Enquête — Abuja veut convertir la reprise diplomatique avec Abu Dhabi en commerce, investissements, infrastructures et technologies. Mais le CEPA signé en janvier n’est toujours pas entré en vigueur : les Émirats l’ont ratifié, tandis que le Nigeria doit encore achever ses procédures internes.
Abuja veut faire passer la relation avec Abu Dhabi de l’accord à l’exécution
Le Nigeria et les Émirats arabes unis ont replacé leur partenariat économique au centre de leur agenda diplomatique le 19 août 2026 à Abuja. Le ministre d’État nigérian aux Affaires étrangères, Sola Enikanolaiye, et l’ambassadeur émirati Salem Saeed Alshamsi ont examiné le commerce, l’investissement, la connectivité, les technologies émergentes et les relations entre les populations. Le fait déterminant n’est pas la signature d’un nouvel accord, mais la volonté affichée d’achever la mise en œuvre du Comprehensive Economic Partnership Agreement (CEPA) signé le 13 janvier à Abu Dhabi.
Cette distinction est essentielle. Les Émirats ont, selon le communiqué du ministère nigérian des Affaires étrangères, déjà ratifié le CEPA. Le Nigeria, lui, doit encore conclure ses procédures internes. La base de données de la CNUCED classe donc toujours l’accord comme « signé » et non encore en vigueur. Les réductions tarifaires, facilités de services et règles d’accès au marché négociées en janvier constituent ainsi un cadre juridiquement convenu, mais elles ne doivent pas être présentées comme pleinement applicables tant que l’entrée en vigueur n’est pas établie.
Après les tensions de mobilité, une reconstruction économique méthodique
Le rapprochement actuel intervient après une période durant laquelle les relations bilatérales ont été affectées par des difficultés de visas et de connectivité aérienne. La normalisation progressive du trafic direct vers les Émirats a réduit une partie de ces frictions, et la réunion d’août constate des progrès sur les questions de mobilité sans prétendre que tous les obstacles ont disparu. Abuja souhaite désormais convertir cette détente politique en accès commercial, financement d’infrastructures, services financiers, technologie et circulation des compétences.
Le partenariat avait franchi un palier le 13 janvier 2026, lorsque Bola Ahmed Tinubu et Mohamed bin Zayed Al Nahyan ont assisté à la signature du CEPA à Abu Dhabi. Le texte ouvre un champ large : biens, services, investissement, énergie, agriculture, logistique, technologie et mobilité professionnelle. Le 2 février, Lagos a ensuite accueilli Investopia Africa, première déclinaison africaine de la plateforme émiratie, avec plus de 300 participants selon l’agence WAM. Le forum a réuni responsables publics, banques, investisseurs et entreprises autour de l’infrastructure, de la logistique, du financement et des technologies critiques. Cette séquence montre une relation qui ne se limite plus à la diplomatie protocolaire.
Un commerce non pétrolier proche de 5 milliards de dollars
Les données officielles disponibles confirment une progression rapide des échanges. L’ambassade des Émirats à Abuja indique que le commerce bilatéral non pétrolier est passé de 2,7 milliards de dollars en 2023 à 4,3 milliards en 2024, puis à 4,9 milliards en 2025, soit une hausse d’environ 14 % sur un an entre 2024 et 2025. Le communiqué nigérian du 20 août arrondit ce dernier niveau à environ 5 milliards de dollars. L’ambassade émiratie présente également les Émirats comme le premier partenaire commercial arabe du Nigeria, avec près de 47 % des échanges nigérians avec les pays arabes.
Le CEPA prévoit, une fois applicable, une ouverture tarifaire substantielle. La ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Jumoke Oduwole, a indiqué en janvier que les Émirats élimineraient les droits sur plus de 7 000 produits nigérians. Les produits agricoles et industriels tels que poissons, graines oléagineuses, céréales, coton, produits pharmaceutiques et chimiques doivent bénéficier d’une suppression immédiate selon le calendrier négocié, tandis que d’autres catégories, dont machines, véhicules, équipements électriques, habillement et meubles, doivent être libéralisées sur trois à cinq ans.
