Un mois après sa tournée en Guyane, Kémi Séba revient à Cotonou pour une bataille qu’il connaît mieux que toute autre : celle de la monnaie. Mais le contexte a changé. Le 29 juin 2019, les quinze chefs d’État de la CEDEAO ont choisi « Eco » comme nom de leur future monnaie commune. Le 12 juillet, Alassane Ouattara explique que les pays de l’UEMOA pourraient passer les premiers à cette monnaie tout en conservant provisoirement la parité fixe avec l’euro. Le 18 juillet, Kémi Séba réagit. Il ne rejette pas l’Eco. Il refuse qu’une monnaie présentée comme nouvelle reproduise, selon lui, les rapports institutionnels qu’il combat dans le franc CFA.
Chapô
Le 18 juillet 2019, au Centre PANAF de Cotonou, Kémi Séba consacre une conférence de presse à l’avenir monétaire de l’Afrique de l’Ouest.
Son intervention survient au moment où deux trajectoires semblent se dessiner.
À Abuja, la CEDEAO vient de décrire une future monnaie régionale reposant sur une mise en œuvre progressive, un régime de change flexible et une banque centrale fédérale.
À Abidjan, Alassane Ouattara envisage quelques jours plus tard que les pays de l’UEMOA passent les premiers à l’Eco en maintenant, au moins initialement, la parité fixe du franc CFA avec l’euro.
Kémi Séba saisit cet écart pour poser une question plus profonde que celle du nom inscrit sur un billet :
qu’est-ce qui doit réellement changer pour qu’une nouvelle monnaie représente une nouvelle souveraineté ?
Son inquiétude ne surgit pas dans le vide. En 2019, la France occupe encore une place institutionnelle directement documentée dans l’architecture monétaire de l’UEMOA : garantie de convertibilité par le Trésor français, centralisation d’une partie des réserves de change et présence française dans certaines instances de gouvernance. L’ancrage à l’euro inscrit également cette coopération dans un cadre européen précis.
Cela ne démontre pas pour autant l’existence d’un projet clandestin visant à étendre le système CFA à toute l’Afrique de l’Ouest.
C’est précisément entre dépendances historiquement documentées, choix souverains des gouvernements africains et interprétations politiques de Kémi Séba que se situe l’intérêt de l’épisode.
29 juin : la CEDEAO choisit l’Eco
Le 29 juin 2019, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest se réunissent à Abuja.
Ils adoptent officiellement « Eco » comme nom de leur future monnaie unique.
L’idée n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, la CEDEAO cherche à approfondir l’intégration économique de la région et à dépasser une fragmentation monétaire largement héritée des histoires coloniales différentes de ses États membres.
En 2019, toutefois, le projet devient beaucoup plus visible politiquement.
La CEDEAO prévoit une mise en œuvre graduelle : les États satisfaisant aux critères de convergence doivent pouvoir avancer les premiers ; les autres les rejoindre progressivement.
Le projet comporte également des choix institutionnels fondamentaux.
Il ne s’agit pas seulement d’imprimer un nouveau billet.
Une monnaie commune suppose :
une banque centrale ;
un régime de change ;
une politique monétaire ;
des critères de convergence ;
des règles de gouvernance ;
une organisation des réserves ;
et une répartition du pouvoir entre les États participants.
En d’autres termes, le nom Eco ne dit presque rien, à lui seul, sur la nature politique de la monnaie.
De 2017 à 2019 : du billet aux institutions
C’est là que l’évolution de Kémi Séba devient intéressante.
En août 2017, son geste à Dakar était extrêmement concret.
Il brûlait un billet de 5 000 francs CFA.
Le billet permettait de matérialiser une architecture institutionnelle complexe. Il pouvait être montré, filmé et détruit devant une caméra.
Deux ans plus tard, l’adversaire est plus difficile à représenter.
On ne brûle pas une parité monétaire.
On ne brûle pas un accord de coopération.
On ne brûle pas une garantie de convertibilité.
On ne brûle pas la composition d’un conseil d’administration.
On ne brûle pas des critères de convergence.
