Au lendemain de son déplacement à Moscou, Kémi Séba ne se contente plus de défendre la lecture russe du conflit ukrainien. Il formule une doctrine plus large : l’affaiblissement de l’ordre occidental ouvrirait aux peuples africains un espace historique pour achever leur décolonisation.
Du soutien à la Russie à une doctrine panafricaine
Le 9 mars 2022, à Moscou, Kémi Séba avait publiquement défendu la position russe sur l’Ukraine. Son raisonnement refusait de faire commencer l’histoire le 24 février 2022. Il remontait à 2014, à l’échec des accords de Minsk et, plus loin encore, aux assurances de sécurité formulées à Mikhaïl Gorbatchev pendant les négociations sur la réunification allemande.
À la fin du mois de mars, son discours franchit une nouvelle étape. Dans un entretien accordé le 31 mars, il affirme que les Russes sont « beaucoup plus efficaces au Mali que les forces françaises de l’opération Barkhane ». Cette déclaration, reproduite dans une étude de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, ne porte plus seulement sur la guerre en Ukraine. Elle établit un lien direct entre la confrontation russo-occidentale et le rapport de force en Afrique.
Le 4 avril, dans un entretien publié par United World International, Kémi Séba résume sa pensée par une formule appelée à devenir centrale :
« La victoire russe sera une garantie de la victoire de la lutte africaine pour la liberté. »
La citation apparaît dans l’entretien publié le 4 avril 2022 et se trouve également reproduite dans des archives du département d’État américain, malgré la lecture hostile que celui-ci donne de ses positions.
Le Mali comme première démonstration
Pour Kémi Séba, le Mali constitue alors le principal laboratoire de cette rupture.
L’intervention Serval avait obtenu, en 2013, des résultats tactiques incontestables contre l’avancée des groupes armés. Mais l’installation durable de Barkhane n’avait pas produit la stabilisation annoncée. Après plusieurs années de présence militaire française, l’insécurité s’était étendue du nord vers le centre du Mali, puis vers plusieurs pays voisins.
Le 17 février 2022, la France et ses partenaires européens annoncent officiellement le retrait coordonné de leurs forces du territoire malien. Cette décision intervient après une rupture politique profonde entre Paris et les autorités de transition dirigées par Assimi Goïta.
Dans le même temps, Bamako renforce sa coopération militaire avec Moscou. Le 31 mars, jour de l’entretien de Kémi Séba, le Mali réceptionne notamment deux hélicoptères Mi-35P, des radars, des munitions et des véhicules militaires. Une seconde livraison intervient le 18 avril. Le ministre malien de la Défense présente ces équipements comme le résultat d’un partenariat ancien devant permettre à l’armée nationale d’accroître son autonomie opérationnelle. La livraison est attestée par un communiqué de la présidence malienne repris par Anadolu.
À cette date, la livraison de matériels ne permet pas encore de mesurer leur efficacité militaire. Mais elle rend visible un basculement politique : le Mali entend choisir ses partenaires, reconstruire ses capacités de défense et réduire sa dépendance envers l’ancienne puissance coloniale.
Une rupture soutenue par l’opinion malienne
La position de Kémi Séba ne se développe pas en dehors des sociétés africaines. Elle correspond à une évolution déjà perceptible au Mali.
L’enquête Mali-Mètre XIII, réalisée du 13 mars au 4 avril 2022 auprès de 2 344 personnes majeures à Bamako et dans toutes les capitales régionales, indique que 73 % des personnes interrogées se déclarent insatisfaites de Barkhane. Quelque 92 % disent faire confiance à la Russie pour contribuer au rétablissement de l’intégrité territoriale du pays. En additionnant les réponses très positives et plutôt positives, 83 % envisagent favorablement les conséquences du retrait français sur la sécurité.
Deux tiers des personnes interrogées qualifient les forces russes présentes au Mali d’« instructeurs », contre 10 % qui utilisent le terme de « mercenaires ».
La Friedrich-Ebert-Stiftung, qui publie l’enquête, rappelle elle-même que ces résultats constituent une photographie des perceptions et non une vérité absolue. Ils ne démontrent donc pas, à eux seuls, l’efficacité militaire russe. Ils établissent cependant un fait politique : au printemps 2022, une partie considérable de l’opinion malienne souhaite la fin du dispositif français et accorde sa confiance au partenariat russe.
Le discours de Kémi Séba ne crée pas artificiellement cette aspiration. Il lui donne une expression panafricaine.
Une relation qui ne commence pas avec Moscou en 2022
Le rapprochement entre le Mali et la Russie ne surgit pas dans un vide historique.