En sens inverse, le Nigeria s’est engagé à supprimer les droits sur environ 6 000 produits émiratis, dont près de 60 % immédiatement et le solde sur cinq ans. Abuja maintient toutefois sa liste d’interdictions à l’importation. Dans les services, les engagements nigérians couvrent 99 activités réparties sur dix secteurs. Le dispositif prévoit aussi des facilités pour les voyages d’affaires et les transferts intra-entreprises. Là encore, ces avantages doivent être décrits comme les dispositions du CEPA et non comme des droits déjà activés.
Le véritable test : transformer l’accès au marché en capacités productives nigérianes
L’analyse stratégique ne peut s’arrêter à la hausse des volumes commerciaux. Pour le Nigeria, l’intérêt du rapprochement dépend de la nature des flux créés. Une ouverture tarifaire peut soutenir les exportations, mais elle peut aussi accroître les importations de biens d’équipement ou de produits finis. Le bilan industriel sera favorable si les intrants importés renforcent effectivement la production locale et si les entreprises nigérianes utilisent l’accès émirati pour exporter davantage de produits transformés plutôt que de rester concentrées sur les matières premières.
Des éléments concrets existent déjà du côté du financement. En décembre 2025, First Abu Dhabi Bank a participé, avec Afreximbank, au financement de 1,126 milliard de dollars de la phase 1, section 2, de la Lagos-Calabar Coastal Highway. La présidence nigériane a précisé que FAB avait souscrit 626 millions de dollars et Afreximbank 500 millions, avec une couverture partielle de l’ICIEC. Ce dossier montre que les capitaux émiratis peuvent être mobilisés sur des infrastructures lourdes, mais il ne permet pas à lui seul de conclure que le CEPA a déjà provoqué une vague d’investissements.
D’autres signaux restent à un stade plus précoce. En février, BUA Group a signé avec AD Ports Group et MAIR Group un protocole d’accord explorant des coopérations dans le raffinage du sucre, l’agro-industrie et la logistique intégrée. Investopia Africa a également vu la signature d’un protocole entre Digital Energy et FIRST Exploration & Petroleum Development sur la transition énergétique, l’intelligence artificielle et l’analyse de données. Ces instruments documentent un pipeline de coopération ; ils ne constituent pas, en l’absence de montants engagés et de décisions finales publiées, des investissements exécutés.
Une relation du Golfe qui peut renforcer ou contourner l’intégration africaine
Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse la relation bilatérale. Le Nigeria représente le plus grand marché démographique de la région et l’un des principaux points d’entrée vers la ZLECAf. Les autorités nigérianes présentent explicitement le CEPA comme un moyen de positionner le pays en plateforme pour les investisseurs souhaitant accéder au marché continental. Cette ambition peut être favorable si elle attire des capacités de production, des centres logistiques, du financement de long terme et des technologies installés au Nigeria et connectés aux chaînes de valeur africaines.
Elle comporte aussi une exigence de souveraineté économique. Un partenariat avec un grand hub commercial comme les Émirats peut facilement renforcer un modèle de réexportation dans lequel la valeur ajoutée, la finance, l’assurance et la logistique restent principalement captées hors d’Afrique. Abuja a donc intérêt à suivre des indicateurs plus précis que le seul volume commercial : part de produits transformés dans les exportations, investissements industriels réellement décaissés, emplois qualifiés créés, contenu local, transfert de technologie, achats auprès de PME nigérianes et intégration aux corridors de la CEDEAO et de la ZLECAf.
La coopération annoncée dans l’intelligence artificielle et le numérique mérite la même vigilance. Le communiqué du 20 août fait état d’un intérêt nigérian pour le transfert de connaissances, les compétences et la formation des jeunes. La valeur stratégique sera plus élevée si ces coopérations construisent des capacités locales — ingénierie, données, cybersécurité, centres de calcul, propriété intellectuelle et entreprises africaines — plutôt que de limiter le Nigeria au rôle de marché utilisateur.
Ratification nigériane, Commission mixte et aviation : les pièces encore manquantes
Plusieurs éléments majeurs restent non établis au 30 août 2026. D’abord, aucune source institutionnelle consultée ne confirme l’achèvement de la procédure nigériane de ratification du CEPA ni sa date d’entrée en vigueur. La réunion du 19 août affirme au contraire que les processus nécessaires doivent encore être conclus. La date à laquelle les douanes commenceront effectivement à appliquer les concessions tarifaires reste donc à confirmer.