La critique doit donc évoluer.
Kémi Séba ne peut plus se contenter de dire que le franc CFA symbolise une dépendance.
Il doit commencer à expliquer où cette dépendance se trouve juridiquement et institutionnellement.
C’est ce passage du symbole vers l’architecture qui donne à la conférence du 18 juillet sa véritable importance dans son parcours.
Le franc CFA en 2019 : le rôle français n’est pas imaginaire
Pour comprendre pourquoi Kémi Séba refuse de considérer le seul changement de nom comme une rupture, il faut regarder le système tel qu’il fonctionne effectivement en 2019.
Les huit États de l’UEMOA utilisent le franc CFA émis par la BCEAO.
La monnaie est liée à l’euro par une parité fixe de 655,957 francs CFA pour un euro.
Mais le lien avec la France ne se limite pas à l’histoire du nom.
Avant la réforme annoncée en décembre 2019, les accords de coopération monétaire prévoient notamment la centralisation d’une partie des réserves de change de la BCEAO sur un compte d’opérations ouvert au Trésor français.
La France est également représentée dans certaines instances de gouvernance de l’architecture monétaire ouest-africaine.
Enfin, le Trésor français assure une garantie de convertibilité.
Ce ne sont pas des accusations militantes.
Ce sont des caractéristiques du système que la Direction générale du Trésor français elle-même décrira lorsqu’elle expliquera la réforme de décembre 2019 : suppression de l’obligation de centralisation des réserves et retrait de la France des instances de gouvernance, tandis que la garantie financière française et la parité fixe seront maintenues.
Cela permet de formuler plus rigoureusement la question soulevée par Kémi Séba :
une monnaie émise par une banque centrale africaine peut-elle être considérée comme pleinement autonome lorsque certaines composantes essentielles de son architecture résultent encore d’un accord institutionnel avec l’ancienne puissance coloniale ?
La question est politique.
Mais les mécanismes auxquels elle renvoie sont documentés.
Il faut pourtant éviter l’erreur inverse
Reconnaître ce rôle de la France ne signifie pas que Paris « possède » la BCEAO ou décide seul de la politique monétaire des huit États.
La BCEAO est une institution africaine.
Ses États membres ont leurs gouvernements.
Ils disposent de représentants dans les organes de l’Union.
Les choix de l’UEMOA ne peuvent donc pas être analysés comme si les dirigeants africains étaient absents de leur propre système monétaire.
Cette distinction est essentielle.
Sinon, une critique légitime de rapports postcoloniaux se transforme paradoxalement en négation de la capacité d’action des gouvernements africains.
Or ceux-ci peuvent eux-mêmes défendre la parité fixe.
Alassane Ouattara le fait explicitement.
D’autres responsables de la région considèrent que la stabilité du CFA constitue un avantage.
Le problème n’est donc pas simplement :
France contre Afrique.
Il est aussi :
quels gouvernements africains veulent conserver quelles règles, pourquoi les veulent-ils, et à qui ces règles profitent-elles ou imposent-elles des contraintes ?
C’est une question beaucoup plus difficile.
Et beaucoup plus féconde.
L’Europe apparaît derrière l’euro
L’architecture monétaire ne s’arrête pas non plus à la relation bilatérale entre la France et l’UEMOA.
Depuis l’introduction de l’euro, le franc CFA est lié à une monnaie dont les questions de change relèvent du cadre européen.
La décision 98/683/CE du Conseil de l’Union européenne, adoptée le 23 novembre 1998, autorise la poursuite des accords monétaires français avec les zones CFA après le passage à l’euro.
Cette décision prévoit notamment une information préalable du Comité économique et financier en cas de modification de la parité entre l’euro et les francs CFA.
Elle prévoit également qu’un projet modifiant la nature ou la portée des accords, notamment sur certains aspects de la garantie de convertibilité ou de l’adhésion d’États, peut nécessiter l’accord du Conseil de l’Union européenne. La Direction générale du Trésor français le rappelle elle-même dans sa présentation des accords monétaires.