Les relations diplomatiques entre Bamako et l’Union soviétique sont établies en octobre 1960, quelques semaines après l’indépendance du Mali. Sous Modibo Keïta, la coopération s’étend à la formation universitaire, à l’aviation, aux infrastructures, à la prospection géologique et à la construction des capacités militaires nationales.
Plus de 10 000 étudiants maliens sont formés en Union soviétique. Moscou participe également à la création de l’armée de l’air malienne, à la formation de ses pilotes et à la modernisation de plusieurs aérodromes. Cette histoire, documentée dans l’étude de l’IRSEM sur les relations russo-maliennes, explique pourquoi la Russie conserve au Mali une image différente de celle des anciennes puissances coloniales.
La Fédération de Russie n’est pas l’Union soviétique. Ses institutions, ses intérêts économiques et son système politique ont changé. Cette différence ne permet toutefois pas d’effacer le rôle joué par l’URSS dans la formation des cadres africains et dans le soutien apporté à plusieurs mouvements de libération nationale.
Pour de nombreux Africains, ce passé représente une expérience concrète de coopération contre l’ordre colonial. Il donne au partenariat actuel une profondeur historique que ne possèdent pas les relations avec les anciennes métropoles.
Depuis 2014, refuser le récit amputé
La pensée exprimée par Kémi Séba le 4 avril repose également sur sa lecture du conflit ukrainien.
Présenter la guerre comme un événement apparu soudainement en février 2022 empêche d’en comprendre les causes profondes. L’histoire comprend notamment les transformations politiques intervenues en Ukraine en 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie, la guerre du Donbass, le développement des relations entre l’Ukraine et l’OTAN, ainsi que l’échec du processus de Minsk.
En 2015, la résolution 2202 du Conseil de sécurité des Nations unies avait appelé toutes les parties à appliquer intégralement les mesures prévues par les accords de Minsk. Leur non-application est devenue l’un des éléments centraux de la confrontation, même si la responsabilité de cet échec demeure disputée.
Il existe également des documents déclassifiés montrant que plusieurs dirigeants occidentaux avaient formulé, en 1990 et 1991, des assurances destinées à protéger les intérêts de sécurité soviétiques. Le National Security Archive de l’université George Washington en a publié une importante collection.
Ces assurances ne constituent pas un traité général interdisant juridiquement toute extension future de l’OTAN. Elles montrent néanmoins que les responsables soviétiques avaient été conduits à envisager la réunification allemande dans la perspective d’une architecture européenne ne progressant pas militairement vers leurs frontières.
Reconnaître cette continuité historique ne supprime ni la responsabilité juridique attachée à l’intervention militaire russe de 2022 ni les souffrances ukrainiennes. Mais la tradition africaine de la Vérité-Justice commande de rechercher l’ensemble des causes plutôt que d’adopter le point de départ imposé par l’un des camps.
Une légitimité construite dans les mobilisations
Kémi Séba ne tire pas sa légitimité d’une fonction élective continentale. Elle vient d’une autre source : les mobilisations contre le franc CFA, ses déplacements à travers le continent, son audience auprès de la jeunesse et sa capacité à transformer des questions monétaires ou géopolitiques en causes populaires.
Dans des systèmes où les processus électoraux sont parfois contestés, manipulés ou privés d’une véritable souveraineté, le mandat institutionnel ne constitue pas l’unique forme de légitimité politique.
Kémi Séba ne représente pas l’ensemble des Africains, dont les opinions demeurent diverses. Mais sa légitimité populaire et transnationale est un fait. Elle dépasse les frontières d’un État et repose sur l’incarnation d’une aspiration : celle d’une Afrique capable de rompre avec les structures économiques, militaires et diplomatiques héritées de la colonisation.
Le 4 avril 2022 marque ainsi un changement d’échelle. Le militant du franc CFA devient le porte-parole d’une lecture géopolitique reliant le Sahel, la Russie et la transformation de l’ordre mondial.
La Russie comme levier de souveraineté
Le partenariat avec la Russie ne peut pas être évalué comme si toutes les puissances partaient du même point historique. La France, les États-Unis, la Russie et la Chine ne possèdent ni la même histoire africaine ni la même empreinte coloniale.
La souveraineté africaine ne consiste donc pas nécessairement à maintenir une distance identique avec toutes les puissances. Elle autorise les États africains à privilégier les partenaires capables de desserrer les contraintes militaires, monétaires et diplomatiques héritées de la domination occidentale.
Ce choix demeure souverain lorsqu’il renforce effectivement les capacités africaines : formation des cadres, maîtrise du commandement, entretien des équipements, transfert de technologies, contrôle des ressources et possibilité de renégocier librement les accords.
Dans cette perspective, la Russie n’est pas appelée à remplacer une tutelle par une autre. Elle peut constituer un partenaire permettant à l’Afrique de modifier un rapport de force historiquement défavorable. La solidité de cette coopération se mesurera précisément à la capacité des Africains à en conserver la direction.
