études internationales du MGIMO, prononce l’allocution d’accueil.
Kémi Séba développe un raisonnement qui prolonge plusieurs années de discours panafricaniste. Il présente la mondialisation comme un cadre permettant la reproduction du néocolonialisme. Il appelle les peuples africains à préserver leurs cultures, à connaître leur histoire et à reprendre le contrôle de leurs ressources.
Dans cette architecture idéologique, la Russie et la Chine apparaissent comme les alliées naturelles d’une Afrique cherchant à échapper à la domination occidentale. Elles doivent, selon lui, contribuer à rééquilibrer l’ordre mondial dans le cadre de relations présentées comme égalitaires.
Le compte rendu officiel du MGIMO indique également qu’il considère les exigences russes de protection de ses intérêts nationaux comme justifiées. L’intervention militaire en Ukraine y est présentée comme une réponse à l’opposition occidentale au développement d’un ordre international fondé, selon cette lecture, sur l’égalité et le respect mutuel. MGIMO, compte rendu officiel du 9 mars 2022
Une résolution commune en soutien à Vladimir Poutine
La conférence ne s’achève pas sur une simple discussion universitaire.
Kémi Séba et Igor Tkachenko signent une résolution commune au nom du forum de la jeunesse Russie–Afrique. Le document concerne la situation entourant la guerre en Ukraine. D’après le compte rendu officiel, il exprime un soutien aux actions des dirigeants russes conduits par Vladimir Poutine, tout en appelant à une résolution diplomatique rapide des contradictions entre les peuples.
La portée du texte doit être correctement définie. Il ne s’agit ni d’un traité, ni d’une résolution adoptée par l’Union africaine, ni d’une déclaration engageant un gouvernement africain. Kémi Séba ne détient pas de mandat électif continental, mais sa légitimité ne se réduit pas au droit institutionnel. Militante, populaire et transnationale, elle repose sur sa capacité de mobilisation et sur l’identification qu’il suscite auprès d’une partie de la jeunesse africaine. Cette légitimité lui confère une parole panafricaine influente, sans faire de lui l’expression unanime du continent.
La signature conserve néanmoins une valeur politique importante. Elle matérialise son alignement personnel et celui qu’il entend donner à son organisation. Il ne se contente plus de défendre la diversification des partenariats africains ou de reconnaître à la Russie un rôle de contrepoids. Il appose son nom sur un texte soutenant directement la direction russe au moment où celle-ci mène une guerre majeure.
Le verbe « signer » n’est donc pas ici une formule journalistique. Il correspond à un acte documenté.
Prigojine : distinguer le financement allégué de l’alignement établi
La présence de Kémi Séba à Moscou pose inévitablement la question de ses relations avec Evgueni Prigojine et les structures liées au groupe Wagner.
Des documents internes et plusieurs enquêtes affirment que des organisations de la galaxie Prigojine ont soutenu certaines activités d’Urgences panafricanistes entre 2018 et 2019. Le montant de 440 000 dollars est régulièrement avancé. Une enquête de Proekt décrivait dès 2019 une coopération avec des stratèges russes lors de déplacements africains. Une commission d’enquête de l’Assemblée nationale française a ensuite repris les conclusions des « Wagner Leaks ». Proekt — Assemblée nationale
Ces éléments sont sérieux, mais leur portée ne doit pas être exagérée. Une ligne inscrite dans un budget interne peut correspondre à une somme prévue, distribuée à des intermédiaires ou dépensée pour organiser une opération. Elle ne démontre pas automatiquement que la totalité du montant est entrée sur un compte personnel de Kémi Séba.
Petr Bychkov, dont le nom apparaît dans des échanges préparant une rencontre avec lui, a par ailleurs affirmé aux journalistes ne pas avoir organisé cette réunion et ne pas connaître personnellement le militant. Cette contradiction ne suffit pas à invalider l’ensemble de la documentation, mais elle empêche de traiter chaque note interne comme la reproduction nécessairement exacte d’un événement survenu sur le terrain.
Kémi Séba reconnaît avoir rencontré Prigojine ou bénéficié de certains appuis russes. Il affirme cependant avoir rompu la relation lorsque l’homme d’affaires lui aurait proposé des actions violentes contre des symboles occidentaux en Afrique. Cette version demeure la sienne ; aucun élément public ne permet de reconstituer intégralement les conditions de la rupture.
La conférence du 9 mars 2022 apporte toutefois une information indépendante de cette controverse. Même si la relation directe avec Prigojine avait effectivement cessé, l’orientation politique vers Moscou s’est poursuivie dans un cadre institutionnel public : MGIMO, forum Russie–Afrique et résolution commune de soutien à Vladimir Poutine.