Il serait excessif d’en conclure :
« Bruxelles contrôle le franc CFA. »
Ce n’est pas ce que disent les textes.
Mais il serait tout aussi incomplet de raconter la relation CFA-euro comme une affaire exclusivement africaine.
La monnaie ouest-africaine s’inscrit alors dans une architecture à plusieurs niveaux :
États de l’UEMOA → BCEAO → coopération monétaire avec la France → articulation avec la zone euro.
Cette réalité institutionnelle explique pourquoi le débat sur la souveraineté ne peut être limité à la couleur ou au nom des billets.
5 juillet : Kémi Séba se méfie déjà
Quelques jours après le sommet d’Abuja, Kémi Séba réagit.
Il ne condamne pas le principe d’une monnaie commune.
C’est un point fondamental.
Sa défense du panafricanisme est parfaitement compatible avec la création d’une monnaie régionale.
Ce qu’il conteste, ce sont les conditions politiques dans lesquelles cette monnaie est en train d’être conçue.
Il s’inquiète notamment du rôle des dirigeants de l’UEMOA qu’il considère comme favorables à une continuité avec le CFA et dénonce un processus qu’il juge trop largement conduit par les gouvernements et les technocraties sans intervention suffisante des populations.
Son raisonnement prend alors une forme plus élaborée :
une monnaie n’est pas souveraine parce que son nom est africain ; elle l’est en fonction des institutions qui déterminent ses règles.
Le militant qui brûlait le billet commence ainsi à regarder derrière le billet.
12 juillet : Ouattara ouvre une autre trajectoire
Le 12 juillet, la critique trouve un point d’appui concret.
Les chefs d’État de l’UEMOA se réunissent à Abidjan.
Alassane Ouattara explique que si les pays de l’Union satisfont les critères nécessaires et passent les premiers à l’Eco, la parité avec l’euro pourrait rester inchangée dans un premier temps.
Cette position n’est pas absurde économiquement.
Ouattara défend la parité au nom de la stabilité.
Un taux fixe peut réduire certaines incertitudes de change, favoriser la prévisibilité et contribuer à limiter la volatilité monétaire.
Mais il impose aussi des contraintes.
Un État appartenant à une union monétaire à change fixe ne dispose pas de la même liberté qu’un pays contrôlant seul une monnaie flottante pour absorber certains chocs par le taux de change.
Le débat est donc réel :
stabilité contre capacité d’ajustement ;
mais aussi :
stabilité garantie par quelle architecture, avec qui, et au prix de quelle limitation de souveraineté ?
Deux trajectoires apparaissent
Le contraste devient alors visible.
Le 29 juin, la CEDEAO décrit une architecture régionale associée notamment à un régime de change flexible et à une future banque centrale fédérale.
Le 12 juillet, Ouattara envisage qu’une première étape passe par la transformation du CFA de l’UEMOA en Eco tout en maintenant sa parité avec l’euro.
Ces deux propositions peuvent théoriquement être réconciliées dans le temps.
Une monnaie peut passer d’un régime à un autre.
Une union peut être construite progressivement.
Mais elles ne correspondent pas exactement à la même première étape.
Et cette ambiguïté donne à Kémi Séba son angle d’attaque.
18 juillet : « oui » à l’Eco, « non » au CFA sous un nouveau nom
Le 18 juillet, Kémi Séba convoque la presse au Centre PANAF de Cotonou.
Une archive audiovisuelle de son intervention est conservée sous le titre ECO-Franc CFA : Kemi Seba appelle à la résistance.
Sa position doit être restituée exactement.
Kémi Séba ne rejette pas le principe de l’Eco.
Il se déclare favorable à une monnaie commune ouest-africaine.
Ce qu’il refuse est ce qu’il présente comme une usurpation du nom Eco : le remplacement du terme « franc CFA » par une nouvelle appellation sans rupture suffisante avec les mécanismes qu’il combat.
Sa position peut donc être résumée ainsi :
Oui à une monnaie régionale africaine.
Non à un Eco qui reproduirait l’architecture du CFA sous un autre nom.
La distinction est importante.