Ensuite, le Nigeria a demandé la convocation rapide de la Commission mixte Nigeria-Émirats afin de traiter les questions pendantes et d’identifier de nouveaux domaines de coopération. Aucune date de réunion ni feuille de route publique détaillée n’est encore disponible. Il reste également à connaître les mécanismes de suivi des investissements, les calendriers de mise en œuvre sectorielle et les instruments permettant aux PME nigérianes d’utiliser réellement les préférences négociées.
La connectivité aérienne demeure également en évolution. Le communiqué du ministère des Affaires étrangères évoque des consultations sur le lancement d’opérations d’Emirates à Abuja ; il ne confirme pas leur démarrage. De son côté, Etihad a annoncé une liaison quotidienne Abu Dhabi-Lagos à compter du 18 mars 2027. Ces projets peuvent réduire les coûts de déplacement et de fret, mais leur impact économique ne pourra être mesuré qu’après leur mise en service. Les progrès annoncés sur les visas doivent, eux aussi, être évalués à partir de procédures effectivement accessibles aux voyageurs et entreprises.
D’ici 2027, l’indicateur décisif sera l’investissement réalisé, pas l’annonce
Le partenariat Nigeria-Émirats dispose désormais de plusieurs briques : un CEPA signé, une ratification émiratie annoncée, une progression du commerce, un forum d’investissement tenu à Lagos, des financements d’infrastructure déjà mobilisés et de nouveaux projets dans l’aviation, la logistique et le numérique. L’étape suivante n’est plus de multiplier les déclarations, mais de convertir ces instruments en résultats vérifiables.
Si le Nigeria achève rapidement ses procédures internes, publie des guides d’utilisation clairs pour les entreprises, équipe ses organismes douaniers et commerciaux, et relie les préférences tarifaires à une politique de transformation locale, le CEPA pourrait élargir ses débouchés vers le Golfe tout en attirant du capital productif. À l’inverse, une entrée en vigueur sans soutien exportateur, sans normes adaptées et sans financement des entreprises locales pourrait produire une relation commercialement plus intense sans transformation industrielle équivalente.
Le critère afrocentré est donc simple : la réussite ne se mesurera pas seulement au montant des échanges avec Abu Dhabi ou Dubaï. Elle se mesurera à la part de valeur créée au Nigeria et en Afrique, à la diversification des exportations, à l’emploi, au transfert de compétences et à la capacité du pays à utiliser cette relation externe pour renforcer — plutôt que substituer — ses chaînes de valeur régionales.
Les documents qui permettent de distinguer accord, ratification et exécution
La documentation institutionnelle permet de fixer les principales certitudes. Le communiqué n° MFA/PR/2026/210 du ministère nigérian des Affaires étrangères établit la réunion du 19 août, l’état différencié de la ratification et les domaines de coopération discutés. La présidence nigériane documente la signature du CEPA le 13 janvier et en détaille les engagements tarifaires, de services et de mobilité. La CNUCED classe encore le traité comme signé, sans date d’entrée en vigueur. L’ambassade des Émirats à Abuja fournit la série récente du commerce bilatéral non pétrolier, tandis que WAM documente Investopia Africa et les protocoles d’accord annoncés.
Sources institutionnelles retenues :
- Ministère des Affaires étrangères du Nigeria — communiqué MFA/PR/2026/210, « Nigeria, UAE Reaffirm Commitment to Deepening Bilateral Relations », 20 août 2026.
- Présidence de la République fédérale du Nigeria — « Nigeria’s Trade Deal with the UAE: Minister Jumoke Oduwole Explains What Nigeria Stands to Gain from CEPA », 13 janvier 2026.
- Présidence de la République fédérale du Nigeria — annonce et signature du Comprehensive Economic Partnership Agreement Nigeria-Émirats, 13 janvier 2026.
- Ambassade des Émirats arabes unis à Abuja — « Economic Cooperation », données de commerce non pétrolier 2023-2025.
- CNUCED — International Investment Agreements Navigator, Nigeria-United Arab Emirates CEPA (2026), statut consulté au 30 août 2026.
- Emirates News Agency (WAM) — couverture d’Investopia Africa à Lagos, février 2026.
- Présidence de la République fédérale du Nigeria — financement de 1,126 milliard de dollars de la Lagos-Calabar Coastal Highway, phase 1, section 2, 26 décembre 2025.
- • Etihad Airways — annonce de la liaison quotidienne Abu Dhabi-Lagos à compter du 18 mars 2027.