La multipolarité ne garantit pas l’autonomie africaine
Le choix de Kémi Séba possède une cohérence interne. Depuis plusieurs années, il affirme que l’hégémonie occidentale ne pourra être brisée que par l’émergence de plusieurs centres de puissance. La Russie et la Chine doivent, dans cette perspective, créer un espace permettant aux États africains de négocier leurs partenariats avec davantage de liberté.
La multipolarité peut effectivement élargir les possibilités diplomatiques africaines. Un État qui dispose de plusieurs partenaires militaires, commerciaux et technologiques possède théoriquement une marge de négociation supérieure à celui qui dépend d’une seule ancienne puissance coloniale.
Mais la multiplication des partenaires ne produit pas mécaniquement la souveraineté. Celle-ci dépend de la capacité africaine à définir les conditions des accords, contrôler les ressources, maîtriser les infrastructures, former ses propres cadres et refuser les décisions incompatibles avec ses intérêts.
Le rapprochement avec la Russie ne saurait être assimilé d’emblée à un nouvel alignement. Dans une histoire marquée par l’appui soviétique à plusieurs luttes anticoloniales, la coopération avec Moscou peut représenter, pour les États africains, un levier de diversification militaire, diplomatique et économique face aux dépendances occidentales. Elle demeure souveraine tant que les Africains en déterminent les objectifs, les conditions et les limites.
Le 9 mars 2022 marque ainsi une étape précise dans la trajectoire de Kémi Séba. Son discours ne se limite plus à réclamer le droit des peuples africains de choisir la Russie comme partenaire. Il soutient publiquement la lecture russe d’une guerre extérieure au continent et signe une résolution en faveur de ses dirigeants.
Cela ne démontre pas que chacune de ses positions lui aurait été dictée ou achetée. La convergence idéologique entre son panafricanisme de rupture et le discours russe sur la multipolarité est ancienne et documentée. Mais cette convergence produit désormais un alignement visible, assumé et institutionnalisé.
La souveraineté africaine ne commande pas une équidistance abstraite entre des puissances qui n’ont ni la même histoire ni la même empreinte sur le continent. Elle consiste à identifier les systèmes de domination qui contraignent l’Afrique, à choisir librement les partenariats susceptibles de les desserrer et à conserver, y compris envers ses partenaires, l’autonomie d’examen indispensable à la tradition de Vérité-Justice.
Sources directes et primaires
- MGIMO, 9 mars 2022 — Rencontre avec Kémi Séba
Conférence, positions exprimées sur la Russie et signature de la résolution avec Igor Tkachenko. - RT France, 8 mars 2022 — Entretien avec Kémi Séba
Source directe de la citation : « Dire que le président Poutine est l’agresseur, c’est de la désinformation, du mensonge médiatique. » - Publication d’Igor Tkachenko sur la rencontre du 9 mars
Confirmation contemporaine de la signature d’une résolution commune.
Contexte historique depuis 1990 et 2014
- National Security Archive — Les assurances reçues par Gorbatchev
Documents diplomatiques déclassifiés relatifs aux assurances occidentales sur l’extension de l’OTAN. - ONU — Traité portant règlement définitif concernant l’Allemagne
Texte juridiquement signé en 1990, à distinguer des assurances politiques et diplomatiques. - Conseil de sécurité de l’ONU — Résolution 2202 du 17 février 2015
Approbation du « paquet de mesures » destiné à mettre en œuvre les accords de Minsk. - Assemblée générale de l’ONU — Résolution ES-11/1 du 2 mars 2022
Position juridique et politique adoptée par la majorité des États membres après l’entrée de l’armée russe en Ukraine.
Relations Russie–Afrique et Mali
- IRSEM — A Foreign Policy by Proxies? The Two Sides of Russia’s Presence in Mali
Relations historiques Mali–URSS, coopération militaire russo-malienne et confirmation de la conférence donnée par Kémi Séba au MGIMO.
Relations alléguées avec le système Prigojine
- Proekt — Enquête sur les opérations russes en Afrique
Documents internes et témoignages concernant les relations entre des consultants associés à Prigojine et Kémi Séba. - Assemblée nationale française — Rapport sur les ingérences étrangères
Reprise des affirmations issues des « Wagner Leaks ». - RUSI — What Next for Wagner’s Information Operations?
Analyse des relations alléguées entre Wagner et certains acteurs panafricanistes. - Lou Osborn et Dimitri Zufferey, Wagner. Enquête au cœur du système Prigojine, Éditions du Faubourg, 2023.
Les montants apparaissant dans des budgets internes ne prouvent pas, à eux seuls, que Kémi Séba ait personnellement reçu l’intégralité des sommes inscrites. Cette limite doit rester explicitement mentionnée.
Situation judiciaire actuelle
- Anadolu, 12 août 2026 — Audience reportée au 23 septembre
Source du maintien en détention de Kémi Séba, de son fils et de leur coaccusé.