Car elle montre que son combat n’est plus simplement dirigé contre une monnaie particulière.
Il commence à porter sur une conception de la souveraineté monétaire.
Là où sa critique rencontre les documents
Sur un point, la préoccupation de Kémi Séba s’appuie sur une réalité incontestable.
En juillet 2019, le système monétaire de l’UEMOA comporte encore des mécanismes institutionnels liant directement l’Union à la France.
La réforme annoncée cinq mois plus tard est particulièrement révélatrice.
Pourquoi supprimer l’obligation de déposer une partie des réserves auprès du Trésor français si cette obligation n’existait pas ?
Pourquoi annoncer le retrait de représentants français des instances de gouvernance s’ils n’y siégeaient pas ?
Pourquoi redéfinir le rôle français comme celui d’un garant financier si aucune relation institutionnelle particulière n’existait auparavant ?
La réforme de décembre 2019 confirme donc que la question de l’architecture soulevée par les opposants au CFA n’était pas imaginaire.
Mais elle montre également autre chose :
un système peut être réformé sans que tous ses mécanismes disparaissent.
La réforme supprime certains éléments fortement contestés tout en conservant la parité fixe avec l’euro et la garantie de convertibilité assurée par la France.
C’est précisément la différence entre :
continuité ;
réforme ;
et rupture.
Là où Kémi Séba va plus loin que les preuves
Kémi Séba ne s’arrête cependant pas à cette critique documentable.
Il redoute que les pays de l’UEMOA entrent les premiers dans l’Eco, puis que leur architecture monétaire soit progressivement étendue aux autres membres de la CEDEAO.
Il interprète ce scénario comme une possible extension de la zone franc.
La mécanique qu’il observe existe effectivement :
la CEDEAO prévoit une entrée graduelle ;
les États de l’UEMOA disposent déjà d’une union monétaire ;
Ouattara envisage leur passage initial à l’Eco avec maintien de la parité.
En revanche, aucun des documents disponibles ne démontre l’existence d’un plan coordonné par Paris ou par d’autres capitales occidentales pour imposer progressivement ce modèle au Nigeria, au Ghana et aux autres pays de la CEDEAO.
La distinction est donc indispensable :
l’existence d’une influence institutionnelle française est documentée ;
l’existence d’une stratégie clandestine occidentale d’expansion de la zone franc ne l’est pas.
Cette séparation rend la critique plus solide.
Elle permet de discuter l’impérialisme à partir de mécanismes vérifiables plutôt que de lui attribuer automatiquement toutes les décisions prises par des gouvernements africains.
Le Nigeria empêche toute extension mécanique
Le Nigeria constitue d’ailleurs le principal obstacle à une lecture trop simple du projet.
Une véritable monnaie de la CEDEAO ne pourrait pas être simplement :
le CFA de l’UEMOA + sept nouveaux pays.
Le Nigeria possède sa propre monnaie, le naira, sa banque centrale, une économie dominante à l’échelle régionale, un immense marché intérieur et une exposition particulière aux hydrocarbures.
Le Ghana possède également sa monnaie, le cedi, ainsi qu’une banque centrale et une politique monétaire autonomes.
Faire entrer Abuja et Accra dans l’Eco imposerait nécessairement de renégocier la gouvernance de l’ensemble.
Qui dirigerait la banque centrale ?
Quelle pondération donner aux États ?
Qui définirait les taux ?
Comment organiser les réserves ?
Quel régime de change choisir ?
Comment arbitrer entre le poids économique du Nigeria et le souci des plus petits États de ne pas entrer dans une union dominée par Abuja ?
À ce stade, le problème n’est déjà plus seulement français.
Il devient profondément africain.
La souveraineté ne disparaît pas : elle change de niveau
C’est probablement la conséquence intellectuelle la plus intéressante de l’Eco.
Sortir d’une relation postcoloniale ne résout pas automatiquement la question du pouvoir.
Une monnaie régionale oblige les États à céder volontairement une partie de leur autonomie nationale à une institution commune.
La question devient alors :
qui contrôle cette institution ?
La souveraineté monétaire peut donc évoluer de plusieurs manières.