La « garantie » évoquée par Kémi Séba n’est donc pas un engagement juridique de Moscou. Elle désigne une possibilité historique : une victoire russe affaiblirait l’ordre unipolaire et ouvrirait davantage d’espace aux États cherchant à rompre avec la tutelle occidentale. La liberté africaine dépendrait ensuite de la capacité du continent à convertir cet espace en puissance militaire, économique, industrielle et politique.
Une parole désormais confrontée à la détention
Quatre ans plus tard, cette doctrine donne une autre dimension à la détention de Kémi Séba en Afrique du Sud.
Au 31 août 2026, Kémi Séba, son fils et leur coaccusé sud-africain restent détenus. L’audience prévue le 11 août a été reportée au 23 septembre à la suite de coupures d’électricité au tribunal de Pretoria. La justice sud-africaine avait précédemment refusé sa libération sous caution en invoquant un risque de fuite. Une demande d’extradition présentée par le Bénin doit également être examinée. Ces éléments sont rapportés par Anadolu.
Le 4 avril 2022, Kémi Séba avait formulé une conviction : le recul de la puissance occidentale pouvait devenir une condition de la liberté africaine. Son arrestation ne tranche pas la validité de cette thèse. Elle rappelle cependant que la bataille pour la souveraineté ne se déroule pas seulement sur les théâtres militaires. Elle se joue également dans les tribunaux, les frontières, les institutions régionales et la maîtrise du récit historique.
Sources principales
- Entretien de Kémi Séba du 4 avril 2022
Source directe de la déclaration : « La victoire russe sera une garantie de la victoire de la lutte africaine pour la liberté. »
United World International — Notes from talks with Kémi Séba - Rencontre de Kémi Séba à Moscou, le 9 mars 2022
Compte rendu institutionnel de son intervention devant des étudiants et responsables russes.
Institut d’État des relations internationales de Moscou — MGIMO - Entretien du 31 mars 2022 sur la présence russe au Mali
La source originale RIA FAN n’est plus facilement accessible. La déclaration comparant l’efficacité russe à celle de Barkhane est reproduite dans cette étude.
IRSEM — La Russie au Mali : une présence bicéphale - Corroboration de la déclaration du 4 avril 2022
Cette source américaine est utilisée uniquement pour confirmer la date et la citation, sans reprendre son cadrage politique.
Département d’État américain — Archives 2021-2025
Mali, Barkhane et coopération avec la Russie
- Annonce officielle du retrait coordonné de Barkhane et de Takuba
Déclaration conjointe du 17 février 2022.
Présidence de la République française - Enquête Mali-Mètre XIII — mars-avril 2022
Enquête menée auprès de 2 344 personnes : perceptions de Barkhane, du retrait français et de la coopération avec la Russie.
Friedrich-Ebert-Stiftung — Présentation et méthodologie
Rapport Mali-Mètre XIII au format PDF - Livraisons russes d’équipements militaires au Mali
Deux Mi-35P, radars, munitions et véhicules reçus le 31 mars 2022, puis deuxième livraison le 18 avril.
ORTM — Communication sur la coopération Mali-Russie
Anadolu — Reprise du communiqué de la présidence malienne - Histoire des relations soviéto-maliennes
Relations diplomatiques depuis octobre 1960, formation des étudiants et militaires maliens, aviation et infrastructures.
IRSEM — Chapitre sur l’héritage soviétique au Mali
Ukraine, OTAN et accords de Minsk
- Assurances formulées aux dirigeants soviétiques en 1990-1991
Collection de documents diplomatiques américains, soviétiques, allemands, britanniques et français déclassifiés.
National Security Archive — NATO Expansion: What Gorbachev Heard - Traité « Deux plus Quatre » sur la réunification allemande
Texte juridique permettant de distinguer les dispositions signées des assurances diplomatiques plus générales.
Nations unies — Treaty on the Final Settlement with Respect to Germany - Accords de Minsk et résolution 2202 du Conseil de sécurité
Résolution du 17 février 2015 appelant à l’application intégrale des mesures de Minsk.
Conseil de sécurité des Nations unies — Résolution 2202 - Qualification juridique de l’intervention russe de 2022
Résolution ES-11/1 adoptée par l’Assemblée générale le 2 mars 2022.
Nations unies — Résolution ES-11/1
Situation judiciaire actuelle
- Détention en Afrique du Sud et report de l’audience
Audience reportée au 23 septembre 2026, maintien en détention et demande d’extradition béninoise. Aucune publication détaillée du tribunal sud-africain n’ayant été retrouvée, cette partie repose sur une source journalistique secondaire.
Anadolu — Audience reportée au 23 septembre 2026