Elle peut être limitée par une puissance extérieure.
Elle peut être partagée entre plusieurs États.
Elle peut aussi être déséquilibrée à l’intérieur même d’une institution africaine si certains membres disposent d’un pouvoir supérieur aux autres.
L’enjeu n’est alors plus seulement :
« La France contrôle-t-elle la monnaie ? »
mais aussi :
« Comment les Africains partagent-ils entre eux le pouvoir monétaire ? »
Cette question dépasse Kémi Séba.
Mais son évolution intellectuelle conduit précisément jusqu’à elle.
Une monnaie africaine n’est pas automatiquement une monnaie souveraine
Le mot « souveraineté » peut lui-même devenir trompeur s’il reste abstrait.
Une monnaie ne devient pas souveraine parce qu’elle est imprimée en Afrique.
Ni parce qu’elle porte un nom africain.
Ni même parce qu’aucune puissance extérieure ne siège formellement dans sa banque centrale.
Il faut examiner concrètement :
qui nomme les responsables monétaires ;
qui définit le régime de change ;
qui gère les réserves ;
qui garantit la convertibilité ;
qui décide des taux ;
quelles règles budgétaires s’imposent aux États ;
quels mécanismes existent en période de crise ;
et comment les populations peuvent demander des comptes aux institutions communes.
Voilà pourquoi le 18 juillet marque un changement.
Kémi Séba ne combat plus seulement un héritage historique.
Il commence à poser la question de la forme institutionnelle que devrait prendre l’alternative.
14 septembre : transformer l’analyse en mobilisation
Cette évolution ne signifie pas que Kémi Séba se transforme en universitaire.
Le militant reste un militant.
Le 18 juillet, il annonce une mobilisation transnationale pour le 14 septembre 2019 contre ce qu’il présente comme une tentative de récupération de l’Eco par les défenseurs du système CFA.
Il appelle à la mobilisation en Afrique, mais aussi dans les diasporas et les Caraïbes.
La continuité avec sa tournée guyanaise du mois précédent apparaît alors clairement.
La diaspora n’est plus uniquement un espace où transmettre le panafricanisme.
Elle devient une force politique que Kémi Séba veut mobiliser autour d’une question monétaire ouest-africaine.
Le combat anti-CFA change donc simultanément de nature et d’échelle.
Il devient plus institutionnel dans son contenu.
Et plus transnational dans sa mobilisation.
Ce que les événements ultérieurs confirment dans son diagnostic
Avec sept années de recul, certaines intuitions de juillet 2019 apparaissent plus résistantes que d’autres.
La première est difficilement contestable :
changer le nom ne suffit pas.
L’Eco prévu pour 2020 ne sera pas lancé.
Les critères de convergence ne sont pas suffisamment satisfaits.
Les questions relatives à la banque centrale, au droit, au change et à l’architecture institutionnelle demeurent inachevées.
La pandémie de Covid-19 aggrave encore les déséquilibres et conduit au report du projet.
Deuxième intuition :
l’UEMOA ne peut pas être assimilée à toute la CEDEAO.
Les États de la première disposent déjà d’une union monétaire.
Les autres possèdent leurs propres monnaies et institutions.
Le passage vers une monnaie commune ne peut donc pas être mécanique.
Troisième intuition :
la souveraineté monétaire se mesure dans les règles.
Sur ce point, la réforme même des relations entre la France et l’UEMOA apporte une confirmation remarquable.
En supprimant le dépôt obligatoire d’une partie des réserves au Trésor français et la présence française dans certaines instances de gouvernance, les parties reconnaissent implicitement que ces mécanismes avaient une portée institutionnelle suffisamment importante pour mériter d’être réformés.
Ce que les événements ne permettent pas de valider
La rigueur impose cependant la limite inverse.
Le report de l’Eco ne prouve pas que Kémi Séba avait raison sur toutes les intentions qu’il attribuait à ses adversaires.
La présence institutionnelle française dans le système CFA est documentée.
La décision européenne encadrant certains changements relatifs aux accords et à la parité est documentée.
La défense de la parité fixe par Alassane Ouattara est documentée.
L’approche graduelle de la CEDEAO est documentée.
Mais aucune de ces réalités ne suffit, individuellement ou ensemble, à démontrer l’existence d’une stratégie secrète occidentale visant à absorber l’ensemble des monnaies ouest-africaines dans un CFA élargi.
L’historien doit donc conserver deux propositions simultanément :
des rapports de dépendance ou d’influence peuvent être établis à partir des institutions ;
l’intention cachée doit, elle, être prouvée séparément.
Encadré — France, Europe, Afrique : qui joue quel rôle en 2019 ?
La France
Son rôle est direct et documenté : garantie de convertibilité, compte d’opérations accueillant une partie des réserves de la BCEAO et représentation dans certaines instances avant la réforme annoncée en décembre 2019.
L’Union européenne
Elle ne dirige pas la BCEAO. En revanche, l’arrimage du CFA à l’euro s’inscrit dans le cadre européen des questions monétaires et de change. La décision de 1998 prévoit notamment des procédures d’information et d’accord pour certaines modifications significatives des accords.
Les États de l’UEMOA
Ils ne sont pas de simples spectateurs. Ils participent eux-mêmes à l’union monétaire et certains de leurs dirigeants défendent explicitement la stabilité du système.
Les autres États de la CEDEAO
Nigeria, Ghana et autres pays disposant de monnaies nationales doivent accepter les règles d’une future monnaie commune. Leur adhésion ne peut être considérée comme automatique.
La souveraineté monétaire de l’Eco dépend donc de l’ensemble de ces rapports, et non d’un acteur unique.
Encadré — Quatre contresens à éviter
« Kémi Séba était opposé à l’Eco. »
Non. Il soutenait le principe d’une monnaie régionale africaine mais refusait un Eco qu’il considérait comme insuffisamment différent du CFA.
« La BCEAO était une banque française. »
Non. C’est une institution monétaire africaine. Cela n’empêche pas que son architecture de coopération comportait encore en 2019 des mécanismes institutionnels impliquant directement la France.
« L’Union européenne contrôlait le CFA. »
Formulation excessive. L’UE encadrait certains aspects liés au passage du franc français à l’euro et aux modifications substantielles des accords, mais elle ne conduisait pas directement la politique monétaire de la BCEAO.
« Un plan occidental d’extension du CFA à toute la CEDEAO est établi. »
Non. Aucune preuve documentaire disponible ne permet de présenter cette hypothèse comme un fait.
Où en est Kémi Séba en août 2026 ?
Mise à jour au 24 août 2026.
La situation judiciaire actuelle de Kémi Séba constitue un dossier distinct du débat monétaire de 2019.
Il demeure détenu en Afrique du Sud depuis son arrestation du 13 avril 2026. Le Bénin sollicite parallèlement son extradition.
L’audience prévue le 11 août 2026 n’a pas permis au tribunal de statuer et a été renvoyée au 23 septembre 2026. Les sources disponibles divergent sur les circonstances matérielles exactes de la panne électrique ayant empêché sa comparution, mais convergent sur le maintien en détention et la nouvelle date de l’audience.
En Afrique du Sud, la procédure concerne notamment une tentative présumée de sortie irrégulière du territoire.
Le Bénin formule parallèlement plusieurs accusations à son encontre, notamment liées à des faits qualifiés de rébellion ou d’incitation à la rébellion.
Ces accusations ne constituent pas des condamnations.
Leur bien-fondé relève des procédures judiciaires en cours.
Cette actualité éclaire la continuité d’un parcours marqué par des confrontations avec différentes autorités, mais elle ne doit pas être utilisée pour réinterpréter rétrospectivement les événements de 2019.
Le nom ne fait pas la souveraineté
Le 18 juillet 2019 est finalement un épisode moins spectaculaire que le billet brûlé de Dakar.
Pas de flamme.
Pas d’arrestation.
Pas d’expulsion.
Mais un déplacement intellectuel important.
L’adversaire historique de Kémi Séba — le franc CFA — est désormais officiellement promis à disparaître.
Pourtant, cette disparition ne le satisfait pas.
Parce qu’une nouvelle question apparaît :
que remplacera réellement le CFA ?
Le militant ne réclame plus uniquement la disparition d’une monnaie.
Il demande que soient transformés les rapports institutionnels qui se trouvent derrière elle.
Et, sur ce point, les archives permettent de dépasser les slogans.
En 2019, le rôle particulier de la France dans le système monétaire de l’UEMOA est réel et documenté.
L’articulation avec le cadre monétaire européen est réelle.
Les choix souverains des gouvernements africains sont également réels.
Les divergences entre UEMOA, Nigeria, Ghana et autres États de la CEDEAO le sont tout autant.
L’Eco ne peut donc être compris ni comme une pure création africaine détachée de toute histoire, ni comme une monnaie déjà écrite à Paris ou Bruxelles.
Il est un champ de négociation.
Un lieu où se rencontrent héritages coloniaux, intérêts économiques, choix des gouvernements africains, institutions régionales et rapports de puissance internationaux.
C’est précisément pourquoi la question posée par Kémi Séba devient plus intéressante que certaines de ses réponses.
Changer le nom d’une monnaie suffit-il à changer les rapports de pouvoir qui l’organisent ?
Non.
Mais identifier ces rapports exige de regarder les accords, les institutions et les mécanismes réels plutôt que d’attribuer automatiquement chaque décision à une puissance extérieure.
En 2017, Kémi Séba brûlait un billet.
En juillet 2019, il s’attaque désormais à quelque chose de beaucoup plus difficile à brûler :
le régime de change ;
la garantie de convertibilité ;
les réserves ;
la banque centrale ;
les critères de convergence ;
la relation avec la France et l’euro ;
les rapports de force entre États africains ;
et la capacité des peuples et des États qui partagent une monnaie à déterminer eux-mêmes les règles auxquelles ils acceptent de se soumettre.
Autrement dit, il ne s’attaque plus seulement au billet.
Il s’attaque à l’architecture derrière le billet.
Et cette architecture révèle une réalité plus complexe que le face-à-face entre Paris et ses anciennes colonies :
la souveraineté ne consiste pas seulement à éloigner une puissance extérieure.
Elle consiste aussi à décider qui exerce le pouvoir après son départ, selon quelles règles, avec quels contre-pouvoirs et au bénéfice de qui.
C’est peut-être là que le 18 juillet 2019 marque le véritable passage du militantisme anti-CFA de Kémi Séba vers une interrogation plus générale sur la souveraineté africaine.
Sources principales
- CEDEAO — 55ᵉ sommet, Abuja, 29 juin 2019 : adoption du nom Eco, approche graduelle et architecture du projet de monnaie commune.
- BCEAO — Rapport annuel 2020 : difficultés de convergence et report du lancement de l’Eco.
- Direction générale du Trésor — réforme de la coopération monétaire UEMOA-France : confirmation de la fin de la centralisation des réserves au Trésor français et du retrait de la France des instances de gouvernance, avec maintien de la garantie de convertibilité et de la parité fixe.
- Direction générale du Trésor — principes de la coopération monétaire : documentation du compte d’opérations, de la garantie française et du rôle institutionnel antérieur de la France.
- Conseil de l’Union européenne — décision 98/683/CE du 23 novembre 1998 : cadre européen concernant les questions de change relatives au franc CFA et au franc comorien.
- Direction générale du Trésor — accords monétaires des années 1970 et passage à l’euro : procédures européennes relatives aux modifications de parité et aux changements affectant la nature ou la portée des accords.
- Déclaration d’Alassane Ouattara, 12 juillet 2019 : maintien envisagé, dans une première phase, de la parité entre le CFA devenu Eco et l’euro.
- Archive audiovisuelle de Kémi Séba, 18 juillet 2019 : source primaire pour sa position favorable à une monnaie régionale mais hostile à un Eco qu’il estime trop proche du CFA.
- Dossier judiciaire, août 2026 : situation de Kémi Séba et report de l’audience au 23 septembre 2026.

